86. Une page se tourne

10 minutes de lecture

Mathias

J’observe la voiture d’Ysée s’éloigner et jure dans ma barbe un nombre incalculable de fois avant de rentrer et de m’affaler sur le canapé. Fait chier. J’ai le cerveau qui va imploser, à n’en point douter. D’abord, parce que la réaction d’Ysée me fait mal au cœur et que je devrais m’en foutre totalement. Nous ne nous sommes rien promis, c’est vrai. Nous nous amusons, depuis quelques semaines, véridique aussi, mais jamais nous n’avons qualifié notre relation. Pas de deal, pas de mots posés, l’idée était de s’amuser, point. Alors, pourquoi a-t-elle réagi si vivement ? Et pourquoi est-ce que je ressens le besoin de la rassurer sur mes sentiments pour Justine ?

Oui, parce qu’évidemment, la deuxième raison qui fait surchauffer mon cerveau, c’est elle. Son appel m’a totalement paumé, j’en conviens. Quand elle s’est barrée pour retourner avec sa nana, j’ai morflé. J’avais carrément le cœur en miettes. Pour la première fois de ma vie, j’avais envisagé vivre quelque chose de sérieux avec une femme. Non, je vivais la chose sérieusement, mais je réfléchissais à l’étape supérieure. Nous avons vécu ensemble plusieurs mois, et j’avais même discuté avec ma mère de la suite. Je n’ai jamais été très fan du mariage, mais Justine semblait attachée à cette tradition. Alors, oui, je l’ai envisagé, et dieu merci, elle s’est barrée avant que je me ridiculise. Pour autant, je dis ça maintenant, mais ça m’a fichu en l’air à l’époque. Moi, posé, c’était déjà quelque chose, et elle a foutu en l’air la stabilité que nous avions trouvée. Je lui en ai longuement voulu, parce que j’accordais enfin ma confiance à une femme, prêt à prendre le risque, et je me suis fait baiser en beauté. Alors oui, depuis qu’elle s’est barrée, les femmes, c’est pour une nuit et ça me convient comme ça. Pourquoi s’attacher, après tout ?

Une nuit, c’est parfait pour qu’aucun sentiment n’entre en compte. Sauf que je fricote avec Ysée depuis un petit moment et, forcément, il y a un certain attachement. Plus ? Ma conscience me souffle que j’ai dépassé le stade critique, mais je me refuse à y croire. Quand bien même ce serait le cas, elle vit ici, moi à Paris. Déjà qu’en vivant dans le même appartement, Justine m’a cocufié et s’est barrée… Alors une relation à distance ? Merci, mais non merci. Et puis, oui, j’apprécie Ysée, mais de là à envisager un avenir commun ? Merde, je suis totalement paumé, en vérité.

Je souffle un bon coup en réalisant que la seule chose dont je suis certain, à cet instant, c’est que mon esprit est bien plus parasité par le départ d’Ysée que par l’appel de Justine. Elle et moi, c’est du passé et je n’aurais jamais dû être aussi déstabilisé par son appel. Non, j’aurais même dû l’envoyer sur les roses, plutôt que de laisser penser que quoi que ce soit était encore envisageable. Ça ne l’est pas, j’ai tourné la page, Justine restera un souvenir agréable de ma vie passée autant que douloureux. L’empreinte de la trahison est encore trop vive dans ma chair, mais c’est simplement parce qu’il s’agit de quelque chose que je ne conçois pas. Je déteste qu’on se foute de moi, et je suis quelqu’un de fidèle dans mes relations, qu’elles soient amicales ou autres. Alors, oui, ça peut faire de moi un connard borné, mais je ne pardonne pas la trahison.

Fort de ce constat, je récupère mon téléphone sur la table alors que les Zrinkak regagnent la salle à manger.

— Ysée est partie ? me demande Arthur en fronçant les sourcils.

Je hausse les épaules en grimaçant, évitant leurs regards, et file à l’extérieur en faisant défiler les contacts sur mon téléphone jusqu’à celui de Justine. Autant clarifier les choses maintenant, je n’ai pas trop envie de la voir débarquer ici. Pas envie du tout, en fait.

Sans grand étonnement, Justine décroche dès la première sonnerie et je me satisfais de ne pas être passé par la visio. Je ne suis pas un lâche, mais avoir sous les yeux la femme qu’on a aimée et lui dire que c’est définitivement terminé me met mal à l’aise.

— Oh mon chou, tu me rappelles déjà ? Je regardais justement les prix pour venir te retrouver.

— Ce ne sera pas la peine, Justine. Reste où tu es, ne gaspille pas ton argent pour venir me voir.

— Pourquoi ? C’est toi qui rentres ? Tu verras, tu apprécieras, j’ai pris quelques formes et je sais que tu vas adorer !

— Non, Justine. Nos chemins se sont séparés et ils ne se recroiseront pas. C’est fini depuis bien longtemps, c’est comme ça.

Je ne pensais pas que ce serait aussi facile que ça à sortir, et pourtant… c’est la vérité. J’ai enfin tourné la page et bon sang, ça fait du bien. Je suis délesté d’un poids pas possible.

— Ah ah ! J’ai bien vu comment tu me parlais. Tu ne sais pas jouer la comédie, mon Chou. Qui t’a soufflé ton petit discours ? Ça vient de Julia ? Ce n’est pas très convaincant, en tous cas !

— Je n’ai pas besoin de Julia ou de qui que ce soit pour me dire quoi faire. Tu t’es barrée avec une autre, Justine, tu pensais sérieusement que j’allais t’attendre et t’accueillir à bras ouverts ? ricané-je. Tu te fous le doigt dans l’œil.

— J’ai fait une bêtise et ça m’a ouvert les yeux, Mat. C’est toi qui es fait pour moi, je n’ai jamais été aussi heureuse que quand on était en couple… J’ai besoin de toi ! Je n’ai jamais cessé de t’aimer, tu sais ?

Je grimace et ne peux m’empêcher de me demander ce que nous serions à l’heure actuelle si elle ne s’était pas barrée… Mariés ? Peut-être… Merde, si ça se trouve, nous aurions même un gosse. Peut-être même qu’elle me tromperait, pendant que j’irais le chercher à l’école, ou.. Pourquoi je pense à tout ça, moi ?

— Eh bien tu t’en es rendu compte trop tard, Justine. Moi j’ai tourné la page. Ce qu’on a vécu… Je ne regrette pas, mais c’est fini pour moi. Je suis désolé.

— Tu es sérieux, là ? finit-elle par demander après un silence que je ne brise pas.

— Très sérieux, oui. Tu te réveilles trop tard, soupiré-je.

— Mais, Mat… Tu… Toi et moi, tu as tout oublié ? On ne peut pas tout arrêter comme ça quand même !

— Arrête ta comédie, m’agacé-je. C’est toi qui as tout arrêté, je te rappelle, alors ne compte pas sur moi pour culpabiliser de ne pas t’offrir une nouvelle chance. C’est fini, Justine, je ne t’aime plus, j’ai, tout au plus, de l’affection pour toi en souvenir de notre vie à deux, mais ça s’arrête là.

— Je vois… Cela ne sert à rien d’insister, alors…

— En effet. Je te souhaite le meilleur pour la suite, Justine, sincèrement. Prends soin de toi…

— Appelle-moi si tu changes d’avis… J’espère que l’on se reverra vite.

Je soupire et raccroche sans lui répondre. C’est quand même un comble que j’aie enfin réussi à passer à autre chose et qu’elle fasse machine arrière. Sauf que je ne suis pas un petit toutou qu’on laisse chez ses parents pour les vacances avant de revenir le récupérer quand on a fini de s’amuser. Faut pas pousser. Elle aurait fait ça il y a un an, peut-être… que je me serais fait avoir, ouais. Mais plus maintenant.

Je fais demi-tour pour rentrer et sursaute en voyant Julia adossée contre la baie vitrée, les bras croisés sur sa poitrine, m’étudiant avec un peu trop de sérieux pour ne pas me mettre mal à l’aise.

— Tu m’espionnes, toi, maintenant ?

— Je ne me suis pas cachée, lieutenant Canon. Tu ne m’as pas vue ouvrir de grands yeux en t’entendant rejeter Justine ?

— Tu ne t’es pas non plus annoncée et tu es restée dans mon dos, ris-je en m’installant sur un transat. Ça t’étonne tant que ça que je n’aie pas envie d’être un pigeon ?

— Non, je trouve ça bien, mais… Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Je te croyais encore amoureux, moi ! Toutes les femmes que tu as fait souffrir suite à ta séparation… Tu as changé, on dirait et je me demande si la Ministre n’a pas un rôle dans cette transformation.

— Wow, stop, tout de suite ! grondé-je. Je n’ai fait souffrir personne ! J’ai profité, couché à droite à gauche, ok, mais elles savaient que c’était l’histoire d’une nuit, rien de plus. C’est comme ça que tu me vois, alors ?

— Tu parles, tu as vu comme tu es beau ? Tu fais tourner toutes les têtes et tous les cœurs ! Je suis sûre qu’il y en a quelques unes qui auraient aimé une deuxième nuit ! Cela n’a rien à voir avec toi.

— Julia, arrête ça… Et pour info, Ysée n’a rien à voir avec mon soi-disant changement d’attitude, soupiré-je. Tu te fais vieille, plus ça va, plus tu délires, ma pauvre.

— Moi, vieille ? rit-elle. J’ai surtout des yeux, mon Chou ! Et c’est toi qui m’as dit que ce n’était pas qu’une fois avec elle, ne t’étonne pas que je me pose des questions.

— En même temps, je te signale que depuis que je suis ici, je n’ai fait que bosser, grommelé-je, conscient de ma mauvaise foi. Alors ouais, Ysée, c’est facile, elle est tout le temps avec moi. A cause de qui, d’ailleurs ? Et quand est-ce que tu veux que j’aie le temps de me trouver une nana pour la nuit, sérieux ?

— Donc, Ysée, c’est juste la solution de facilité ? Tu es honnête avec toi-même quand tu dis ça ? J’ai du mal à le croire. Surtout quand je vois comment tu as éconduit Justine à qui tu n’arrêtais pas de penser.

Bon dieu… Elle m’agace. Et elle me connaît trop bien. Enfin, elle joue la psy, interprète les choses… Même si effectivement, Ysée n’est pas seulement une solution de facilité. J’aime passer du temps avec elle, j’adore me retrouver au lit avec elle et… C’est tout, pourquoi se priver quand on passe du bon temps ?

— J’étais en colère contre Justine, c’est ça qui m’a guidé pendant trop longtemps. Pour le reste, c’est sans doute la Silvanie qui m’a rappelé qu’il y avait plus important qu’un chagrin d’amour. Pourquoi me prendre la tête alors que des gens vivent dans la peur ? Bon sang, Ju… J’ai tué des gens pour ce pays. Encore. Alors ouais, j’ai décidé d’arrêter d’être en colère.

— Tu sais que tu ne dois pas hésiter à continuer sur ce chemin et t’autoriser à faire tomber un peu tes protections ? C’est comme ça qu’on avance. Et Franchement, Ysée, elle a du caractère, mais c’est vraiment quelqu’un de chouette.

— T’es devenue un putain de site de rencontres ? m’esclaffé-je. Je te remercie, mais tu sais comme moi que ce n’est pas possible. Je vis en France, elle ici. Je l’apprécie, oui, vraiment. Mais… ma mère est en France, et je ne la lâcherai pas. Et puis, on passe notre temps à se piocher le nez, c’est éreintant, même si les réconciliations sur l’oreiller sont sympas.

— Ah oui, c’est vrai qu’il y a cette distance, soupire-t-elle. Je sais ce que c’est… Il faut vraiment que l’Amour soit fort pour envisager un tel déracinement, sinon c’est voué à l’échec.

— Sans doute… Dans tous les cas, Maman est toute seule à Paris, elle n’a que moi. Je ne peux pas…

Merde, pourquoi je raconte ça, moi. Comme si j’envisageais vraiment de m’installer ici. N’importe quoi ! Du moins, je mentirais si je disais que je n’y ai jamais pensé. Quand Julia est venue s’installer en Silvanie, je me suis senti perdu. C’est vrai, plus de dix ans à enchaîner les missions ensemble, à passer notre temps à nous voir une fois rentrés à la Capitale… Alors, oui, j’ai envisagé la Silvanie. Mais Justine était à Paris et elle ne le voulait pas, et puis il y avait ma mère. Bref, autant d’arguments pour rester en France.

— Bref, continué-je, c’est pas envisageable. On va retrouver les filles ? J’en ai marre de parler de gonzesses. Vous êtes trop compliquées pour moi.

— Bien sûr, Mat. Tu es un mec bien, tu sais ? Et tu mérites de trouver l’amour. Alors, maintenant que la page Justine est tournée, je crois que tu vas pouvoir passer à autre chose. Prends ton temps, surtout, mais tu as fait le plus dur !

— Tu m’as brisé le cœur le jour où tu as dit oui à ton Bûcheron, Ju, c’est toi, la femme de ma vie, tu le sais, plaisanté-je.

— Eh bien, il va falloir que je réfléchisse à la polyandrie, moi, alors ! rit-elle. Pas sûre que mon Tutur soit d’accord !

— Lance la procédure de divorce, ricané-je en passant mon bras autour de ses épaules. Je ferai en sorte qu’il signe les papiers, compte sur moi !

Bon… Au moins, la conversation dérangeante est terminée. Pour le moment, du moins. Mais je ne peux empêcher cette foutue question de tourner dans ma tête. Est-ce que Julia a visé juste en prétendant qu’Ysée a participé à mon “changement” ?

Annotations

Vous aimez lire XiscaLB ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0