Le silence est un luxe
Le silence est un luxe inaccessible pour celui qui vit à Manille ou ailleurs, bruissant de vie jour et nuit. On y vit au son des klaxons énervés, des camions de livraison qui sillonnent les rues encombrées. Même si les fenêtres sont fermées malgré la moiteur, ces bruits perdurent, jour et nuit.
Il l’est également lorsque l’appel du muezzin dès quatre heures du matin se fait entendre, réveillant le touriste alors que celui-ci vient de s’endormir, tant bien que mal, victime du décalage horaire.
Il l’est encore en plein Paris, lorsque les camions-poubelles troublent votre nuit dès cinq heures du matin.
En fait, le silence est relatif. Il est plein de bruits. Ceux des voisins, par exemple. Le bébé qui pleure, les portes qui claquent, celui des chasses d’eau, des douches matinales…
Et puis, il y a celui de la forêt, plein de chants d’oiseaux, le léger clapotis du ruisseau qui traverse la prairie, le vent qui fait trembler les feuilles. Ce silence-là nous rappelle que la vie palpite au plus profond de la nature, comme au plus profond de nos entrailles.
Alors le silence existe-t-il vraiment ? Se définit-il comme l’absence de bruit ? Non.
Ces bruits-là, que je nomme silence, je ne les ai pas oubliés. Il sont chers à mon cœur. Je tente de les reconstruire dans mon souvenir. Parce que je ne les entends plus.
On peut parler de la surdité comme un éternel silence. Eh bien, ce n’est pas toujours vrai.
Mon silence à moi est assourdissant. Il perturbe mes nuits. Il est fait de bruits de tempête, de cloches, de voix lointaines qui résonnent d’entêtantes et étranges mélopées. Souvent, il siffle comme une locomotive à vapeur haletante et m’empêche de dormir.
Ce phénomène a pour nom des "acouphènes". Je ne souhaiterai pas cette torture à mon pire ennemi. Je les ai détestés au début, puis j’ai tenté de m’en faire des amis. Il sont parfois doux et amicaux et parfois violents et insupportables.
Cela fait maintenant vingt ans qu’ils remplacent mon silence et mon audition perdus. Et qu’ils me poussent à écrire des histoires en pleine nuit afin de les oublier. J’ai tenté de transformer cette catastrophe en la positivant. Et je suis devenue, peu à peu, écrivant comme je le pouvais, une espèce d’auteure qui invente souvent des histoires farfelues, finissant au fond de mes tiroirs.
Cela fait vingt ans que cela dure. Une maladie génétique familiale qui a sauté deux générations et qui a ressurgi. Pas de chance, c’est tombé sur moi.
Je sais que je serai contrainte dans quelques années à ne lire que sur les lèvres. Le fil qui me relie aux autres deviendra progressivement ténu, même à l’aide de mes prothèses, et qui aggravera ma solitude. Mais je serai vraisemblablement très âgée, et je compterai bien plus d’années derrière moi que devant. Et les bruits qui me hantent perdureront jusqu’à mon dernier souffle.
Le silence est un luxe pour celui qui peut entendre. Il est souvent terrible pour ceux qui deviennent sourds.

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