Chapitre 4.1

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 Nous sommes rentrés sans nous presser. Oscar se trouvait être plus laconique que jamais, plongé dans de mystérieuses pensées qui laissaient guère de place à la communication. Drôle d’attitude, qui instaurait soudainement une distance dérangeante. On avait opéré un rapprochement plus qu’évident depuis hier, pourquoi faisait-il machine arrière ? Nourrissait-il quelques regrets ? Mon cerveau s’est égaré en théories fumeuses tout le long du chemin.


 En sortant du parking, je constate qu’Oviedo conserve une grande émulation, en ce samedi de fête. Il me conduit au cœur de la foule.

— On repasse pas par ton appart ?

— Non. Pas besoin.

 Ah. Pas que ça m’arrange : je me serai bien rafraîchie et changée pour la soirée. M’enfin, je suis pas cheffe, et j’ai même affirmé « j'obéirai docilement à tout », ce matin, alors… suivons son programme.


 Et… Quel programme ! Il vient de m’imposer trois quarts d’heure plantée debout, en pleine admiration silencieuse d’une représentation de danse folklorique. Il se paye ma tête, non ? Pas que ce soit pas intéressant, mais je pense qu’on a vu l’essentiel, j’ai mal aux jambes, soif, faim, et appétit d’interactions humaines. Mais il a l’air tellement absorbé par le spectacle que j’ose à peine l’interpeller.

— Oscar ? Hum… Oh ? Oscar !

— Hein ?

 Il descend de la Lune.

— On peut bouger ? Voire… rentrer ?

— Pour faire quoi ?

 La question aussi, elle tombe de l’espace. À ton avis ?

— Pas maintenant, retoque-t-il finalement. Luigi nous dira où le rejoindre.

— Parce qu’on doit le retrouver ?

— Oui. On passe la soirée avec ses potes.

 OK, grande nouvelle… J’irai donc me faire voir, avec mes envies de calme et de douche.

 Et, effectivement, nous dénichons bientôt l’énergumène italien et cinq comparses, déjà attablés à une terrasse, devant sidra, bières et tapas. Oscar semble les connaître.

— Alix, me présente-t-il en me désignant du pouce.

 Wow. Plus froid, tu meurs. Luigi nous décortique du regard, et profite de la proximité d’une bise pour m’interroger.

— Alors, bellissima Aliss, tout va bien ?

— Oui !

— La foire, Oviedo, tout ça… ?

— Fantastique ! C’est très amusant, joyeux, la ville est magnifique. Et on se régale !

 Il demeure interdit, balançant un « va bene… », puis jette un œil dubitatif à son meilleur ami, qui… vient de prendre place à l’opposé de nous, entre deux gars. Su-per ! Luigi indique les chaises.

— Attends, belli, on va se décaler, tu pourras…

— Non, tranché-je. Je vais m’assoir ici, c’est parfait.

 Honnêtement ? J’en ai ras le bol. Je comprends pas pourquoi Oscar me tient à distance depuis désormais trois heures. Son objectif paraît clair : se débarrasser de mon encombrante présence. Très bien, je prends acte. Intéressons-nous aux autres, dans ce cas, et tant pis pour Ronchonchon et ses humeurs labiles.


 Ma voisine, une jolie nénette aux cheveux noirs coupés très court, entame la conversation sur une présentation basique. Enfin des gens qui interagissent ! Alléluia ! Mais je ne loupe pas le regard pesant de l’Italien près de moi. Dès qu’il capte la pause dans notre dialogue, il se penche sur mon épaule.

— Il y a un souci, Aliss ?

— Qu’est-ce qui te laisse penser ça ?

 Il me fixe avec insistance, et se retourne vers un Oscar qui, depuis notre venue, semble boire les paroles de deux mecs en bout de table.

— Vingt minutes qu’il écoute passionnément les histoires de foot de Ferni. Oscar en a rien à branler de la Liga. Il vous est arrivé quoi ?

— On a grimpé le mont Jésus. Ça nous a fatigués.

 Mon interlocuteur ricane.

— Toi, peut-être, mais lui ? Faut se lever tôt, pour l’épuiser, l’Oscarín. Il t’a pas fait faire tout le serpentin à flanc de colline, quand même ?

— Si. Montée, puis descente, forcément. Aucune pitié.

Mamma mia, Oscar…

 Ma voisine — Kali de son prénom, « C’est indien ! Mes parents adorent ce pays » — éclate de rire.

— Romantique, pour un premier rancard, de crapahuter dans la pampa !

 La vérité ? J’ai vraiment apprécié. Dommage pour ce final incompréhensible.

— Excuse-le, râlouse Luigi. Il se rend pas compte. Il est pas habitué à…

— Draguer de la gonzesse en masse, je sais. Vous me l’avez tous dit et redit. C’est dédaigneux envers lui, d’ailleurs. Y a rien de mal à pas se jeter sur les nanas comme un affamé, si ?

 Oups, un peu trop direct ? Le meilleur pote marque une pause prudente, avant de tenter :

— Donc, tu fais la gueule ?

— Moi ? Non ! C’est lui, qui boude !

 Stupeur. Il évalue ma sincérité, puis se tourne vers Ronchonchon, croisant son regard. Oscar passe un message muet à son ami, c’est évident. Furtif coup d’œil vers moi, il rosit, et bien vite, récupère le fil des blablas sur ballon rond. Pfff… Je capte briche. Et ça me saoule. Je joue dans la team franc du collier plutôt que loi du silence, pour ma part.

— Me demande pas la raison, il s’est pas épanché, craché-je à Luigi sans masquer mon agacement.

— Sans déconner…

— Il fait souvent ça ? Être serviable, drôle, mignon, et quand il a tiré son coup, faire trimer les filles sur des chemins de randos pour ne plus leur adresser la parole ?

 Luigi n’a pas dû entendre la fin de ma phrase, tout occupé qu’il est à éviter de s’étouffer dans son verre.

— Eufff… Eufff. Parce que vous avez… ?

— Ouai, et j’aurais mieux fait de m’abstenir, si c’était pour réveiller le rustre des cavernes.

 L’Italien secoue la tête. Il semble décontenancé.

— Je sais pas, belli. Tu me surprends.

 Loyauté amicale oblige, il n’en dira pas plus. Kali me prend par le coude.

— Tu danses ?

— Ouai ! J’adore !

 Enfin… j’ai les pieds en compotes et les jambes spaghettis, mais allons-y, soyons folles : achevons-moi ! Je me laisse emporter vers une piste improvisée à quelques mètres : une trentaine de personnes s’y trémoussent au son d’une enceinte vieillotte. Très vite, la musique pop vibre en moi, et mon corps y répond en écho. Taquine, Kali me souffle à l’oreille :

— Il te dévore des yeux, ton boudeur.

 Ah ? Bah heureusement qu’elle me le signale, j’aurais pas parié dessus.

— Tu le connais bien ? demandé-je, profiteuse.

— Non, pas « bien ». On s’est déjà croisés à quelques soirées, mais il est pas souvent dans le coin, à ce que j’ai cru comprendre. C’est un gars discret. Il fait pas de vagues, il boit pas, il crie pas, il danse pas. L’opposé de Luigi, quoi. Mais ils sont inséparables. Uña y carne. [NB : comme les 2 doigts de la main]

 J’avise nos camarades. L’Italien s’est penché sur la table, et semble tenter de tirer les vers du nez de son meilleur ami. J’ai pas l’impression qu’il reçoit beaucoup de réponses. Oscar a plutôt l’air dépité. Son regard se relève vers moi. Qu’y a-t-il à y lire ? Indéchiffrable. Tant pis. Je redresse la nuque, capte Kali, et me déhanche avec elle. On s’amuse. Je respire.

— T’es au courant qu’à dix heures, ils lanceront un karaoké ?

 HAN ! Je lâche un glapissement ravi. Le potentiel de cette soirée s'améliore miraculeusement !

 C’est moi qui ai craqué la première. Je ne sais pas combien de temps nous avons guinché, mais Kali aurait pu continuer, visiblement. Je lui ai signalé mon dessèchement, alors, elle m’a suivie. Le groupe s’est encore densifié avec l’apparition surprise des copains bourrés de la veille. Lorsque je m’approche, Raúl — le plus fanfaron des trois — ne manque pas de me mater de haut en bas. Super ! Même sobre, il est déplaisant ? Je décide de l’ignorer — et, Dieu merci, nous ne sommes pas assis à proximité.

— Désolée, m’excusé-je à ma partenaire de danse en regagnant nos chaises, je te casse peut-être un coup. T’as un ticket avec le type aux dreadlocks.

 Elle éclate de rire. Luigi approuve tout en remplissant nos verres.

— Kali, ma beauté fatale, te laisseras-tu tenter ?

— Je sais pas. J’avais plutôt envisagé de te capturer dans mon pieu, Lusito.

 Pas farouche pour deux sous, l’Italien dessine un sourire convenu. Ah, d’accord.

— Vous… commencé-je en les désignant.

— Une fois de temps en temps, c’est pas désagréable, commente ma voisine.

— Entre amis, faut se rendre service, ajoute-t-il.

— J’ai jamais eu des potes aussi dévoués. Mais… S’il y a une place sur votre canap’, je prends. Je cherche un point de chute pour la nuit. Je ferai semblant de pas vous entendre, promis.

— Ou alors, tu nous rejoins, suggère Kali.

 Ben tiens.

— Hé, hé, intervient Luigi. Je pose mon veto.

— Quoi ?! s’insurge faussement Kali. Toi, Lusito ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

 L’italien signe un « non » de l’index.

— C’est la nana d’Oscar. Intouchable.

— Je suis la nana de personne ! corrigé-je. Il est gonflé, s’il t’a affirmé un truc pareil !

— Oh làààà, boude pas, belli. Il te désigne pas avec ces mots-là, non. Et, justem…

— Encore heureux ! En plus, tes beaux principes, vous ne les partagez pas tous ! Le guignol à polo rouge m’aurait bien sauté, hier, s’il avait pu.

— Qui ? Raúl ?! Calla, ho !

 Face à ma confirmation, il grommèle rageusement dans sa langue d’origine.

— Je vais me charger de son cas.

— Je m’en tamponne, assuré-je. Je l’ai renvoyé se branler chez sa mère.

 Le rire tonitruant de Kali s’envole, et Luigi aussi a du mal à planquer son amusement.

— Sérieusement : et si vous parliez ? me suggère-t-il.

— Je demande pas mieux ! C’est lui qui esquive tout !

Ma si, belli. Tu t’es pas attaquée au poisson le plus bavard du bocal.

— J’ai ramé tout l’après-midi, et tu me proposes de persister ? Il veut pas faire un effort ? C’est LUI qu’a un truc à dire, apparemment ! Moi, je rêve de m’asseoir sur ses genoux, l’entourer de mes bras, et lui rouler des pelles toute la soirée !

 Silence. Je me suis un peu enflammée, n’est-ce pas ? Toute la tablée me dévisage. Et le principal sujet d’indignation a viré coquelicot.

 Avec habileté, Luigi brandit la bouteille en scandant :

— C’est vide ! Quel scandale ! Oscarín, au ravitaillement !

 Sans protester, le désigné garçon de café se lève, interroge un « Sidra pour tous ? », et s’efface à l’intérieur devant les « Oui » unanimes. Le coude de Luigi atterrit dans mes côtes.

— Aïe ! Qu’est-ce…

— Il a besoin d’aide, il pourra pas tout porter seul.

 Archifaux, mais message reçu. Je verrouille la cible, et me lance à sa suite.

— Hey, tenté-je en me postant près de lui, devant le bar.

 Oscar pique un nouveau fard, marmonne un « hey » mollasson et, surtout, évite mon regard. Opération droit au but.

— Tu te fous de moi, depuis cet aprem, et j’en ai marre.

— Je… non !

— Bien sûr que si. Tu t’enfonces, en niant !

— Je vois pas pourquoi…

— Tu marchais vite pour pas que je te rattrape pendant la rando, t’as poussé la radio à fond dans la voiture, tu nous as imposé des hanterdro* en plein soleil pendant dix plombes, et tu t’assois à trois kilomètres de moi pour pas avoir à supporter ma gueule.

 Il reste pétrifié devant ma démonstration implacable. Ben oui, Nounouille : t’as rien à contredire, hein ?

Tíos ? Vous commandez quelque chose ?

 Le serveur vient de nous interpeller. Oscar réclame trois bouteilles de cidre, et deux pichets de bière. J’attends que le gars l’encaisse, avant de poser mon poing sur le bar.

— Si tu espères que je me casse, dis-le franchement. Me laisse pas mariner dans le flou, c’est détestable.

— Mais pas du tout ! T’hallucines.

— Bah bien sûr ! T’as vu ton comportement ? On peut pas coucher avec une fille, l’accueillir dans son appart, et décider subitement de la snober sans explications ! Je dors où, cette nuit ?

— Sur mon canapé…

— Alors que tu m’adresses pas la parole ?!  Tape l’ambiance !

— Bah va voir ailleurs, si tu préfères !

 Wow. Dans les dents.

— Tu comprends rien. J’ai pas envie d’être ailleurs qu’avec toi. C’est TOI qu’essaye de me foutre dehors. Inverse pas les rôles.

— Non ! Moi, je voulais te garder !

— Et pourquoi tu parles au passé ?!

— Parce que je suis qu’une ville étape sans importance avant d’aller vivre ta vraie vie. T’as fait ton tourisme, j’étais une abstraction sympa, et maintenant, tu tailles la route.

 Oh. Crotte. Le ton est sec, et le dégoût imprime ses traits, pendant qu’il fixe les rangées de verres derrière le bar. Je me prends dans la poire deux énormes erreurs : la première, de lui avoir caché que mon temps en terres espagnoles était compté ; la seconde, d’avoir utilisé des mots impulsifs, qui m’apparaissent bien âpres dans sa bouche, désormais. Léger raclement de gorge : il faut sauver les meubles et le rafiot.

— Oscar, je me suis mal exprimée. Je n’ai pas voulu dire que tu es… abstrait, ou…

— Je suis quoi, alors ?

— … Je ne sais pas très bien.

— Ah. Super.

 Je reste sans voix. Les bouteilles se sont matérialisées devant nous. Il les attrape, me laisse les deux pichets, et retourne vers l’extérieur.

 Et merde. A-t-il raison de s’agacer ? Je n’ai pas envie d’y réfléchir, parce que… j’ai peur de la conclusion à tirer. Je préférerais continuer à embrasser ces tranches de vie comme elles me viennent, sans y mettre aucun enjeu. Plus simple. Plus… moi.



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NB : Un hanterdro est une danse typique bretonne, où tous les protagonistes forment un cercle.

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