Chapitre 20.6

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 Je suis rentré chez moi à pied, finalement. La tête à l’envers, aucune conscience du trajet. Raquel m’a demandé avec dédain « Ça y est, t’as signé ton truc ? » « Oui. » « T'envisages toujours pas de l’accueillir ici plutôt que dans ton bled ? » « Non ». Elle ne supportait plus Oviedo, et me tannait depuis un bail pour vendre « ta baraque inutile ». Dans son rêve, on achetait un grand appart à Barcelone, quartier Poblenou, à l'opposé de l'interminable avenue Diagonal. « Ambiance industriel design, à deux pas de la plage, le lieu idéal, Doudou ! ». Le contraste me sautait aux yeux : Alix m’avait proposé un déménagement la mort dans l’âme ; Raquel me le présentait avec enthousiasme. Je ne pouvais pas l'entendre, bien au contraire : j’étais plus que jamais résolu à conserver la maison oviedane.


 Le soir, Raquel a voulu faire l’amour. Pas moi. Elle a entrepris de me donner envie. Physiquement, ça a fonctionné. Mentalement, je me sentais éclaté. Ma tête s'est déconnectée de la mécanique. Ce n'est qu'après le dernier soupir que j'ai réalisé. Affreux. Sidérant. Mes mains, ma bouche, mon corps espéraient une autre âme… et ça m’a effrayé. Elle, elle a eu l’air satisfaite. Elle s’est endormie sans demander son reste. Je l’ai observée un moment, paisible, jolie, presque angélique. À mille lieues de mon vacarme intérieur. Je me dégoûtais. Alors, je suis sorti du lit. Le nez dans mon verre d’eau, je réfléchissais à quand est-ce que j’avais apprécié nos contacts charnels pour la dernière fois. Plus je cherchais, plus la vérité qui se dégageait m’oppressait. Avais-je seulement aimé une fois serrer Raquel dans mes bras ? Comment était-ce possible ?


 Je devais chasser cette constatation stupide de mon esprit. Je me sentais lourd, à l’étroit dans mes vêtements, et dans mon corps, et dans cet appartement, cette ville, cette vie, ce putain d'univers tout entier. Rien ne m’allait. Il fallait que j’évacue. Et j’avais beaucoup, beaucoup trop de choses à expulser de ma carcasse déconnante. J’ai mis mes chaussures, et je suis parti courir. J’ai tracé pendant une heure trente. Je suis rentré lessivé, désarticulé, et enfin vide. Il était quatre heures passées. Raquel n’avait pas bougé.




 Peu après, Alix m’a effectivement présenté son nouveau mec. Je l’ai instantanément détesté. J’ai essayé de ne rien en montrer. Des profondeurs de mes tripes, j'ai mobilisé l'éducation proprette héritée de ma mère : poli, souriant, intéressé. Alors que j'avais Satan sous le nez, bordel. Il avait une allure snob détestable, il posait ses mains détestables sur elle sans arrêt, il a détestablement tenté de jouer au plus malin dans mon domaine. Il n’avait pas l’intention d’être pote avec moi, de toute évidence. Ça tombait bien : moi non plus. Je lui aurais vomi à la gueule. Quand il lui a refusé de prendre la parole en espagnol, je me suis retenu de ne pas lui sauter à la gorge. « Ne lui interdis rien ! Ne lui parle pas comme ça ! Dégage, casse-toi, disparais ! ». Je faisais la constatation que l’autre grande bécasse avait, une fois encore, raison : ce mec n’était pas pour Alix. Mais je n'avais rien à rétorquer : ce serait franchement gonflé de ma part d’émettre un veto sur la façon dont elle reconstruisait sa vie. Mon avis était juste biaisé, je n’étais pas le mieux placé pour juger. Hélas, je n’avais que de l’agressivité en moi lorsque je pensais à eux deux, ensemble. C’était inconcevable. C’était détestable.


 Raquel m’avait demandé au téléphone comment ça s’était passé. « Il est sympa » avais-je menti. « Cool ! J’espère que ça la détendra un peu de se faire sauter ». J’avais enragé de sa réponse. Elle était dingue, de dire un truc pareil ? J’avais presque envie de violence. « Ne parle plus jamais d’Alix comme ça. » « Oh ça va, c’était pour rire. Toi aussi t’aurais bien besoin de décompresser, dis donc. Rentre à Barcelone, je m’occuperai de toi ! ». C’était la dernière chose que je désirais.




 L’été ne s’est pas vraiment bien déroulé. Une aversion généralisée grandissait en moi. Elle prenait source dans des « Doudou », des « Barcelone », des « Arnaud » à foison. Des « je t’aime » sans écho, des « lui » insupportables. « Il n’est pas jaloux », mon cul. J’ai lu, dans ses yeux de mâle alpha, le venin qu’il me réservait.


 Mais, au milieu du dégoût, une fraîcheur sucrée titillait mes papilles. Sa présence solaire, des sourires chipés par un regard en biais, une blagoune osée accueillie chaleureusement. Sa voix pour recâbler mon système émotionnel, et c’est comme si je réapprenais à respirer. Mais l’Alix est double-face. Si vous prenez la douceur, vous acceptez également la poignée de châtaigne. Un coup de jus qui surgit de différentes formes. Un jour, cette réputation crasse d’infidélité qu’elle n’imagine pas remettre en question. Un autre, via un « crétin d’amorphe sentimental » craché avec dépit. Si elle savait l’ampleur du pitoyable : pas foutu de dire à mon fils que je l’aime, et d’imaginer qu’il ressente de l’affection en retour. Se pourrait-il qu'il ne me côtoie pas uniquement par charité, ou devoir familial ? Qu'il soit réellement heureux avec moi, ce qu'elle prétend ? Pourquoi m'avoir balancé ce constat sans préavis ? Elle le savait, que ça me tabasserait : elle l'a avoué, d'ailleurs. Mais continué. Jusqu'à me foutre à genoux. Et pour, une fois à terre, me tendre la main et m'aider à me relever. Du grand Alix.


 Ah ! Elle m’a réoxygéné, pour m’arracher un poumon dans la foulée. C'est comme ça, parfois, on n’a pas le choix que d’amputer pour avancer. Avancer... Il est grand temps. C’est peut-être ma meilleure conclusion de cet été.





something about you is warm and sedusive,
and when you're with me you're cold and abusive
i knew from the second we met,
you are a dangerous flame
you are a dangerous flame

there's no end to the fall
you keep on getting better,
i keep forgetting
there's no love in the end

i hope you will come
i keep on losing feathers,
i keep forgetting
there's no love in the end
no love in the end
no love in the end
no love in the end

A dangerous thing - AURORA, 2022

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