Ni gain. Ni perte
Brouillon
(page non indexée, non datée)
Je ne sais pas où ranger ça.
Ce n’est pas un gain.
Ce n’est pas une perte non plus.
C’est ce qui reste quand on ne sait plus compter.
J’ai pensé l’écrire ailleurs. Puis j’ai compris que si je le faisais proprement, ce serait déjà un mensonge.
Alors je le laisse ici.
Je voulais te dire ce que je n’ai jamais su dire au bon moment.
Pas parce que je ne ressentais rien.
Parce que je ressentais trop, et que je ne savais pas où le poser sans t’alourdir.
J’aimais la façon dont tu doutais.
Pas un doute faible.
Un doute exigeant, presque violent, celui qui te forçait à regarder encore une fois, même quand tout le monde voulait déjà avancer.
J’aimais quand tu restais immobile, les yeux perdus quelque part au-dessus des choses, comme si tu portais une décision trop lourde pour être dite à voix haute.
Je savais que ce silence-là n’était jamais vide.
J’aimais ta peur.
Pas celle qui paralyse.
Celle qui te faisait vérifier trois fois, revenir en arrière, poser une question de trop.
Cette peur qui disait : et si je me trompe, ce ne sera pas anodin.
J’aimais quand tu hésitais avant de sourire.
Comme si même la joie devait passer un contrôle préalable.
J’aimais quand tu riais malgré toi.
Ces rires courts, un peu surpris, quand quelque chose te prenait de court.
Tu posais alors la main sur ta bouche, comme pour t’excuser d’avoir laissé passer ça.
Je me souviens d’un matin où tu avais renversé ton café.
Rien de grave.
Tu as regardé la tache comme si c’était un échec stratégique.
Puis tu as levé les yeux vers moi, et tu as ri.
Un vrai rire.
J’ai pensé : le monde peut bien attendre deux secondes.
J’aimais quand tu étais fatiguée.
Pas épuisée.
Fatiguée comme quelqu’un qui continue quand même.
Quand tes épaules s’affaissaient légèrement, mais que tu te redressais aussitôt, comme si le poids n’avait pas le droit de rester.
J’aimais ta façon de porter la responsabilité.
Pas comme un pouvoir.
Comme une dette que tu n’avais jamais contractée, mais que tu refusais de laisser à d’autres.
Je t’ai vue porter des décisions qui n’avaient pas de bonne issue.
Je t’ai vue choisir quand tout choix était une blessure.
Et je t’ai vue ne rien dire ensuite, parce que personne n’avait le droit de te remercier pour ça.
Je crois que j’ai compris trop tard que ce courage-là isole.
Qu’il crée une distance que l’amour ne sait pas toujours traverser sans se perdre.
Il y a des choses que je n’ai jamais dites parce que je savais que si je les disais, tu aurais essayé de les réparer.
Et je ne voulais pas devenir un problème de plus à résoudre.
Alors je me suis tu.
Pas par indifférence.
Par respect maladroit.
Je me suis demandé si tout ça devait aller dans le Cahier des pertes.
Parce que quelque chose s’est bien terminé.
Mais je n’arrive pas à appeler ça une perte.
Je me suis demandé si c’était un gain.
Parce que t’avoir connue m’a changé.
Mais un gain suppose qu’on possède encore quelque chose.
Alors j’ai laissé ça ici.
Entre les deux.
Comme nous.
Si un jour tu tombes sur ces lignes, ce que je ne souhaite pas vraiment
je voudrais que tu saches une chose simple :
Je ne pars pas parce que ce que nous étions n’avait pas de valeur.
Je pars parce que rester aurait fini par te demander de redevenir plus petite.
Et ce serait la seule chose que je ne pourrais pas te pardonner.
Je range ces mots maintenant.
Pas pour les effacer.
Juste pour qu’ils ne te retiennent pas.

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