Chapitre 21.5

3 minutes de lecture

Barcelona, Mai 2012.

Oscar.

 La lumière peinture de drôles de reflets à travers les rideaux dorés. Les ombres jouent sur le plafond. Je contemple le tableau depuis mon spot, tête enfoncée dans l’oreiller. On n’entend pas grand-chose, l’appart est bien isolé. Ce silence est béni.

 Pas la même quiétude dans ma caboche. Le tapage interne ne connaît pas de pause. « Je sais pas. Rien n’a de sens. Plus le temps passe, et moins je te comprends, Oscar. J’ai l’impression que tu n’es pas l’homme que j’ai aimé ». Mon esprit me le martèle en boucle, histoire de graver chaque syllabe sur ses parois poisseuses. Elle me l’a projeté, glaciale, désabusée, après que j’ai essayé un « Alix, il y a méprise ». Dans un tac au tac désespéré, j'ai pondu une réponse de haute crétinerie. « Arnaud, par contre, t’as pas de souci à le piger ? » Regard outré. Expression dégoûtée. Colère muette qu’elle retenait, par égard envers Andreas entre nous. Pas question de risquer une autre fuite. « T’es un gros con » chuchoté en simulant une bise. C’était son « au revoir » personnel. Torgnole virtuelle, probablement méritée. Nul doute qu’on replonge dans la guerre froide. Fais chier. Et à quoi bon s’acharner ? J’idéalise stupidement un tas de cendres, alors que je devrais souffler dessus une bonne fois pour toutes. Mais c’est dur, bordel.

— Tu rêvasses ?

 Retour à la réalité. Je pivote. Masha me scrute, allongée de côté, appuyée sur son coude. Son corps nu ondulait sur moi il y a quelques minutes. Sa voix suave ornait mes tympans. Désormais, elle repose sensuellement sur le drap froissé. Paresseuse. Observatrice curieuse.

— Ouai, je réponds enfin.

— À quoi pensent les hommes, après avoir joui ?

 Mieux vaut pas le dévoiler.

— À rien.

 Je sais pas pour les autres, mais moi, je gamberge mes erreurs. Pas romantique.

 Je repasse le film de l’après-midi. Alix avait raison. Dès l’instant où j’ai franchi son palier, les intentions de mon hôte étaient évidentes. Moi… même après coup, je n’ai toujours pas déterminé de si j’en avais envie. Mais à la dix-huitième œillade suggestive, main dans le dos, frottement provoqué, matage indiscret, j’ai opté pour le « bon, allez ». Tel un vulgaire chien sauterait sur la première femelle en rut qui pavanerait sous sa truffe.

— T’es un peu mystique, comme mec.

 Son doigt trace un parcours, depuis mon poignet jusqu’à l’épaule. Je la laisse faire. Ça chatouille. J’écoute la sensation. Sa peau sur la mienne. Au moins, je ressens. Quelque chose s’allume à l’intérieur. Elle n’a aucune idée d’à quel point c’était flippant, pour moi, de m’engager dans un acte aussi intime. L’inconnu de ce qu’elle réussirait à réveiller – ou, au contraire, le nouveau constat d’anesthésie avancé de ma carcasse. Masha était actrice, clairement. Elle aime toucher. Elle n’a pas hésité à prendre en main tout ce qu'elle désirait. Pas en bouche – j’ai refusé. Pas possible, pas prêt, pas…

— C’était bien.

 Ton affirmatif. « Tant mieux » ai-je envie de déclarer, mais je ne suis pas sûr que c’est ce qu’elle attend. J’opine simplement, alors, elle semble motivée à poursuivre.

— Si ça te tente, on pourrait s’échanger nos numéros ?

 Oh, misère. Les ennuis commencent. Pour avoir cédé à un coup de reins, tu replonges dans la mouise, Oscar. Bravo… Bravo ! Crétin !

— Écoute, Masha… Je suis désolé, mais…

— T’inquiètes, je recherche rien de sérieux. C’est juste histoire de s’amuser un peu, de temps en temps.

 Je croise son regard. En voilà, d’une idée.

— S’amuser un peu ? répété-je.

— Oui. On couche ensemble, c’est tout. Les couples conventionnels, c’est pas ma came. Trop relou.

 Ma foi… Si elle n’attend rien de plus, ça peut entrer dans mon cahier des charges.

— Pourquoi pas…

 Satisfaite, elle se penche et m’embrasse sous la clavicule. Un frisson m’échappe. Je capte à peine son rhabillage, et sa retraite vers la salle de bain. Tout mon esprit focalise sur la trace du baiser mouillé. Ressentir. Éprouver. Respirer.


ah ! quoi faire de moi, de mon cœur après toi ?
je me souviens bien que tu n'aimais que moi
le temps a passé et tu ne t'en souviens pas
tu ne m'en veux pas

ah ! l'hiver est là et moi je n'en veux pas
jamais, je n'aurai cru que tu files sans moi
j'avais tort et je pleure, je m'ennuie déjà
je ne t'en veux pas

moi ! j'aurais beau dire les mots elle n'entend pas
pleurer des larmes de sang qu'elle n'en voudrait pas
un tas de cendres me glisse entre les doigts
elle m'oubliera

Elle m'oubliera - Aline, 2013

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Note de l'autrice au 27/01/2026 : Fin de la publication de ma réécriture V6.

A partir du prochain chapitre, vous repasserez en zone V5 (avec quelques soucis de cohérence). De fait, je vous invite à patienter la publication de la suite V6 :)

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