Le cœur bien ouvert
Je ne saurais pas où les stocker de toute façon. J’arrive à me tenir debout malgré le peu de nourriture que j’ai ingurgité ces dernières semaines. Mon angoisse a rongé mes tripes et mon appétit. Je regarde silencieusement ce qui reste de ma vie, réduite à un amas d’objets fracassés sur le sol et dérobé par certains badauds qui passent par là. Une vie dépouillée, vide, piétinée en quelques jours et réduite à néant en quelques minutes. Je ne pense plus et ne réfléchit plus. J’erre dans les rues sans but, plus aucun objectif à atteindre, plus de primes, plus de retard, plus de responsabilités. Je deviens seul et responsable de ma propre personne.
J’emprunte le chemin que je prenais pour aller au travail. Cette joie qui me remplissait le cœur d’avoir un job, d'appartenir à une équipe. A présent, plus aucun bus et aucun train à prendre. Une barque perdue au milieu de cet océan, hostile de gens, de monde et de nouvelles angoisses. Je vais affronter ce froid sans lit, sans café chaud, sans aucun confort et réconfort. J’ai encore l’espoir de me réveiller et enfin me dire que tout ceci n’était qu’un horrible cauchemar. Me dire que je vais pouvoir reprendre les rênes de mon magasin. Oui, j’ai encore la certitude que ce n’est qu’un mauvais rêve. J’y crois fortement, ma vie ne peut pas se terminer comme ça, dans les caniveaux. La vie veut forcément me dire quelque chose, c’est quelque chose que je n’arrive pas à percevoir mais c’est un signe.
Des images de mon ancienne vie défilent. Je repense à mon ami, Malik et sa petite famille. Et non, je ne lui en veux pas, il avait raison de partir pour s’occuper de son enfant. Je repense à mon ami Rémi et ses problèmes de cœur, pour qui j’ai d’abord vu mes propres intérêts. Puis à Dimitri avec qui j’ai été vraiment injuste et très autoritaire. A tous ces gens, que j’ai négligemment mis après mes propres envies, mes propres désirs. Ils m’ont aidé mais je n'ai été d’aucun secours pour eux, je ne les ai pas écoutés, à peine entendu sans y apporter une once de cœur et d’amour. Je le vois, maintenant comme une évidence. Aveugle, j’ai pu être avant et tellement voyant, je suis à présent.
Apres quelques heures de marche, je suis fatigué et décide de faire une petite halte sur un banc et toujours avec l’esprit en quête de réponses. Perdu dans mes pensées, un petit vieux s’approche de moi. En le regardant, son visage me semble familier, une impression de l’avoir déjà vu quelque part. Il s’assoit près de moi, je lui fais un peu de place puis il me dit :
—Toi enfin comprendre ce que moi traverse…
Je le regarde fixement, cette voix me dit vaguement quelque chose mais impossible de me souvenir, je lui demande :
—Mais qui êtes-vous, monsieur ?
—Moi être la conscience, moi être toi…
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte mais ces paroles me laissent en pleine réflexion, le son de sa voix, cette intonation. Il a l’air de parler comme maître Yoda, dans le Retour du Jedi. Mais mon esprit est trop perturbé. Il continue de me regarder avec son visage doux malgré les marques que la vie lui a laissées. Il a dû bourlinguer le bitume de long en large, faire des kilomètres et des kilomètres de mendicité, ça se lit sur son visage, ses traits sont très tirés. Il me sourit et me dit :
— Cœur de pierre, vivra un enfer …
Mon cœur s’arrête, oui cette voix, je le reconnais à présent. C’est le clodo que j’avais insulté lorsque qu’il m’avait demandé une pièce. Mes mots ne veulent pas sortir de ma bouche, je me sens comme hypnotisé par son regard, un regard de compassion et d’amour. Une sensation que je n’ai jamais ressentie auparavant.
—Vous êtes le monsieur…qui faisait la manche ?
—Oui…toi maintenant comprendre vraie vie des gens comme moi…
Je suis ému, je ne sais plus quoi penser. Automatiquement les images arrivent par blocs, je vois maintenant chaque détail, chaque moment que j’arrive à décrypter, puis me dit :
—Toi maintenant cœur pur, toi maintenant reprendre vie normale, toi guérit plus de maladies…
—Quelles maladies ?
—Egoïsme, hypocrisie, orgueil, jalousie, rancœur…
Et là, je me prends une claque magistrale. Je commence à comprendre toutes les épreuves qui ont fait basculer ma vie. Les signes étaient devant moi mais je n’ai pas su les interpréter. Je ne peux retenir mes chaudes larmes qui coulent. Oui, il vient de me guérir des maux qui, pour moi, n’étaient pas des maladies. Il m’a redonné la vue alors que j’étais aveugle et l’ouïe alors que j’étais sourd. Je baisse la tête, ma tristesse est profonde, très profonde. Cet homme que j’avais insulté m’a ôté de mon mal. J’ai affreusement honte de moi. Je sens sa main me caresser la tête, comme le ferait un père avec son enfant :
—Toi maintenant en paix avec toi même…
J’ai eu à peine le temps de relever la tête, que l’homme avait disparu, complètement volatilisé. Je me retourne et personne dans un rayon de plusieurs mètres, même en courant c’est impossible de disparaître comme ça et en plus, un homme de son âge. Mais qui était-il ? Un esprit ? Un ange ? Me voici seul sur mon banc et personne aux alentours. Mais je sais au fond de moi que c’est sûrement une sorte d'ange gardien qui a ouvert mes yeux et mon âme, j’en suis persuadé.
Quelques temps après avoir refait surface dans le monde du travail, j'ai amélioré considérablement ma situation. J'ai trouvé l'amour et me suis marié puis fondé une petite famille. Avec mon épouse, nous avons acheté un petit pavillon en banlieue et nous sommes très heureux. Ma femme n’a jamais su toute mon histoire et c’est mieux ainsi. Maintenant que j’ai remis de l’ordre dans ma vie, je ne vais pas tout gâcher. Alors, laissons cette histoire au passé, c’est mieux pour tout le monde.
Ce matin, il fait un peu froid, je dois dégager la voiture ensevelie sous la neige. En sortant, je m’arrête net, mon sang se glace d’un coup, sur mon pare-brise, c'est écrit :
— Cœur de pierre, vivra un enfer …

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