31. On va voir les vaches ?

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Ysée

Je pensais que la nuit allait être réparatrice en raison de mon retour aux sources, mais encore une fois, elle a été peuplée de coups de feu, de sang qui coule, de cris. Et comme précédemment, je me retrouve en jugement, toute petite dans ma chaise inconfortable face au terrible juge personnifié par ce géant de Snow. Son doigt accusateur dans ma direction, j’ai l’impression qu’il est réel et que je suis la cause de tous les maux et désastres qui se produisent sur notre planète. Rien que ça. Mais au moins, cette nuit, il y a eu une petite variante, le juge était torse nu et franchement, je ne sais pas si mon cerveau se fait des idées, mais la vue était plus qu’intéressante ! Je me souviens d’avoir été excitée aussi, pendant mon cauchemar, ce qui est vraiment étrange comme mix de sensations.

Je prends une douche rapide et descends, surprise de sentir une odeur de café remplir la maison. J’ai l’impression très particulière d’être revenue dans mon enfance et je m’attends presque à voir ma mère et mon père en train de se faire des bisous près de la cuisinière, mais je tombe sur Snow qui a mis la table et qui est déjà en train de servir Sophia que j’embrasse en passant. Le Français n’a pas l’air dans la meilleure des formes.

— Eh bien, vous êtes matinaux ! Je peux me servir en café ou il faut que je me prépare le mien ?

— Bonjour, Ysée. Allez-y, servez-vous. Travail d’équipe, non ? On ne va pas aller jusqu’à s’approprier jalousement les choses. Promis, je n’ai pas mis de laxatif dedans.

— Merci, Mathias. Je peux vous appeler comme ça ? Vous avez une sale tête ce matin, si je peux me permettre. La nuit a été difficile ?

Je me demande si lui aussi fait des cauchemars suite aux événements qui se sont passés dans la salle de spectacle mais il me détrompe rapidement.

— Mathias, ça me va. Mat, si vous préférez, peu m’importe. Et la nuit a été courte, pour ne pas dire blanche. Florent était crevé, j’ai pris tous les tours de garde pour qu’il se repose.

— Je ne suis pas sûre que ça vaille le coup de vous crever la santé en ne dormant pas. On ne risque pas grand-chose ici.

J’essuie un peu le chocolat sur les bords de la bouche de Sophia qui file vers sa chambre pour réveiller sa sœur. L’adolescente va adorer car clairement, elle n’a pas l’air d’être du matin.

— Mieux vaut être trop prudent que pas assez. Je vais aller dormir dans l’après-midi, histoire de récupérer. Flo restera avec vous. On ne sait jamais ce qui peut arriver, Ysée. Il suffit d’une info pour que les filles soient en danger, et il est hors de question qu’on ait à annoncer à Arthur et Julia que les petites… Enfin, vous voyez, soupire-t-il en se passant la main sur le visage.

— A deux, vous n’allez jamais tenir le coup, soupiré-je. Vous devriez me faire un peu plus confiance et croire au fait que ce lieu est trop reculé pour vraiment être dangereux.

— Ecoutez, je suis trop crevé pour une joute verbale, ce matin. Je comprends votre point de vue, maintenant c’est moi le pro de la sécurité, moi l’ancien militaire, et moi qui risque de me faire battre à mort par une Julia désespérée si on perd les gamines, alors on va faire comme je l’entends. Ça va aller, les prochaines nuits, Florent et moi on fera des tours de garde toutes les trois ou quatre heures, ça nous permettra de dormir. On a fait la guerre, vous savez ? On a l’habitude de manquer de sommeil.

Pendant quelques secondes, je me demande si je devrais me joindre à leur roulement pour les soulager un peu, j’ai même une petite pointe de culpabilité, mais quand je pense qu’il a décidé ça tout seul dans son coin, je me raisonne et le laisse se débrouiller avec son pote.

— Moi aussi, j’ai fait la guerre et je peux vous dire qu’ici, c’était très calme. Mais faites, c’est vous l’expert, je ne suis qu’une femme qui ne connait rien à rien.

— Ça n’a rien à voir avec le fait que vous êtes une femme, croyez-moi. Loin de là. Et j’espère avoir tort et vous, raison, mais on ne sait jamais. Si ceux qui veulent du mal à la Présidente savent par le biais des taupes que vous êtes partie avec les filles, ils chercheront à savoir où, et cette maison est dans votre famille, vous voyez ? D’ailleurs, pour information, Julia a mis en place une surveillance pour vos parents, au cas où.

— Mais, même moi, je ne sais pas exactement où on est ! m’exclamé-je en riant. Ce lieu n’a même pas d’adresse ! Introuvable, surtout pour des taupes un peu aveugles !

Il ne répond pas mais propose un café à Lila qui n’a pas l’air d’avoir meilleure mine que le militaire.

— Bonjour Lila, eh bien on dirait que tu as passé la nuit à ne pas dormir comme le Lieutenant !

— Sophia donne des coups de pied quand elle dort… Et puis, franchement, je préférerais être dans mon lit, bougonne la jeune adolescente en se lovant contre le militaire qui la serre contre lui.

— C’est pas vrai ! Moi, je dors, la nuit ! l’interpelle sa sœur qui vient se coller aussi à son Tonton.

— Eh bien tes jambes dorment pas, elles. Tu vas dormir par terre si ça continue ! Tu m’as fait mal, en plus.

— Je dormirai pas par terre !

— Oulah, stop les filles, il est bien trop tôt pour se chamailler. J’aime pas les câlins bruyants, moi, sourit Snow avant de me faire un clin d’œil. Enfin, pas ces câlins-là, en tout cas.

Il ose vraiment ce type de références devant elles ? Heureusement que Lila est encore innocente et ne saisit pas la connotation sexuelle.

— Les filles, vous vous préparez et on va voir les chèvres et les vaches ? demandé-je pour changer de sujet.

— Trop bien ! s’écrie Sophia en sortant déjà de la pièce.

— Faut vraiment déjà sortir ? bougonne Lila qui ne lâche pas Mathias. J’ai la flemme.

— Il va bien falloir, intervient ce dernier. Il faut vous occuper, et puis sinon tu vas dire que tu t’ennuies. Tu ne pouvais pas rester enfant ? Tu courais partout, voulais tout faire à l’époque. Et tu adorais les vaches, aussi. Allez, file te préparer, et vérifie bien que ta sœur se brosse les dents.

— Oui, Tonton ! crie Lila en poursuivant la petite et en la menaçant de chatouilles.

— C’est Florent qui va apprécier le réveil, rit Snow avant de bailler bruyamment.

— Vous pouvez le laisser dormir, hein ?

— Vous auriez dû dire ça aux filles, à mon avis, c’est trop tard.

Effectivement, l’intéressé ne tarde pas à se pointer en se frottant les yeux, nettement plus en forme que son collègue.

— Bonjour Florent, vous avez bonne mine, au moins, vous !

— Bonjour Ysée. Bien dormi ? Ah ouais, tu fais peur, Mat. Va te pieuter, je gère la suite. Enfin, si t’arrives à dormir, les filles sont en forme, contrairement à toi.

— On les emmène à la ferme juste au-dessus. Ca sera calme ici.

— Bien, soupire Snow. Ne faites pas de bêtises, je vais retrouver forme humaine, puisqu’apparemment, ma tronche ne vous revient pas, ce matin. Amusez-vous bien.

C’est dans une atmosphère bon enfant que nous partons quelques instants plus tard et, après une courte marche, nous entrons dans la cour de la ferme qui a toujours existé et que j’allais déjà voir, enfant. Je prends la main de Sophia pour éviter qu’elle ne se blesse sur un des nombreux outils qui traînent, et nous nous dirigeons vers le champ où paissent tranquillement les magnifiques vaches. J’ai toujours adoré ces moments avec ces animaux si placides que le temps semble s’arrêter.

— Vous aimez la nature, Florent ? demandé-je alors que les deux filles arrachent des herbes pour les tendre vers les bovidés qui les ignorent royalement.

— Qui serait assez fou pour ne pas aimer la nature ? sourit-il. Il n’y a rien de reposant, parole de parisien !

— Je suis sûre que votre collègue serait là, il serait tout stressé et ne profiterait pas du moment comme nous sommes en train de le faire. Vous avez l’air plus cool que lui.

— Mat est très perfectionniste, c’est tout. Et il ne veut pas décevoir Julia. Moi… Je suis, je n’ai jamais eu la carrure d’un chef. Ça donne moins de pression, au moins.

— Oui, il est quand même coincé du cul, votre Mat. Oh regardez ! Un papillon !

Nous le suivons tous les deux des yeux et il se pose sur mon épaule. Nous éclatons de rire quand il s’envole et se pose sur son nez. Avec lui, c’est vraiment bien car je n’ai pas l’impression qu’il est là pour assurer ma protection mais plutôt comme un ami avec qui je passe du bon temps. Nous discutons de tout et de rien et j’apprends que je lui fais un peu penser à sa femme quand je m’émerveille devant une petite mouche ou tout autre merveille que la Nature nous propose.

— Elle ne te manque pas trop ? lui demandé-je en passant sans le faire exprès au tutoiement.

— Si, ce n’est pas évident, mais bon, on a l’habitude avec l’armée. Depuis que Mat a monté sa boîte, on n’avait pas connu la séparation, du moins pas plus de deux ou trois jours, alors ça lui fait un peu bizarre de devoir gérer à nouveau seule la maison et notre fille. Mais on ne va pas s’éterniser ici, je saurai me faire pardonner, sourit-il. Et Mat va ramper pour qu’elle nous pardonne.

— Je suis sûre qu’elle va te pardonner dès qu’elle te reverra. C’est ça aussi, l’amour, non ?

— Elle a du caractère, ma femme ! Et elle aime me faire ramer, elle trouve ça jouissif. Au moins, Mat se barre comme il veut, lui, personne ne l’attend à la maison.

— Avec son caractère de cochon, pas étonnant ! Et puis, quel queutard, j’ai l’impression qu’il veut se jeter sur tout ce qui a deux seins et une vulve !

— On n’est pas tous faits pour l’amour, qu’est-ce que tu veux, rit-il. Disons qu’il a blindé son petit cœur pour ne plus souffrir. C’est plus facile de courir les filles sans s’attacher. De ce que j’ai entendu, tu n’es pas non plus du genre à courir le même loir, sans vouloir t’offenser.

— Pourquoi, tu es intéressé ? le provoqué-je en papillonnant des yeux.

— Désolé, je suis un homme fidèle, Madame la Ministre, sourit-il. Va falloir te contenter de Mat et sa belle gueule de tombeur !

J’éclate de rire et profite, pour l’instant, du côté bucolique du moment. Nous flânons avec les enfants qui ont l’air d’apprécier de pouvoir marcher au milieu des animaux et surtout des chèvres qui se laissent approcher plus facilement. Lila joue bien le rôle de la grande sœur et aide Sophia à toucher les animaux alors que nous les suivons pour nous assurer que tout se passe bien. Quand j’annonce qu’il est l’heure de rentrer, nous affrontons quelques protestations en bonne et due forme, mais la bonne humeur règne. Cela fait vraiment plaisir de voir les filles comme ça, loin des menaces qui planent sur elles et le pays.

Nous redescendons vers la datcha de mes parents et les filles se mettent à chantonner une petite comptine. Je me joins à elles et encourage Florent à pousser lui aussi la chansonnette. Il est un peu réticent, mais à l’approche de la maison, il se décide enfin et nous fait profiter de sa belle voix grave. Mais il fait rapidement le clown et nous éclatons toutes de rire.

— Eh bien, pour peu, on se croirait en camp de vacances, nous lance une voix au loin.

Je relève la tête et constate que, loin de dormir, Snow est assis sur le petit banc de pierre qui se trouve devant la maison. Il a la main au-dessus des yeux pour se protéger du soleil et nous regarde fixement. Serait-ce un peu de jalousie que je découvre dans son regard ? Ou alors, de l’amertume car nous avons l’air de tous nous amuser pendant que lui garde son air soucieux ? Peut-être qu’il faudrait que je m’attelle à le dérider un peu, non ? Vu qu’il n’y a que lui et sa belle gueule de tombeur pour me satisfaire, il paraît, pourquoi je m’en priverais ? Ah oui, c’est un gros con qui me déteste. Tant pis pour moi, ce petit séjour, ce sera ceinture !

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