34. Confidences sur randonnée

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Mathias

Cette folle a toujours des idées à la con qui me font bondir. Non mais, sérieusement, décider d’une minute à l’autre qu’une randonnée serait une bonne idée ? Et faire ça dans l’instant ? A quel moment est-ce qu’elle va se mettre du plomb dans la cervelle ?

Heureusement que les filles sautillent comme les gosses dans le générique de La Petite Maison dans la Prairie, parce que sinon, je lui aurais passé la soufflante de sa vie, à la Ministre. Je veux bien qu’elle ne pige pas la notion de danger comme je la vois, je comprends, même. Elle a beau avoir vécu dans un pays en guerre toute sa vie, elle n’a sans doute jamais vécu un quart de ce que moi j’ai pu vivre, sur le front, dans des missions de maintien de la paix ou même au camp de réfugiés il y a cinq ans… Je ne sais pas, j’ai la sensation qu’elle refuse de voir la vérité en face ou qu’elle prend un malin plaisir à me contredire, simplement parce que ça me fait partir en vrille. Toujours est-il que, peu importe ce qu’elle pense, Sophia et Lila sont mes priorités, les ramener en vie à leurs parents, mon objectif, et que je ne les mettrai pas en danger plus que nécessaire. J’en crèverais s’il leur arrivait quoi que ce soit. Je mourrais de chagrin de voir Julia à terre. Non, priorité protection des filles, même si ça emmerde la jolie nénette qui garde le silence depuis que nous avons fini de nous chamailler.

On a vu des biches, tout à l’heure. Forcément, le froid entre Ysée et moi a rendu cette randonnée silencieuse pendant un bon moment. Même mes nièces, absorbées par la nature autant que refroidies par l’ambiance, n’ont pas moufté, jusqu’à ce que nous rencontrions ces braves bêtes. Lila était tout sourire, Sophia m’a supplié de la poser à terre en me défonçant les épaules à force de sautiller comme une folle, et moi, j’ai souri comme un con en les voyant heureuses, tout simplement. C’est d’ailleurs la seule raison qui m’a poussé à ne pas broncher quand Ysée a proposé de monter un peu plus haut sur la colline pour rejoindre un troupeau de moutons qui vit en liberté en pleine nature, apparemment. Sophia avait des étoiles dans les yeux rien que d’imaginer pouvoir approcher ces boules de laine, alors soit…

— Ils sont là-bas !

Lila me fait sursauter à crier comme une folle en se mettant à courir, difficilement suivie par sa frangine aux petites jambes, et je pars derrière elles en trotinant pour l’attraper dans mes bras au passage.

— Le dernier arrivé a perdu, soufflé-je à Lila en la dépassant, le sourire aux lèvres.

Le chemin est un peu moins à pic sur la fin de la course, mais je ralentis lourdement en jouant les essoufflés alors que le petit Sergent Sophia, en mode sac à patates sur mon épaule, me tape dans le dos pour m’inciter à reprendre un rythme plus soutenu. Lila est hors d’haleine lorsqu’elle me dépasse, et je reprends ma course en restant à ses côtés pour finir en ex-aequo quasi parfait. Pas de jaloux, aucune envie que l’une d’elles fasse la tête.

— Attendez un peu et allez-y doucement, sinon vous allez les effrayer, dis-je en déposant la cadette tout en zieutant autour de nous.

Ysée nous rejoint finalement et les filles partent déjà en chasse de ces pauvres moutons. Lila attrapa la main de sa sœur et l'entraîne avec elle avec prudence, et une fois encore, je ne peux que sourire devant ce portrait.

— Ça va, Ysée ? Pas trop fatiguée ?

— Non, ça va, je me suis maintenue en forme malgré mon poste de Ministre, me répond-elle alors que je constate qu’elle est un peu en sueur suite à la montée.

— Je n’en doute pas. Vous avez pris de l’eau ? Il faut que les filles s’hydratent un peu et vous aussi d’ailleurs. Je n’ai que deux épaules si certaines d’entre vous décident de tourner de l’œil, plaisanté-je.

— Il faut arrêter avec vos préjugés, Mathias. Nous ne sommes pas de pauvres femmes sans défense qui s’appuient sur vous pour survivre. Vous n’avez pas de souci à vous faire me concernant, et je n’ai pas besoin d’un sauveur, me répond-elle sèchement.

— Ok, c’est le retour officiel de Miss Coincée, soupiré-je. Je plaisantais, mais on va s’en tenir au strict minimum parce que ça commence à me gonfler. Arrêtez de sortir les griffes pour des conneries, c’est insupportable, franchement. Qu’est-ce que je vous ai fait, au juste ?

Je suis sincère. Je ne comprends absolument pas pourquoi elle semble me haïr à ce point. J’en ai marre de cette ambiance pourrie, ça me mine bien plus que je ne veux bien l’admettre. Je ne sais pas combien de temps nous allons rester tous les cinq dans ce trou perdu, mais je ne vais pas tenir longtemps avant de péter un plomb. Merde, même le camp d’entraînement et les réveils à trois heures du matin pour une rando de trois jours en “environnement hostile” me paraîtraient moins chiants.

— Cela n’a rien à voir avec le fait d’être coincée ou pas, c’est juste que tant que vous ne me respecterez pas en tant que femme, je vous le rappellerai. On dirait que vous ne savez pas ce que c’est, le féminisme. Et là, vous jouez au blessé alors que c’est vous qui étiez condescendant avec moi. Typique du paternalisme qui vous caractérise et que je ne supporte pas.

— C’est vous qui avez commencé, le soir du ballet, Ysée. Je veux bien entendre que ma remarque sur le spectacle ne vous a pas plu, mais vous m’avez pris de haut comme si je n’étais qu’un mec stupide qui ne pense qu’avec sa queue. Je ne fais que vous montrer ce que vous pensez de moi.

— A vous de me montrer que vous savez aussi penser avec votre cerveau, alors, répond-elle plus doucement. Pour l’instant, j’avoue que je ne suis pas convaincue.

— Vous ne voyez que ce que vous voulez, Madame la Ministre… C’est plus facile de me poser un stop et de me rejeter que de vous dire que, finalement, je ne suis pas juste un enfoiré misogyne. Je suis bien loin de tout ça. J’ai grandi seul avec ma mère, vous savez ? J’ai été éduqué par une femme… Et j’ai passé le reste de ma vie avec Julia dans les pattes. Vous pensez sincèrement que je serais encore en vie si j’étais un connard avec la gent féminine ? ris-je.

— Alors, pourquoi vous êtes un connard avec moi ? A toujours me critiquer ? A remettre en cause tout ce que je dis ? C’est ma tête qui ne vous revient pas ?

Oui, bon, j’avoue que je n’ai pas été non plus une crème avec elle… Mais elle a de ces idées, aussi !

— Je… Je voudrais que vous compreniez que depuis mes dix-huit ans, je ne vis que pour l’armée, Ysée. L’armée, puis ma boîte de protection, vous voyez ? Ma façon de fonctionner est simple : j’analyse, j’évalue les risques et je mets en place des choses pour les limiter. Ce concert, en soi, c’était une très bonne idée, le pays en avait besoin, les gens… ils ont beaucoup trop souffert. Malgré tout, les menaces qui planaient sur la Gitane étaient bien présentes aussi, et vous aviez l’air de vous en foutre, sans vouloir vous vexer. Julia et moi, on ne voulait pas vous imposer des points de sécurité juste pour vous faire chier, je vous assure. C’est juste que… Franchement, vous avez vu dans quel état elle était ? Malade à l’idée de foirer la protection de sa belle-mère. Ça m’a tordu les boyaux de la sentir aussi mal.

— Je ne suis pas responsable si Marina a insisté pour venir et je me suis pliée à tout ce que vous avez demandé. Alors, non, je ne m’en foutais pas, mais ça fait longtemps que je me suis résignée à accepter ce qui arrive avec une femme comme la Présidente. Et si Julia mélange le perso et le privé, il faut qu’elle assume, c’est tout. Ce n’est pas une raison pour tout me mettre sur le dos ou me critiquer sans relâche. Les hommes du gouvernement se sont déjà assez permis de le faire.

Sous nos yeux, les deux enfants se sont arrêtées à côté d’un mouton et Lila aide sa sœur à le caresser, dans un geste tellement mignon qu’il me fait sourire.

— Ça vous amuse, ce que je dis ? me relance-t-elle vivement.

—Non, soupiré-je en l’attrapant par les épaules pour la retourner en direction de la scène. Ce sont elles qui me font sourire. Toujours. Et j’aimerais que vous m’expliquiez comment on peut ne pas mélanger le perso et le pro quand on envisage de dire à ses propres enfants qu’on n’a pas su protéger leur grand-mère, vous voyez ? Pour le reste… J’ai vécu suffisamment longtemps dans le giron de Julia pour savoir ce que c’est qu’être une femme dans un monde d’hommes, alors je comprends. Je comprends qu’on sorte les crocs avant d’être soi-même mordue, je comprends qu’on se méfie et qu’on prenne chaque remarque comme une façon d’être rabaissée, et j’entends que votre place est loin d’être évidente. Maintenant, dites-vous que j’ai passé une dizaine d’année à soutenir une femme dans un monde d’hommes, et vous aurez une représentation plutôt correcte de qui je suis en vérité.

Bon dieu, je crois qu’il y a longtemps que je n’avais pas autant parlé, c’est flippant. J’ai l’impression d’être de retour à l’armée, à essayer de faire entendre à Julia mon point de vue et lui expliquer les choses pour la rassurer…

Je presse ses épaules sur lesquelles je n’avais pas conscience d’avoir gardé mes mains alors qu’elle semble en pleine observation des filles. J’espère qu’elle aura au moins la gentillesse de réfléchir à mes propos…

— Je ne suis pas parfait, continué-je, loin de là, mais rabaisser les femmes n’est pas l’objectif de ma vie. J’aime taquiner, plaisanter, et j’avoue qu’au début, c’était amusant de vous voir sortir de vos gonds, autant que déstabilisant que vous parveniez à en faire de même avec moi. Mais je crois qu’on devrait essayer de repartir sur de bonnes bases, Ysée, parce qu’on ne va pas tenir longtemps à s’écharper comme ça, dans ce vase-clos.

— Si seulement vous me considériez comme vous considérez Julia, soupire-t-elle. Mais je veux bien vous croire. Quant à repartir sur de bonnes bases, à vous d’arrêter de me provoquer, et vous verrez, ça ira tout seul. Je ne suis pas quelqu’un de compliqué ou de désagréable. Sauf avec vous… Bref, si on commençait par se tutoyer ? Ce serait un bon moyen de prendre un nouveau départ, non ?

— Ne me provoque pas non plus et tu verras que je ne mords pas. Sauf si on me le demande, bien sûr, ris-je. Et, pour info, Ysée, c’est une plaisanterie, ok ?

— Si un jour je te demande de me mordre, j’espère bien que tu le feras ! Et ce n’est pas une plaisanterie ! répond-elle en riant à son tour.

Merde, elle est folle. Tout mon sang quitte mon cerveau en un quart de seconde pour se loger bien plus bas avec sa phrase. Contrôle, Snow, contrôle.

— Je n’ai pas couché avec les Grâces, au fait. Même pas une, alors certainement pas les trois. Mais j’admire le fait que Stefan ait tenu le coup avec ces trois dingues, souris-je. C’est quelque chose, ces femmes. Et quand tu m’as chopé à la sortie de leur loge, elles étaient en train d’essayer de me convaincre de m’occuper d’elles. J’ai fui avant de perdre ma virilité entre les mains de ces affamées aux voix envoûtantes.

Elle me regarde d’un air suspicieux et je me demande si elle va se lancer dans une nouvelle attaque ou si elle m’a vraiment écouté.

— Tu n’as pas à te justifier, tu sais. Si tu avais couché avec les trois, comme Stefan semble l’avoir fait, ça n’aurait aucune importance. Et si on arrêtait de parler de tout ça et qu’on profitait de la nature ? Tu as déjà caressé un mouton ? Sinon, c’est le moment de le faire !

— Je voulais juste rétablir la vérité, Madame la Ministre, mais allons rejoindre les filles, oui. Un peu d’innocence dans ce monde de brutes, ça ne peut que faire du bien.

Je lui lance un clin d’œil en passant devant elle et m’élance en direction des deux petites guerrières. Je ne sais pas ce que ça donnera avec Ysée, mais au moins, mettre les choses à plat me rassérène pour le moment. Espérons que ça dure, parce que si nous restons là plusieurs semaines, on va avoir besoin d’un environnement serein, et se piocher le nez constamment n’y participera pas, bien au contraire. J’ai connu les parents qui se chamaillent tout le temps et se hurlent dessus, je ne veux pas offrir ça à Lila et Sophia, même si nous ne sommes pas leurs parents. Et puis, Ysée qui sourit, c’est quand même plus sympa qu’Ysée qui boude, même si elle est sexy en toutes circonstances.

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