58. Grand Cœur Maladroit

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Mathias

— Un câlin, hein ? se moque Julia, hilare. Toi, un câlin à ton plan cul ? Bon sang… Je ne vais pas m’en remettre !

Je bougonne et lui envoie l’un de ces coussins fleuris dégueulasses du canapé de son bureau en la fusillant du regard. Julia l’évite de justesse et se précipite pour maintenir l’équilibre de la statuette flippante qui le réceptionne à sa place, sans se départir de son rire.

— T’as bien vu dans quel état elle était, non ? Tu voulais quoi, que je la charrie ? C’était pas le moment.

— Tu as vu dans quel état elle est repartie ? Tu aurais peut-être mieux fait de la charrier, non ?

— Ben… J’en sais rien, grommelé-je. Les câlins, ça marche toujours avec toi ou avec les petites, ça m’a paru être le plus logique à l’instant T. Tu crois vraiment que j’ai merdé ?

— Non, je crois que ça lui a fait du bien, elle s'est arrêtée de pleurer et d'enrager. J'ai eu l'impression que tu lui as remis la tête à l'endroit. La pauvre… Croire que Marina va se laisser attendrir par les émotions ou le sens de la famille… Elle est quand même vachement idéaliste, tu ne trouves pas ?

— Hum… Tu l’as été aussi. Te voilà jugeante, Lieutenant. Dois-je te rappeler qui tu as contacté quand ton Bûcheron était dans la panade ?

— Oui, je sais, mais elle ne l'a fait que parce que ça servait son intérêt. Enfin, celui de la Silvanie qui passe avant tout. Cette femme, ce qui prend le plus de place et d'importance dans son cœur, c'est son pays…

— Uep. Ce qui n’est pas notre cas. Donc, on fait quoi ? lui lancé-je en la rejoignant à son bureau.

— Comment ça, on fait quoi ? Tu n'es quand même pas en train de suggérer…

— Bien sûr que si ! la coupé-je. Marina ne compte rien faire. Si c’était toi, là-bas, j’aurais déjà monté l’équipe et on serait sur le départ. Ysée est capable de prendre sa bagnole et d’y aller seule, tu en as conscience ? C’est son frère qui est porté disparu. Tu ne ferais pas tout pour le retrouver, toi, à sa place ?

— Si, tu as raison… Mais c'est un peu une mission suicide, non ? Et qui partirait à l'aveugle ? S'il est prisonnier, à l'heure qu'il est, il a pu être transféré n'importe où, même à l'étranger ! Et peut-être que son corps est tout simplement en train de pourrir dans une forêt. Tu te vois risquer des vies pour un cadavre ?

Je soupire et me passe la main sur le visage. Elle a sans doute raison, mais s’il est en vie et coincé quelque part ?

— Est-ce qu’il y a vraiment des recherches de faites sur place par les équipes en position, Ju ? Ou ils comptent tomber sur les disparus par hasard ?

— Honnêtement, ils comptent sur le hasard. Je suis sûre que sur place, certains font des efforts, mais ce n’est pas la priorité, tu dois bien t'en rendre compte.

— Pas la tienne, je l’entends et je le comprends. Alors je te propose d’embarquer Jérémy avec moi et quelques gars d’ici pour vraiment faire des recherches. Une petite équipe, discrète, mais dont la mission est de retrouver les disparus.

Est-ce que je propose parce que j’ai la bougeotte et que j’en ai marre de tourner en rond ici ? Ou parce que voir Ysée dans cet état m’a littéralement broyé le cœur ? Un peu les deux, sans doute…

— Tu es fou, Mat ! Tu crois que la Gitane va autoriser ça ? Tu rêves, je crois !

— Bien… Alors, si la Gitane n’accepte pas, j’embarque mes hommes et je gère ça sous couvert de ma boîte, rétorqué-je en haussant les épaules.

— Sans des gens du coin, tu n'arriveras à rien, soupire-t-elle. Tu es vraiment décidé, hein ?

Je prends le temps de réfléchir à la question avant de répondre et la conclusion me paraît évidente.

— Je le suis. Tu sais ce que je peux ressentir en ce qui concerne les portés disparus. J’aurais remué ciel et terre pour toi à l’époque et je l’ai fait, parce que c’était toi, mais pas seulement. Je crois que je l’aurais fait pour n’importe quel soldat. C’est encore plus véridique depuis que je t’ai trouvée dans cette cave, Ju. Je ne souhaite à personne la torture, et si on peut sortir Daryl de là ainsi que les deux autres, je veux le faire. Donc, je réitère ma question, qu’est-ce qu’on fait ?

— Il faut qu’on en parle avec Ysée… Qu'elle sache ce qu'on essaie de mettre en place pour éviter qu'elle ne fasse une bêtise… Et puis, elle aura sûrement accès à des infos sur leur localisation plus facilement que moi. Tu veux que je la fasse venir ?

Je soupire et lui fais signe de s’exécuter. Je sens que tout ça ne va pas me plaire des masses, en revanche. Connaissant Ysée, elle est capable de débarquer en tenue de combat, une arme à la main, prête à partir avec le risque de me plomber le cul en tournant les talons. Je rejoins le tableau où est affichée la carte de l’Est du pays en attendant qu’elle se pointe puisque, évidemment, elle ne se fait pas prier, et réfléchis un peu à ce que j’ai proposé. Est-ce que je l’aurais vraiment fait pour n’importe quel soldat ? Je ne me souviens même pas du nom des deux autres portés disparus… Juste de Daryl. Putain, je débloque carrément, non ?

Quand Ysée frappe à la porte, j’ai déjà envoyé un message aux gars pour leur expliquer globalement la mission et demandé qui serait ok pour m’accompagner. Je débloque, mais je reste convaincu qu’il faut y aller… Sentiment qui s’intensifie en découvrant le visage fatigué d’Ysée qui, si elle a fait en sorte de se reprendre et d’effacer les traces de son chagrin, ne fait pas illusion devant moi. Et puis, merde… Elle est silencieuse. La furie est silencieuse, si ça, ce n’est pas une preuve évidente !

Je me surprends à lui sourire timidement en déposant la carte sur le bureau de Julia qui me regarde bizarrement. Une partie de moi voudrait qu’elle prenne cette idée sur son compte pour qu’Ysée ne soit pas au courant de mon implication, mais forcément, mon amie est une fourbe qui la boucle, mettant à mal la patience de la Ministre.

— Qu’est-ce que tu connais de la région, Ysée ? demandé-je finalement en pointant du doigt la zone où Daryl a été porté disparu.

— A part que c'est là où on peut trouver mon frère ? Pas grand-chose, pourquoi ? Tu as des contacts sur place qui pourraient m'aider à retrouver Daryl ?

— Tu n’es jamais allée là-bas ? éludé-je rapidement en plantant mes yeux dans les siens.

— J’y suis allée pour aller chercher des livraisons pendant que j’étais au service de la Gitane, avant la Révolution, mais je ne dirais pas que je suis une spécialiste de la région.

— Et ton frère, il y est déjà allé ? Un lieu qu’il pourrait connaître et s’y réfugier ?

— C’est quoi toutes ces questions, Mathias ? J’ai une tête à vouloir jouer à Questions pour un Champion ?

— Mathias veut monter une équipe pour aller chercher ton frère et ses compagnons, intervient Julia que je fusille du regard.

Elle ouvre de grands yeux en observant d’abord mon amie avant de reporter son attention vers moi et de les plisser, visiblement contrariée.

— Et tu comptais jouer avec moi combien de temps avant de me le dire ? On part quand ?

Je marmonne en m’éloignant. Je m’en doutais, forcément qu’elle allait vouloir venir. Et elle me prend pour qui, au juste ?

— Ok, on met les choses au clair, Ysée, lancé-je en me plantant devant elle. Un : hors de question que tu viennes. On ne va pas se planquer dans une maison de campagne, mais se faufiler sous les attaques ennemies. Deux : J’ai une tronche à jouer, là ? Tu penses que ça m’amuse de savoir que des soldats sont portés disparus et que je fais mumuse ?

— Alors, pourquoi ne pas me le dire tout simplement et me poser toutes ces questions ? Et puis, tu ne me fais pas confiance ? Tu ne crois pas que je vais vous laisser partir à la recherche de mon frère sans participer ?

— Je te pose des questions pour avoir des infos. Et si je ne te dis rien en amont, c’est justement pour pas que tu te mettes en tête de nous accompagner. Dois-je te rappeler qu’on va sur le front et que pour rester en vie, c’est soit toi, soit ton ennemi ? Tu comptes canarder l’équipe au complet en essayant de viser un rebelle ?

Elle ouvre grand la bouche, choquée de ce que je viens de dire et semble offusquée par mes propos.

— Tu veux dire que tu ne souhaites pas que je participe parce que tu as peur que je vous tire dessus ? Mais… Julia, s’il te plaît… Je veux venir et tu sais bien, toi, qu’on peut me faire confiance. C’est mon frère, quoi !

— Wow, pas de girl power ou je ne sais quoi, là ! m’écrié-je en voyant Julia ouvrir la bouche. Tu l’as vue tirer ? Parce que moi oui, et mon cul s’en souvient, il a eu la trouille de sa vie ! Ecoute, Ysée…

Je grimace en essayant de trouver comment y mettre les formes, mais avec cette jolie petite furie, c’est vraiment des plus compliqué. L’attendrir ? Pas sûr que ça marche, mais l’énerver serait pire. Un peu d’honnêteté pourrait fonctionner ? Oui… Peut-être, à moins que ça la fasse rire.

— Je comprends que tu veuilles y aller, ok ? Vraiment. J’ai déjà été à ta place et je ne me voyais pas attendre d’avoir des infos. Sauf que c’est risqué, là-bas. Tu veux vraiment y aller et prendre le risque que tes parents se retrouvent avec deux enfants disparus, au mieux ? Je te promets de donner régulièrement des nouvelles, de vous informer de l’avancée des recherches, mais je crois qu’on serait tous rassurés que tu restes en sécurité ici. Merde, j’ai vu ton frangin, j’ai pas envie qu’il m’en colle une s’il t’arrive quelque chose pendant son sauvetage !

— Oui, je veux vraiment y aller ! Je suis prête à tout pour aider mon frère. Et ça fait longtemps que je ne m’occupe plus de ce que pensent mes parents. Emmène-moi, Mathias, me supplie-t-elle presque. Je ne peux pas rester ici, impuissante, à ne rien faire !

Est-ce que j’hésite ? Oui. A sa place, moi aussi je voudrais y aller et je serais prêt à tout pour embarquer avec l’équipe. Mais je suis un ancien militaire, c’est ma place. Et puis, merde, comment je vais pouvoir me concentrer si je dois veiller sur elle H24 ?

— Je crois que Marina t’a donné des choses à faire, justement pour aider les soldats à repousser les rebelles. C’est non, Ysée, je suis désolé, mais c’est beaucoup trop risqué, bien loin d’une mission de protection en pleine campagne et tu le sais. Et puis… Le front, ça change les gens. Je crois que tu en as déjà vu assez comme ça dans ta vie sans en plus te retrouver confrontée à ça.

— Non mais j’y crois pas, là. Tu me fais ça ? C’est comme ça que tu me traites et me considères ? Eh bien, écoute, bonne chance pour ta putain de mission. Moi, je vais bien trouver un autre moyen d’y aller, je n’ai pas besoin de toi ni de ta foutue compassion. Bon amusement et envoie-moi des cartes postales surtout ! lance-t-elle avant de tourner les talons et de sortir telle une furie en claquant la porte derrière elle.

Le silence s’installe dans le bureau et je finis par lancer un regard à Julia qui en dit long sur ce que je peux penser.

— Et donc, il valait mieux l’en informer, hein ? soupiré-je. Elle m’épuise ! J’ai dit une connerie, sérieusement ? J’y suis allé avec des pincettes comme rarement, merde.

— Tu n’as pas entendu son cri du cœur, Mat, c’est là où le bât blesse. Je crois que tu as raison sur le fond, mais elle n’est plus dans la raison, là. Elle est dans l’émotion, et ça, je crois que tu as du mal à le saisir, me répond Julia sans mettre de pincettes sur ce qu’elle exprime.

— Et donc, je l’emmène avec moi et elle finit entre quatre planches en cherchant son frère qui rentrera possiblement aussi à l’horizontale ? Pour son petit cœur ? Désolé, mais le terrain, c’est pas un jeu et tu le sais. Être dans l’émotion là-bas, c’est se coller soi-même une balle dans le pied. Même en étant entraînés pendant des années, on galère, alors embarquer une civile, c’est la pire idée du monde.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit non plus, mais là, ça aurait peut-être pu être l’occasion d’un nouveau câlin plutôt que de rester dans la parole, tu vois ? Enfin, au moins, elle a compris que tu ne voulais pas d’elle, je pense. J’espère qu’elle ne va pas faire de bêtise, il va falloir que je la fasse surveiller ou que je la garde à l'œil.

— Hum… A mon avis, elle a déjà en tête dix conneries possibles. Garde-la à l’œil, Ju, vraiment. Je… J’ai pas envie d’avoir à m’inquiéter pour elle pendant qu’on sera là-bas.

— Te connaissant, tu vas t’inquiéter pour elle quoi qu’il se passe. Tu as un trop grand cœur, tu le sais, ça ?

Je lève les yeux au ciel en récupérant la carte de l’Est de la Silvanie.

— Départ après-demain à six heures, c’est bon pour toi ? Je te laisse voir au plus vite avec Marina pour savoir avec quelle équipe je pars. Et je réitère, si elle ne veut pas, je pars avec les gars, ils sont tous d’accord.

Je ne la laisse pas essayer de psychanalyser encore davantage mon esprit, je sors du bureau pour me diriger vers le vestiaire où m’attendent mes camarades. Qu’ils viennent ou pas, j’ai besoin qu’on se renseigne sur le terrain, qu’on discute de tout et de rien aussi. Peut-être que j’ai merdé avec Ysée, mais le principal, c’est qu’elle reste en sécurité.

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