Chapitre 5.4
Oscar.
— Voilà, je crois que c’est tout. Je vais filer, moi.
Vite. Très très vite.
— Je t’accompagne à la gare.
Arg ! Elle est dingue, ou quoi ?
— Non ! Non, c’est pas la peine.
— Ah bon ?
Ah ah, elle est marrante. Trouve une excuse, Oscar, histoire de pas passer pour un chien.
— Je préfère te dire au revoir ici que sur le quai, ça ferait trop cliché, non ?
Fantastique justification. Ça paye, de travailler ses revers.
— Ah, oui… vu comme ça…
Elle a l’air terriblement déçue.
— Je descends avec toi ?
Mierda. C’est qu’elle insiste !
— … Si tu y tiens.
Pourquoi elle semble s’accrocher à chaque petite minute supplémentaire ? À quoi ça sert ?
On foule le pavé. Je vise l’extrémité de la rue. Cet angle sera mon salut. Respire, Oscar. Un tout dernier regard, un tout dernier mot, et tu pourras courir vers la délivrance. Je pivote vers elle. Elle est bizarrement fermée. Ça contraste avec le reste du week-end.
— Bon eh bien, merci pour la leçon de tennis.
Qu… quoi ? C’est ça, son dernier mot ?
— Euuuh… je t’en prie.
— Et rentre bien.
Mais… Elle a mis un point d’honneur à m’accompagner en bas pour… un « rentre bien » ? Wow. Incompréhensible. Mais au moins, ça sera plus simple que je le craignais.
— … D’accord.
— Au revoir.
Elle m’envoie un coucou de la main. Je devrais répondre « au revoir », moi aussi. Facile. J’ai la bouche sèche. Comme d’habitude, rien n’en sort. Dans ma cervelle, c’est la débandade, mais aucun propos clair ne parvient jusqu’aux cordes vocales. Bon sang, Oscar : fais un effort !
— Ok, bon (putain, c’est super nul ça, Oscar !) Eh bien, bons exams demain, et… (trouve un truc bien, trouve un truc bien !) au revoir, Alix.
Nullissime. Je suis une vraie calamité.
— Vous êtes sérieux ? Vous allez vous quitter comme ça ?
Oh putain ! Qui est-ce qui parle… ? Ah. C’est la timbrée de la coloc. Elle sort d’où, elle ? Qu’est-ce qu’elle fout là ?
Alix l’envoie méchamment paître. J’ai pas envie d’entendre leur dispute, j’ai déjà suffisamment traîné. Une dernière once de courage, pour la conclusion, et basta ya.
— Bon, euh, je vais y aller. Au revoir, Alix.
— Attends, tu lui dis pas que tu l’aimes ?
Elle m’aurait jeté un seau de glace à la figure que je n’aurais pas été plus saisi. Alix a l’air furieuse de sa remarque. Je pourrais l’être aussi, mais je ne sais pas pourquoi, pour une fois, ma langue n’interroge pas mon cerveau avant d’agir :
— Ça changerait quelque chose ?
C’est sorti tout seul. Je suis pétrifié de ma propre audace. Tu te mets complètement à découvert là, Oscar. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Galvanisé par l’adrénaline, j’ose la regarder. Mieux, je ne baisse pas les yeux. Je ne respire même plus, en fait. Elle semble préparer sa réponse. Est-ce qu’il se pourrait que… ?
— Non.
Ouch. La claque est monumentale. J’étais mort de trouille de ce qu’elle aurait pu répliquer, mais je ne m’attendais pas à la violence d’un si petit mot.
Non.
Qu’importe ce que je tente, le résultat est immuable : elle retournera en France, point barre. Alors à quoi rime cet adieu interminable, joder ? J’avais raison : autant me casser vite.
Très très vite.
— Bien. Dans ce cas… on peut se dire au revoir, cette fois, je crois. Euhm, rentre bien, et bon… bonne continuation par chez toi.
J’en ai plus rien à foutre d’être nullissime. Venga, Oscar. Demi-tour. Barre-toi. L’angle de la rue. Après, tu pourras relâcher la pression. Te poser, crier ta rage d’être ici et maintenant dans la situation la plus merdique qu’il ne t’ait jamais été donné de vivre. Ou… presque. Plutôt un rebelote. Putain, ça me manquait pas, les abandons déchirants qui te laissent la poitrine en lambeaux. Mais pourquoi je me tape un tsunami pareil ? J’étais pas peinard, moi, à Barcelone, mon boulot, ma vie solo, mes sauts de puce à Oviedo, la famille, les potes ? Tout était enfin stable, enfin serein, enfin parfait ! Ben non, il a fallu que j’aille fricoter avec l’inconnue. Elle est apparue de nulle part, avec ses boucles infernales, son rire démoniaque et son assurance étourdissante. C’était écrit « danger, voie sans issue » en majuscule sur son front. Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai cavalé comme un imbécile heureux ! Crétin, Oscar ! Cré-tin !
— Oscar !
Non ! Non, non, NON ! Bordel, mais quoi encore ? Elle va me rendre dingue ! Et pourquoi je m’arrête en l’entendant ?
— Attends, Oscar. Pars pas comme ça.
Ben si, au contraire. Si je pouvais m’évaporer, je l’aurais déjà fait ! Elle arrive à ma hauteur. Essoufflée. Rougie. Renversante.
— On mérite un meilleur au revoir, échappe-t-elle.
La blague. Elle propose quoi ? Une chanson, un poème, une dernière danse ?
— Je crois pas être doué pour les adieux, expliqué-je, la voix cassée. Je préfère quand ça dure pas trop.
Mon nez pique vers le sol. Je peux pas soutenir ses yeux d’ébène, son visage ravissant, sa peau rosée, sa bouche exquise qui me chanterait mille promesses… déchues. Merde, hein ! Elle a dit « non ». Je suis censé faire quoi, après un « non », à part mettre les voiles ?
Deux doigts pincent mon menton et m’obligent à relever la tête. Joder, elle déconne, là ?
— Alix, qu’est-ce que tu me fais ?
SOS. Je vais vaciller.
— Je veux pas qu’on se sépare sans même se regarder.
Pourquoi elle me balance un truc aussi beau maintenant ? Avec ses yeux de biche et sa voix implorante ? Elle m’a sauvé de la soi-disant noyade à Barcelone, pour me jeter par-dessus bord aujourd’hui, avec un pieu dans le cœur ? Le même genre de cruauté que les chats qui font du jonglage avec leurs mulots avant de les laisser agoniser sur la terrasse. Pour sûr, elle a été chatte dans une autre vie.
— Moi je veux pas qu’on se sépare tout court.
Mierda. La phrase de pauvre type éploré. Ça va pas, la tête ? Qu’est-ce qui me prend ?
— Oh… Oscar, je suis tellement désolée…
Elle a l’air sincère. Je panique intérieurement. Si j’ai tâché d’éviter les adieux larmoyants sur le quai de la gare, c’est pas pour les subir ici, au milieu de la rue. Qu’est-ce qu’elle attend de moi, au juste ?
— J’aimerais que la situation soit différente, regrette-t-elle.
Et moi donc !
— Mais elle est ce qu’elle est, achevé-je. On le savait. On a navigué à vue, mais on connaissait la destination.
Et me voilà poète. On aura tout entendu. Elle sourit. Merveille des merveilles.
— Malgré tout, je suis heureuse d’avoir vogué sur ce petit bout d’océan avec toi.
— Ouai. Moi aussi.
Essayons d’en garder un peu de positif, histoire d’alléger le bagage.
— C’était COOL, insiste-t-elle, moqueuse.
Hostia [bordel !]. L’humour d’Alix est redoutable : une tendre caresse pour vous ramollir, et un méchant coup sur la nuque l’instant d’après, quand vous n’avez plus votre garde pour contrer. Je suis pétri d’amertume. Ma nullité légendaire, celle qui a forgé ma réputation depuis le collège, celle que mes supposés amis aiment me servir à toutes les sauces dès que l’occasion se présente, elle brille de mille feux entre ses mains à elle.
— Je sais, mâchonné-je, que j’ai été mauvais du début à la fin. Pas capable de te convaincre de rester.
Elle étouffe une exclamation.
— Dis pas ça, t’y es pas ! Ça n’a aucun rapport avec toi. J’ai jamais connu un garçon aussi… génial que toi.
Hein ? Un compliment pour la forme. Forcément. Elle essaie de me faire plaisir. Si elle m’avait trouvé « aussi génial » pour de vrai, elle m’aurait pas balancé son « non », n’est-ce pas ? Moi, je la trouve vraiment géniale. Exceptionnellement géniale. Moi, j’ai aucun « non » pour elle.
— Ah, déglutis-je. Moi non plus. C’est la première fois que je rencontre une fille qui… (joue pas dans le geignard, soit décent !)… m’a fait autant ressentir… (évite le too much, dans quoi tu t’engages ?!)… de l’amusement. Merci.
Magnifico. T’es sérieux Oscar, t’as dit une merde pareille ? S’il lui fallait une ultime raison de pas te donner plus de considération, tu viens de la lui offrir, clés en main.
Elle rit. Évidemment. Dieu qu’elle est belle quand elle rit, en plus. Une torture.
— Waouh, c’est un super compliment.
La honte suprême. Lâchement, je zieute vers les balcons, au-dessus de nous. Tout mais pas assumer, yeux dans les yeux.
— À toi aussi, merci, ajoute-t-elle.
— J’ai rien fait.
— Faux. T’as pourchassé mon numéro de téléphone, tu m’as accueillie dans ta région, et t’as proposé une dernière chance à deux avant le gong. À aucun moment, t’as été mauvais. T’es même irréprochable.
Pour ce que ça a rapporté. Elle hausse les épaules.
— Les circonstances étaient contre nous, c’est… un coup de pas d’bol. Dommage.
Un rire nerveux se meurt dans ma gorge. Dommage ? J’ai envie de vomir ma rage, face à une fille qui conclut « zut ». Su-per. On en revient à l’idée de départ : me casser fissa. J’en fais déjà beaucoup trop. Il faut que je mette un terme à… Oh ?! Elle fait quoi, là ?! Elle me prend dans ses bras ! Me serre ! Balaye ma nuque ! Souffle dans mon cou ! Elle cherche à m’achever ! Qu’est-ce que je fais ? Dans ma caboche, c’est le bordel. Impossible de penser correctement.
— Alix…
Je gémis, j’implore, à ce stade !
— Oui… me chuchote-t-elle. J’écoute. Parle-moi encore.
Mais… non !
— Je sais pas faire.
— Si. Je veux t’entendre.
Misère.
— Tu as bien compris que je suis nul pour… dire les choses. Elles sont là, je les sens, mais… C’est difficile… d’avouer…
Ouh là, qu’est-ce que tu fous, mon vieux ? Tu réalises ce que t’es sur le point de larguer ? Reprends-toi !
— De toute manière, les dés sont jetés. Quel intérêt aux longs discours, si ta décision est indiscutable ? J’ai l’impression d’être devant un mur, et je… peux ni le franchir, ni le contourner.
Alors là, t’es en roue libre, Oscar. Le mur, ouai, tu vas te le manger avec fracas, t’as pas idée.
Elle desserre son étreinte. Me caresse la joue. Je respire même plus.
— On pourrait s’embrasser ?
Mais non ! Hostia puta, non !
— Si tu veux.
Oscar, tu déconnes ? C’est pas compliqué, comme mot ! T’as conscience d’à quel point tu vas morfler ? Oui, et t’y vas quand même ! T’aime mordre la poussière, ou quoi ? Qu’est-ce qui tourne pas rond chez toi ?
Elle pose ses lèvres. Oh, et puis merde, hein ! J’ai plus de retenue. Foutu, cramé. J’ai envie de la bouffer. De garder son goût sur la langue, histoire de me raccrocher à quelque chose. Je m’agrippe à sa taille, comme un naufragé qui va bientôt, il le sait, perdre sa planche de salut. Trop d’images, de sons, de sensations me parviennent à ce contact assoiffé. Mes défenses saturent de ce qu’elles doivent encaisser.
Elle se recule à peine, front appuyé sur le mien.
— Tu vas me manquer.
Mais pourquoi je lui dis ça ? Je suis le roi des cons !
— Terriblement.
Mais pourquoi elle me répond ça ? Mets fin à ce calvaire, Oscar. Tu t’écorches trop, là, tu saignes de partout !
— Reste, Alix. S’il te plaît, reste.
Putain. Dernier étage du pitoyable. À deux doigts de me foutre à genoux !
— Me dis pas ça. Je peux pas, tout m’attend à Nantes, je peux pas tout envoyer valser pour…
Je retiens mon souffle. Elle brandit les armes. Elle a à portée de main l’ultime coup. J’ose :
— Pour ?
Pas de réaction.
Perfecto.
Le mur est là, bien droit, juste devant moi. Trop tard pour l’éviter. Crash assuré, je peux déjà prévoir les premiers secours.
— Il faut que j’y aille, Alix.
— Tu m’as pas dit à quelle heure sera ton train ?
Le seul train qui m’attend, c’est celui vers l’enfer. J’ai pas pris de billet retour pour Barcelone. Je sais pas ce que je ferai, une fois l’angle de la rue passé. Elle comprend, peut-être. Elle retrousse le nez en grimace. Ça la rend terriblement belle. J’en ai marre de la voir belle, putain ! Je voudrais la trouver laide et nulle et insupportable. Je voudrais avoir envie de lui dire « non ».
— Au revoir, Oscar. Sois heureux.
Son ultime phrase m’arrache les tripes. Y a plus rien d’intact, à l’intérieur. Elle me demande d’être heureux, tout en emportant avec elle ce qui m’a fait mon bonheur des dernières semaines. Quelle putain d’ironie !
Sans même que je capte, elle disparaît. En un coup de vent. Difficilement, je ravale la boule qui s’est formée dans ma gorge. Foutrement douloureuse. Je jette un œil en arrière. Je devrais pas. Maso jusqu’au bout !
Elle est plus là. La rue est vide. Comment c’est possible ? J’ai rêvé cet adieu, si ça se trouve.
Mécaniquement, je reprends mon chemin. Je tourne à l’angle, marche, marche encore. Je cours, même. Réflexe vital.
Je sais pas au bout de combien de temps je finis par m’immobiliser. Autour de moi : véhicules, trottoir, passants. Mierda.
— Allô ? Luigi ?
— Ouai, Oscarín ! Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu es toujours au bar avec tes potes ?
— Ouai ! Et toi ?
— Euh… Moi, je… file vers…
— T’es où ?
— Je suis pas très sûr…
— Et ta gonz ?
— Elle est pas ma… Elle est rentrée chez elle.
« Rentrée chez elle ». Chez elle à Madrid. Chez elle en France. Chez elle à mille lieues d’ici. Chez elle dans une autre vie, une vraie vie avec des vrais gens et… Stop, Oscar. Arrête ça. Basta.
— Oscar ? Tu vas bien ?
— …
Je déglutis. J’ai pas l’habitude de répondre « non » à cette question. Mais, en l’état, je vois rien d’autre à dire. Je l’entends marmonner, mais je comprends rien.
— Laisse tomber, j’ai capté. Donne-moi le nom de ta rue, et je te rejoins.
Je trouve une plaque, la lui transmets, et raccroche. Il estime vingt minutes en métro pour me retrouver. Alors, j’attends. Planté là, au milieu du trottoir, comme un sombre idiot.
❝
je peux mourir demain,
ça ne change rien
j’ai reçu de ses mains
le bonheur ancré dans mon âme
c’est même trop pour un seul homme
je l’ai vue partir sans rien dire
il fallait seulement qu’elle respire
merci
d’avoir enchanté ma vie
avant l’ombre et l’indifférence
un vertige puis le silence
je veux juste une dernière danse
❞
Dernière danse - Kyo, 2003

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