36. La surprise de la Cheffe

9 minutes de lecture

Mathias


Qu’est-ce qu’on se fait chier… Une semaine qu’on a débarqué et j’en viens presque à espérer un peu d’action, histoire de ne pas mourir dépressif et empâté par les petits plats que font les filles. Je sais que je ne devrais pas avoir ce genre de pensées, c’est un coup à nous porter la poisse, mais Ysée a raison sur un point : c’est calme ici. Ouais, c’est ennuyeux et mortel. Heureusement que les filles sont là pour égayer nos journées, mais passer un bout de ma nuit sur cette terrasse à écouter le silence et les animaux qui le brisent de temps à autre, c’est chiant à mourir.

Je me lève une énième fois pour faire le tour de la maison et vérifier si un lapin n’aurait pas décidé de venir squatter, ou une biche, une poule, n’importe quoi qui pourrait m’occuper rien que trente secondes. Pourtant, c’est le bruit d’un moteur qui m’interpelle alors que je passe près du puits, à une vingtaine de mètres de la bâtisse. Je reviens rapidement sur mes pas et me planque sur le côté. Je me suis porté la poisse, assurément, parce que la voiture emprunte le chemin de la propriété en baissant ses phares. Fait chier !

Je reste en position et m’assure de ne pas être visible, espérant que Florent aura entendu l’auto dont les freins grincent alors qu’elle se stoppe à quelques mètres. Je retiens mon souffle, tentant de percevoir les personnes qui sont à l’intérieur, mais la nuit est plutôt sombre et c’est une voix qui me fait expirer brusquement.

— Snow ? Morin ? Tirez pas, les gars, j’aimerais garder mon cul intact !

Je sors de mon buisson, le sourire aux lèvres, et lève les mains en l’air en approchant, permettant à Julia de sortir de la voiture, suivie d’Arthur.

— Mais qu’est-ce que vous foutez là ? m’étonné-je en enlaçant Ju.

— Il y a deux brutes qui ont kidnappé nos enfants et nous sommes venus les délivrer, voyons ! Ou en tous cas, leur dire bonjour avant de les laisser vous torturer !

Je ris en faisant une accolade à Arthur et les entraîne sur la terrasse. Je file rapidement à la cuisine pour récupérer des tasses et du café chaud, sers les Zrinkak avant de m’asseoir sur la caisse en bois où nous campons avec Flo lors de nos surveillances.

— Et donc, vous arrivez au beau milieu de la nuit… Enfin, avant l’aube, tout du moins. Comment ça va ? Ça en est où ?

— Si on est là, c’est que ça ne s’est pas trop empiré, tu vois. Mais ce n’est pas non plus la grande joie. Les infos arrivent jusqu’ici ou tu as besoin qu’on te raconte vraiment tout ?

— Ysée nous traduit les infos importantes qui passent à la télé, mais on n’a pas toujours la même notion de l’importance, à mon avis. Bref… Vous restez combien de temps ? Les filles vont être contentes de vous voir, ça commence à être long pour elles, surtout pour le Sergent Sophia.

— Elle est déjà passée au grade de Sergent ? s’inquiète faussement Arthur.

— On ne reste que pour la journée, rester plus serait dangereux pour tout le monde. Les mafias ont des yeux partout, tu sais ? ajoute Julia. Nous pensons au Palais qu’elles sont en train de s’organiser et qu’il risque d’y avoir une offensive d’envergure. Vous êtes vraiment plus en sécurité ici.

— Je vois… Lila s’inquiète beaucoup pour vous… Elle est futée, la petite, et terrifiée aussi, même si elle le masque plutôt bien. Elle fait quelques cauchemars, soupiré-je en me passant la main sur le visage. On fait au mieux, ici. Ysée s’occupe bien d’elles, ça se passe pas mal. Je sais que vous vous inquiétez, et je ne veux pas en rajouter une couche, mais je ne me vois pas vous cacher les choses.

— Elles dorment encore, là ? s’impatiente leur père. On va les réveiller ou on les attend ?

— On a joué aux jeux de société assez tard… Vous devriez aller dormir un peu, je vous réveille dans deux heures. Ou… Enfin, c’est vous les parents, vous faites comme vous voulez, ris-je.

— Pas sûr qu’on dorme si on va dans un lit, indique Arthur en regardant sa femme. C’est tellement rare de l’avoir ainsi disponible, si tu savais, Snow.

— Je peux aussi vous laisser monter la garde et aller me coucher, si vous ne voulez pas dormir, me moqué-je. Faites-vous plaisir, je vais ramener la cafetière dehors et fermer la porte. Mais par pitié, soyez discrets !

— Non, on n’est pas venu pour ça, tempère Julia.

— Tu viens de briser le cœur de ton mari, Ju, ris-je. Allez les réveiller, c’est pas comme si elles n’avaient pas tout le temps qu’elles veulent pour dormir depuis qu’on est là. Et elles seront trop contentes pour être fatiguées.

Arthur est sur ses pieds en un quart de seconde, un sourire niais sur les lèvres, et je les devance pour leur indiquer le chemin, montant doucement les marches qui grincent de-ci de-là. J’aimerais leur laisser un peu d’intimité, mais je ne parviens pas à quitter le chambranle de la porte quand je vois mes amis se déchausser au pied du lit après avoir allumé les lampes de chevet, et se glisser sous les draps pour enlacer les filles. Le tableau est attendrissant au possible, surtout quand les filles papillonnent des yeux, encore à demi endormies, et sautent sur leurs parents dans un éclat de rire qui résonne dans les murs de cette baraque devenue leur prison depuis déjà trop longtemps. Oh, y a pire comme prison, mais ça reste une maison sans Julia et Arthur, sans leurs repères, sans ce cocon d’amour qu’ils partagent tous les quatre.

Je jette un œil à la porte derrière moi et souris à Flo qui sort tout habillé, sur le qui-vive. Ses épaules se détendent lorsqu’il aperçoit la scène et un sourire attendri se dessine sur ses lèvres. Ysée ne met pas longtemps à ouvrir aussi sa chambre, et je ne peux que détailler son joli visage encore endormi, sans parler de sa petite nuisette qui ne cache pas grand-chose de son corps. Merde… Sérieusement, elle ne pourrait pas s’habiller d’un sac poubelle ?

— On a de la visite, Madame la Ministre, chuchoté-je en lui faisant signe d’approcher.

— Je vois ça, Mathias, je ne suis pas encore aveugle, répond-elle en souriant devant la scène. Mais tu risques de le devenir si tu continues à me mater comme ça.

— Alors aie pitié de ma vue et enfile quelque chose, ris-je en posant ma main sur mes yeux.

— Non, j’aime bien avoir la liberté de mettre ce que je veux. Et puis, la scène est si mignonne, il ne faut pas la rater !

— Je confirme, très mignonne, lui lancé-je en la détaillant outrageusement, un sourire séducteur plaqué sur le visage.

— Incorrigible, répond-elle sans toutefois s’énerver ni se couvrir.

— Joueur, je dirais.

— Bon sang, allez tirer votre coup et arrêtez de vous tourner autour, tous les deux, marmonne Flo à côté de moi.

— Ça va pas, ris-je. J’aurais trop peur qu’elle me morde !

— Dites, nous interrompt Julia, vous faites réunion tupperwares dans le couloir ou quoi ? Vous n’avez pas mieux à faire ? Genre préparer un petit déjeuner ? Faire une ronde ? Vous habiller ? Contente de vous voir, tous les trois.

— Elle dit ça, mais c’est surtout moi qu’elle est contente de voir, me vanté-je à voix basse auprès des deux autres.

— Désolée, Julia, mais vivre avec ces deux-là, ce n’est pas une sinécure ! répond Ysée avant d’ajouter en souriant. Enfin, Flo est un ange, il n’y a rien à dire, mais l’autre. Un vrai diable !

— Moi, un Diable ? ricané-je. Ben voyons ! Je suis le mec le plus facile à vivre sur cette planète ! Et les filles adorent vivre avec moi, c’est toi, le problème, je crois.

— Moi, c’est surtout Florent que je plains, rit Julia en sortant du lit, Sophia dans les bras. Bon, petit déjeuner ?

— Je m’en occupe, dit Ysée. Qui m’aime me suive !

Qui m’aime me suive ? Cette nana est folle. Et Flo l’accompagne comme un toutou… Julia fait de même alors qu’Arthur chuchote avec Lila. Bon sang, retrouver la famille Zrinkak au complet me rend niais et j’ai les zygomatiques engourdis quand je finis par laisser les deux derniers encore sur le lit pour regagner mon poste à l’extérieur. Le soleil se lève à peine et l’odeur du café fraîchement coulé finit par me faire rentrer. La tablée est souriante, joyeuse, les rires fusent dans une bonne humeur contagieuse. Bien loin de mon ennui de la nuit, je profite de cette ambiance alors que le repas traîne en longueur, je me repais de ce cocon qui me manque bien plus que je ne veux bien l’avouer. Et je me demande s’ils incluent tout le monde aussi facilement qu’ils peuvent le faire avec Ysée, Florent et moi.

Je souris comme un imbécile quand Sophia quitte enfin les genoux de ses parents pour m’offrir mon câlin du matin. Cette gamine pourrait me demander tout et n’importe quoi, je suis foutu.

— Alors, Sergent Sophia, au rapport. Comment ça va, ce matin ? lui chuchoté-je à l’oreille en la serrant contre moi.

— C’est trop bien ! Mais tu n’es pas jaloux, hein ? Tu vois, je n’ai pas oublié ton câlin.

— Je suis très très jaloux… Mais si tu me fais un bisou, je crois que ça ira mieux, dis-je alors qu’elle s’exécute déjà, plantant un baiser baveux et appuyé sur ma joue. Oh oui, ça va beaucoup mieux.

Je surprends le regard d’Ysée sur nous et je jure voir un éclair d’attendrissement traverser ses prunelles, mais elle détourne le regard trop vite pour que je puisse la vanner. Dommage, j’aime bien ce que ça donne, ces derniers jours, entre nous. Beaucoup moins tendu mais toujours taquin, ça ne fait pas de mal.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? Vous voulez qu’on vous laisse tous les quatre ? On peut très bien descendre au village et en profiter pour faire des courses, vous laisser de l’espace si vous voulez être ensemble.

— Si vous voulez une journée de repos, faites, mais votre compagnie ne nous dérange pas. Le papa que je suis peut partager avec les anges gardiens que vous êtes.

— Crois-moi, on ne manque pas de repos ici, soupiré-je. Enfin, tant mieux, c’est sûr, mais perso, je préfère rester avec vous et voler quelques câlins au passage. Tu me prêtes ta femme aussi, Zrinkak ?

— Jamais de la vie ! Tu veux que je te provoque en duel ou quoi ? Et puis… Tu as ce qu’il faut ici, non ?

Je manque de m’étouffer avec mon café et tousse comme un fou en tentant de reprendre ma respiration. Il est malade, lui, pas possible autrement. Franchement, il nous a vus ? On passe notre temps à s’écharper !

— Je ne vois absolument pas de quoi tu parles. Et je suis OK pour le duel, je t’assure que tu fais une grossière erreur, mon pote, je vais te laminer et récupérer ta moitié, le provoqué-je en passant mon bras autour des épaules de Julia.

— Purée, les mecs, vous ne grandissez donc jamais ? se marre Julia. Je couche bien avec qui je veux sans avoir besoin que vous vous battiez pour moi. Et, désolé pour toi, mon Chou, mais c’est mon Tutur adoré que j’aime. Toi, tu as juste le droit à ça.

Elle se penche vers moi et fait un petit bisou sur ma joue.

— T’es cruelle, Julia, soupiré-je, faussement vexé. Des années à te bichonner et j’ai droit à un pauvre petit bisou de rien du tout… Heureusement que tes filles sont moins avares d’amour avec moi !

— Je ne suis pas cruelle, je suis amoureuse. Et toi aussi, un jour, tu le seras à nouveau comme tu l’as été. La roue tourne et il faut parfois savoir ouvrir les yeux, mon Lapin.

Je grimace et lui lance un regard noir avant de finir ma tasse d’une traite. Ben voyons… L’amour, quel mot stupide. Il y a bien longtemps que j’ai lâché l’affaire, on n’est pas tous faits pour ça. Ce n’est certainement pas mon cas, d’ailleurs. Elle n’est pas près de se pointer, celle qui me volera à nouveau mon cœur pour le briser. Il est barricadé depuis elle, et ça vaut mieux comme ça.

Annotations

Vous aimez lire XiscaLB ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0