Chapitre 4.2
J’ai ravalé mon amertume, et suis apparue auprès de notre groupe le plus rapidement possible, histoire de ne pas alimenter des rumeurs dans les rangs. Si j’ai du mal à contenir mon dépit, Oscar, lui, affiche une humeur égale bluffante. Il est capable de masquer ses contrariétés avec brio, manifestement.
— T’as raté un grand moment, me glisse Kali. Luigi a défoncé Raúl. Bien fait pour lui. Je suis pas fan de ce type. Il se la raconte, alors qu’il est pas intéressant.
Je valide d’un « Mmm » sans conviction. Elle me lance un regard désolé.
— Vu ta tête, t’as pas réussi à arranger les choses avec le tennisman ?
— Pas tellement.
— Merde. Bon, au pire, je t’héberge cette nuit ?
Je la remercie d’un sourire. J’aimerais éviter d’en arriver à ce point, mais… je vais pas améliorer la situation d’un coup de baguette magique. Demain, je rentrerai à Madrid, où je passerai mes exams, puis cap sur la France. Point barre. Peut-être que Ronchonchon a raison : ça fait chier. Mais… qu’est-ce que j’y peux ? On ferait mieux de profiter, plutôt que bouder et mâchonner des regrets, non ?
Bien vite, en contraste total avec ma condition personnelle, l’ambiance s’échauffe. Un écran géant est déployé, combiné à un rétroprojecteur de fortune : l’installation ne paye pas de mine, mais n’empêche pas les fêtards présents de s’enthousiasmer.
— Alix chante ! balance Kali tout de go.
— Maaaa, c’est vrai, belli ?
Euh… Comment dire ? Oui, j’adore, mais j’en ai pas du tout envie, là, tout de suite !
— Je me débrouille, marmonné-je.
Zut, la joie de mes compagnons est beaucoup trop élevée. Je capte le regard interloqué d’Oscar. Quelque chose de « tu vas réellement le faire ? » m’est adressé. Et appuie sur le bouton « tépacap ». Crois-tu ? Si c’est ce qui pourrait percer ta glace, je m’y jetterai tête la première.
Des premiers téméraires s’enjaillent au micro, pendant que je flûte tranquillement un nouveau fond de sidra. L’homme tourmenté en bout de table a beau faire semblant de s’intéresser à ses voisins, je ne loupe pas son attention régulièrement posée sur moi. Comme s’il jouait à « je veux pas, mais je veux quand même ». Comportement à l’opposé de ce que j’affectionne. J’aime les choses claires — bien que, je le reconnais, j’ai manqué de transparence avec lui. C’est peut-être ce qu’il réclame, finalement. Rayer l’opacité. Des enjeux écrits à l’encre sèche, pas baveuse.
Parfait, pensé-je en vidant mon verre. Je peux abattre ma dernière carte. L’As, celle qui, normalement, rafle la mise. Sauf s’il détient un Joker dans sa pioche. On verra.
Je me lève et fais face à une émulation démesurée.
— Aliss, bellissima, on va t’applaudir comme si t’étais le Real Madrid à Bernabeu* !
— Quel honneur, rigolé-je. Méfiez-vous de ne pas acclamer une casserole.
— Tu vas chanter quoi ?
— Ah ah. Les grands artistes créent l’attente et la surprise.
Rires. D’un pas volontairement princier, je me dirige vers la scène improvisée. L’employé qui surveille le matériel recueille ma demande, et engage la conversation en patientant qu’arrive mon tour.
Inspiration. Je sais que les paroles commencent sitôt les premières notes. Je plante mes yeux dans les siens avant de démarrer. Il est suspendu, hermétique aux blablas de ses voisins. Purée, l’effort pour me détacher de son viseur est immense.
Coupure. Musique. Voix.
❝
Solamente oír tu voz
(seulement entendre ta voix)
ver tu foto en blanco y negro
(voir ta photo en noir et blanc)
recorrer esa ciudad
(parcourir cette ville)
yo ya me muero de amor
(moi je me meurs d'amour)
ver la vida sin reloj
(voir la vie sans horloge)
y contarte mis secretos
(et te raconter mes secrets)
no saber ya si besarte
(ne pas savoir s'il faut t'embrasser)
o esperar que salga solo
(ou espérer que ça vienne tout seul)
y vivir así, yo quiero vivir así
(et vivre ainsi, je veux vivre ainsi)
ni siquiera sé si sientes tú lo mismo
(je ne sais même pas si tu ressens la même chose)
me desperté soñando que estaba a tu lado
(je me suis réveillé en pensant que j'étais à tes côtés)
y me quedé pensando que tienen esas manos
(et je continue de me demander ce que tiennent ces mains)
sé que no es el momento para que pase algo
(je sais que ce n'est pas le moment pour qu'il se passe quelque chose)
quiero volverte a ver
(je veux te revoir)*
❞
Parcourir la ville, vivre sans regarder sa montre, profiter juste de la présence de l’autre, hésiter, s’interroger sur ses intentions… Cette chanson, elle dépeint mot pour mot de mon ressenti de l’instant, ce qu’on a expérimenté depuis hier, la voie sans issue qui nous attend demain. Cette chanson, je l’ai sifflée yeux rivés sur l’écran : j’en connais les paroles par cœur mais… je ne sais pas si j’aurais pu assumer sa réaction. Cette chanson, elle se termine sur un « je veux te revoir » qui résonne sur la terrasse, et dans ma tête, et me fait comprendre que mes envies menacent violemment de se fracasser sur la réalité toute tracée. Un frisson galope le long de ma colonne. Pas prévu au programme, pas envisageable, pas…
Un concert d’applaudissement accueille mon retour.
— Heyyyyy Aliss ! Ma canti benissimo ! Tu chantes super bien !
— C’est vrai, je vous ai pas détruit les tympans ?
La tablée approuve à l’unisson. J’ai évité le ridicule, faut croire. Je reprends place, et vide goulûment un grand verre d’eau glacée. Chaud, fatigue, tourments, alcool : j’ai trop de parasites synaptiques. Un choc thermique m’est nécessaire — parade classique que m’impose mon cousin Gaël lorsque je commence à dérailler.
La soirée poursuit bon train. Kali m’enjoint à danser de nouveau, et j’accepte avec plaisir. D’autres comparses nous imitent, si bien qu’il ne reste assis rapidement que Cisco, le Ferni, et Oscar, indéboulonnables de leurs chaises. Joueur, Luigi me tend une main hardie, et nous nous permettons quelques rotations en duo. Il est diablement doué, maîtrisant à la perfection le collé-serré sans un geste malvenu. Penché à mon oreille, il me glisse :
— Félicitations, belli. T’as complètement cramé Oscar. Exploit de haut vol !
— Tu parles… Il a pas dévissé son fessier de son siège, et j’ai toujours pas droit à la moindre parole de sa part. Je pense plutôt que l’affaire est close.
— Maaa, non, Aliss ! Au contraire ! Tu réalises pas. Il contrôle plus rien. Pendant la chanson, il était retourné. Et là, il te bouffe. Pas souvent que je le vois aussi… Bref.
— Il va m’en vouloir, de danser avec toi ?
Éclat de rire.
— Non. Il me fait confiance. Je le trahirai jamais.
Il trace une croix solennelle sur son cœur, qui me fait glousser.
— T’es un vrai comédien !
Il me balance un clin d’œil malicieux, avant de se tourner vers sa nouvelle cible : Kali.
— Hé, belli… ajoute-t-il en glissant sa main sur la hanche de l’élue de sa nuit. Je sais que vos heures sont comptées. Faites-en quelque chose de bien.
— Je demande pas mieux !
D’un mouvement du menton, il m’indique notre table, avant d’amener sa partenaire à lui et plonger son nez dans sa nuque. Kali incline légèrement la tête, paupières closes, et trémousse son bassin contre lui sans fausse pudeur. Bon… Je vais les laisser à leur intimité, hein !
J’ignore comment réaborder l’homme de glace — pourtant « cramé » selon les termes de celui qui le connaît supposément par cœur. Inloupable, il suit chacun de mes gestes lorsque je me plante près des chaises. Son voisin parle dans le vide, et repère rapidement qu’il n’obtiendra pas son attention. Un court silence flotte, que je choisis de briser avec une provocation sauce Alix.
— Tu viens pas danser ?
— Non, répond-il, laconique. J’aime pas trop.
— Dommage.
Je me ressers en eau, et ne lâche pas le contact visuel, gorgée après gorgée. Lentes. Doucereuses. Les deux autres garçons ne mouftent pas. Ils n’existent pas. Il n’y a que notre duo, et cette tension crépitante qui nous lie. Reposant mon verre, j’essuie ma lèvre du pouce.
— Luigi remue bien, commenté-je. C’est un plan B acceptable. Quand le dessert du jour est inaccessible, on se rabat sur la carte.
À droite, Cisco masque son amusement derrière sa main, avant d’annoncer :
— Je vais… aux toilettes.
— Pareil, enquille le dénommé Ferni.
En un souffle, nous sommes seuls. Allez, relève tes manches, et attaque, Alix. Je m’approche, et me laisse tomber sur la chaise précédemment occupée. Il me jette un regard farouche, mais ne bouge pas d’un cil.
— J’aurais pas dû garder sous silence mes projets futurs. En te rejoignant à Oviedo, j’ai simplement envisagé un weekend sympa, sans considérer plus loin que le dimanche. Je pensais naïvement que tu étais sur la même longueur d’onde. J’aurais dû être franche dès le départ. Je suis désolée si j’ai semé des illusions sur un sol infertile. C’était maladroit de ma part. Je voulais pas te blesser, Oscar.
Il déglutit, puis opine lentement.
— C’est moi, je… J’ai trop d’imagination. On passait un bon moment, tous les deux, je… me suis emballé. Je suis un peu bête.
Incapable de soutenir mon regard, il s’évade au loin, vers les danseurs. Je crève d’envie de lui sauter au cou, l’enserrer, le consoler de la déconvenue que j’ai créée. Mais, ne pas oublier : on fait face à un garçon délicat. Il n’a absolument rien amorcé d’intime en public, alors je doute qu’il apprécie une telle initiative.
— Kali propose de me loger cette nuit, si tu préfères, soufflé-je.
Il revient à moi, yeux plissés.
— Elle a des ambitions nocturnes qui ne t’incluent pas, je crois, retoque-t-il posément.
L’ombre d’une risette frémissant au bord des lèvres, il désigne la valse des langues à laquelle elle et Luigi s’adonnent. Muy, muy caliente.
— J’espère qu’elle habite à proximité, parce qu’ils tiendront pas longtemps sans voyager sous la ceinture.
— Ils vont probablement commencer l’acte Un dans un coin du bar.
— T’as l’air spectateur coutumier.
— Ouai. Luigi butine à droite à gauche, mais Kali, c’est sa Némésis. Il veut pas avouer qu’il aimerait plus stable, avec elle. Mais vu ses aventures, elle le prend pas au sérieux.
J’étouffe une exclamation.
— En début de soirée, j’ai laissé entendre qu’elle avait une touchette avec un mec. Il a pas protesté !
— Non. Il joue le gars qui s’en fout.
— … mais quand elle a indiqué qu’elle préférait passer sa nuit avec lui…
— Il était aux anges, je suppose.
Fascinant. Je les mate. Ils dansent seuls au monde, alternant des mouvements asynchrones, et des déhanchés en quasi-fusion corporelle.
— Tout serait plus simple s’il expliquait clairement ses volontés, souligné-je. On peut pas deviner les ambitions de l’autre, surtout avec des comportements aussi brumeux !
— Pas toujours facile de se dévoiler.
La phrase, faufilée sur un ton grave, me sèche sur place. Je dévisage mon voisin. Il soutient un regard navré, presque douloureux.
Après une longue inspiration, il se décolle du dossier de sa chaise, et se penche vers moi.
— Je sais qu’on n’a pas la situation que tu désirais, Oscar. J’en suis navrée. Je peux pas te proposer davantage que ce weekend. Sans rêves d’avenir. Mais sans pression non plus. Juste profiter de chaque moment. Mais je comprends si tu refuses de…
— J’ai pas envie que tu dormes chez Kali.
Han ! Je respire.
— Tu me gardes sur ton canapé ?
— Dans mon lit. Avec moi dedans. Si tu veux bien.
Bougre d’andouille ! Tu te poses réellement la question ?
— Je demande pas mieux.
Un doux sourire se dessine sur son visage, et, délicatement, sous la table, ses doigts viennent glisser entre les miens. Un courant chaud-froid me traverse. On est loin des démonstrations grandiloquentes de son meilleur ami, mais je m’en contenterai. Je resserre la prise, partage la chaleur complice. Il sourit toujours, lorsqu’il se tourne vers les danseurs essoufflés qui nous rejoignent et se réinstallent. Sans me lâcher. Moi non plus. Surtout pas.
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* Santiago Bernabeu est le nom du stade où joue le club de foot du Real Madrid.
* chanson : Una foto en blanco y negro, el Canto del Loco, 2003.

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