20. Mendiants et empereurs

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Berkano était déchiré entre son désir de paix et son respect pour son fils. Il savait que Pertho agissait par honneur pour faire retrouver aux Lynxs leur prestige d’autrefois, mais il craignait aussi que sa décision ne provoquât une escalade du conflit. Il essayait de le raisonner et de lui faire comprendre que provoquer les Loups n’était pas la seule solution. Kurere, elle, soutenait que Tegwen Stackworth ne renoncerait pas à la souveraineté de son royaume et à faire payer à la fille le prix fort de ses actes en mémoire de son mari. Elle suggéra à Pertho de chercher d’autres preuves de l’innocence ou de la culpabilité de Rhiannon, avant de la livrer aux Loups. Les conseils de la chamane étaient avisés, mais allaient au-devant des coutumes locales qui consistaient à faire jurer les accusés sur une rune sacrée, de les défier en duel ou même de leur infliger le jugement de l’eau, pénible même si on en sortait indemne.

Quelle qu’étaient ses intentions, Pertho devrait faire face à l’opposition de Berkano, de Tegwen Stackworth, et peut-être de son propre clan, qui voudrait la voir réduite en esclavage ou morte.

« Que va-il se passer ensuite ? » demanda Rhiannon à Pertho.

Il pouvait la garder dans une cellule isolée, où il pourrait la surveiller et la questionner régulièrement. Il pouvait aussi chercher des preuves, qui pourraient le mettre sur la piste du coupable.

« Si tu dis vrai, alors le véritable assassin sait que tu es ici, et tu es la seule à pouvoir le confondre et à déjouer ses plans. Je vais devoir te maintenir sous détention.

- Je te sers d’appât, conclut froidement Rhiannon.

- C’est le seul moyen d’attirer le véritable assassin de ton père… Tu cherches à le démasquer encore plus fort que moi, ne me donne donc pas de raison de devoir te faire torturer ou te livrer aux Loups sans concession… Tu disais savoir dresser des chiens ?

- Eh bien… oui, répondit la jeune femme, déconcertée par la question.

- Tu iras voir Arvid, il te guidera au maître-chien de Berkano. Je ne peux te laisser enfermée ici sans contrepartie. »

Les chevilles verrouillées de chaînes de fer, Rhiannon avançait du mieux qu’elle pouvait. Torborg et un autre garde l’escortèrent sous les regards méprisants des domestiques. Aussi punitives et douloureuses furent ses entraves, elles mettaient très inconfortablement leur porteuse au centre de l’attention.

« Qu’est-ce que vous regardez ? » grommela Torborg pour les faire vaquer à leurs occupations.

Rhiannon pouvait instamment être à la merci de tout Arnarholt, une moins-que-rien qu’on pouvait traiter à sa guise, contre laquelle n’importe qui pouvait exercer ses mauvaises intentions. A commencer par celui qui l’avais mise au fer, Pertho lui-même.

Le trio atteint enfin le quartier des esclaves, qui n’était ni plus ni moins qu’une annexe d’une des écuries d’Arnarholt mais bien gardée. Des exilés, des parias en tous genres y dormaient alignés les uns aux autres, dans la paille poussiéreuse au milieu des cochons et des chiens.

Les visages étaient blêmes, épuisés, lourdement chargés de leur fardeau quotidien ; on pouvait entendre les cris d’un bébé affamé parmi les captifs ; des effluves de crasse et d’urine flottaient dans cette atmosphère lourde et putride. Il ne fallut à Rhiannon pas longtemps pour comprendre qu'il lui faudrait sortir de cette situation, et vite. Travailler comme esclave de jour pour regagner sa geôle de nuit empêchait tout retour possible vers Striga. De plus, feu son père Aswollt Stackworth s'était acharné pendant de longues années à abroger l'esclavage dans ses propres terres, devenir la victime d'un système proscrit était tout bonnement inenvisageable.

Dans un élan de fougue, elle fit demi-tour pour s’enfuir, mais les deux gardes s’interposèrent sans difficulté et la plaquèrent violemment au sol. Ils la relevèrent d’une main ferme tandis que le maître des lieux, Arvid, approchait d’un pas menaçant.

« Toi, avec tes yeux de merlan, dit-il à Rhiannon, tu iras au chenil comme convenu. Tu essaies encore de me flouer et je te ferai regretter d’être venue au monde. »

Le regard toujours déterminé, mais le reste du corps malgré tout prompt à obéir, Rhiannon se renfrogna et les gardes l’emmenèrent prendre son poste.

Le chenil était situé non loin de la grange des esclaves. Un homme s’affairait à y nourrir des molosses agressifs qui aboyaient bruyamment au travers du grillage.

« Tiens, la nouvelle, dit le maître-chien Beinir, va me chercher l’eau à l’arrière… Quoi, tu as peur d’abîmer tes jolies mains ? Allez, mets-toi au travail. »

Rhiannon prit son mal en patience et s'acharna à transporter les lourds seaux destinés à abreuver les chiens. Tandis qu'elle s'affairait à sa besogne, elle sentait le regard méprisant du maître-chien sur elle. La jeune femme venait de Striga, la cité ennemie, avec qui plus est une lourde accusation de meurtre sur les épaules. Il n'y avait que Berkano pour avoir le cran de s'approprier une esclave comme celle-là, mais allait-elle essayer de tirer avantage du vieil homme et essayer de le tromper ? Beinir la dévisagea et cracha par terre en sa direction en signe de désapprobation.

Le geste était tout à fait déplacé. En dépit de tout, Rhiannon accusa le coup, mais ne put s'empêcher d'associer le comportement du maître-chien à l’attitude de ses sœurs qui s'étaient données tant de mal à la rabaisser dès que l'occasion se présentait. Et tout ça pour quoi ? Ces fausses accusations d’assassinat en étaient devenues affligeantes, cette situation inacceptable.

Le maître-chien revint à la charge, Beinir se leva et pinça les joues de Rhiannon dans sa main.

« Tu es si rachitique. Comment vas-tu supporter ta nouvelle condition ? Tu ne voudrais pas être une bouche à nourrir de plus, pas vrai ? » dit-il en essayant de lui mettre un doigt dans la bouche.

Le coup partit de lui-même, fort de conviction. Le maître-chien bascula la tête en arrière, le nez éclaté, avant de porter ses mains à son visage sous l’effet de la douleur.

« Sale catin ! s’injuria-t-il.

Des chocs violents et des frottements contre les murs en bois du chenil mirent immédiatement fin à la dispute.

- Non, pas encore ! dit le maître-chien. Toi, tu restes où tu es, je n’en ai pas fini avec toi. »

Un des chiens convulsait violemment dans la boue, inconscient, couché sur le côté. Il avait les membres et les mâchoires crispés, l’animal bavait dans un flot continu.

« Par Dhak ! pesta Beinir dérouté en tenant l’animal du mieux qu’il put.

- Je sais comment l’aider.

- Ne te mêle pas de ça !

- Il risque de mourir… Si je le sauve, tu me promets que tu ne porteras plus la main sur moi… et si ton chien meurt, tu subiras également la punition que Berkano jugera bonne de t’infliger.

Les esclaves des Lynx étaient considérés comme des biens, s’attaquer à ceux du chef de clan, c’était s’en prendre indirectement au propriétaire ; Rhiannon le savait très bien.

Le maître-chien se rembrunit et la laissa agir.

- Je te préviens, un faux pas, et notre petit marché ne tient plus. Et puis, c’est elle, pas lui !

- Tu ne dois pas la toucher. Et écarte les autres chiens. Il faut qu’il y ait le moins de bruit et de lumière possible. »

L’homme se leva en déployant largement le bras pour éloigner la meute tandis que Rhiannon apposa sa main devant les yeux de la chienne.

Faire valoir ses compétences, mener à bien ses projets et espérer un meilleur sort, faute de mieux. Cela faisait plusieurs jours qu'elle était en fuite, en disgrâce, bien loin de chez elle. Qu'était devenu Gerwyn ? Et Faol ? Elle espérait qu'ils étaient à l’abri, sains et saufs, mais Tegwen avait probablement mis la main sur son ami et son loup ; alors la jeune fille pria de tout son cœur que la chef ne les avait pas soumis à la torture pour obtenir des aveux.

Se faire justice, sans hésitation, tel était le choix qu'elle se donnerait tôt ou tard, mais pas maintenant. Se mettre les Lynx plus à dos qu'ils ne l'étaient déjà, mieux valait éviter. Cette idée en tête, Rhiannon jeta un regard franc au maître-chien, puis reporta son attention sur la chienne qui s’était calmée.

« Il te faudra la laisser seule dans l’enclos, elle va être désorientée ; tu devras la surveiller, qu’elle ne se blesse pas. Je vais m’occuper du reste de la meute. »

***

Les rumeurs étaient ce qu’elles étaient, des murmures indistincts, lointains et imperceptibles qui se répandaient sur Arnarholt, glissants et pénétrants à la fois. Des divulgations qui provenaient de sources diverses et variées, qui auraient entendu ici ou ailleurs des bruits ou des signes inquiétants et incertains, qui prêtaient à confusion. Ils s’amplifiaient à mesure qu’ils suscitaient des réactions de-ci, de-là, déformés, dénaturés par la peur, la superstition, toutes les croyances qu’on jugerait contraires à la raison. La veuve d’Oswallt Stackworth, Tegwen, rendue furieuse et outrée par l’échec continu de ses troupes à retrouver la fille, s’activerait à questionner elle-même chacun des membres de Striga en quête du moindre signalement. On la disait à présent capable d’employer les grands moyens pour obtenir pleine satisfaction. Kurere, la chamane de Berkano, guérisseuse et conseillère spirituelle, aurait été de plus en plus sollicitée pour le soigner. Il n’aurait quitté que très peu son lit ces derniers temps, il serait même question d’héberger la soignante à résidence pour à tout moment soulager la douleur, apaiser l’esprit du vieil homme. Quant à Pertho, on ne l’aurait vu sortir de la Grande Hutte qu’en de rares occasions, sûrement bouleversé et très occupé de son côté.

Cela faisait maintenant plusieurs jours que Rhiannon s’échinait au chenil la journée et se retenait de répondre à chaque réprimande qu’on lui adressait en chemin. Elle avait réussi à force d’acharnement à sonder son esprit, fatiguée tard le soir dans sa cellule, à trouver les moyens de s’armer de patience, de garder espoir de retrouver un jour la liberté tout en accomplissant son labeur. Alors qu’elle faisait travailler les chiens, Beinir s’approcha d’elle, un bol d’eau à la main. Le maître-chien lui prit la tête d’une main et lui colla de l’autre la coupe aux lèvres sans autre ménagement. Le geste était sec, mais l’eau était si délicieuse et si rafraîchissante ! Beinir lui retira le récipient après quelques gorgées. Plutôt que de renverser le restant par terre aux pieds de Rhiannon comme il l’aurait fait en d’autres circonstances, il but le reste en s’en retournant vers le chenil.

***

Pertho était assis près du lit de son père endormi, lui tenant les mains. Kurere observait la scène avec douceur.

« Il a peine à se nourrir… il agonise, il décline… N’y a-t-il rien d’autre que tu puisses faire ? lui demanda le jeune homme.

- Pertho, je n’ai qu’un devoir envers tous mes frères et sœurs, mettre toutes mes connaissances à leur service pour les aider et adoucir les douleurs de leurs corps et les maux de leurs cœurs… Que te dit le tien ?

- Le mien ? Mais il n’a jamais été question du mien, seulement du sien… Il est âgé, incapable de subvenir à ses propres besoins, d’aider son clan… Je voudrais lui épargner ces souffrances et cette décrépitude, mais je n’en ai pas la force…, avoua Pertho, presque honteux.

- Tu as peur de le perdre, comme tu as tant perdu autrefois.

- Il n’est pas que mon père, Kurere, il est aussi mon chef de clan, dit-il en se reprenant.

- Ne fais pas obstacle à ton chagrin, au contraire laisse-le t’envahir, accueille-le comme un véritable ami, un allié. Prends le temps de pleurer ton père, Pertho, et tu pourras ensuite pleinement décider de ton chemin et tracer ton propre avenir. »


Plus tard dans la nuit, Berkano rendit son dernier souffle, sans bruit, sans haine, dans la quiétude la plus douce. Témoin impuissant de la fin de son père vieillissant, les pensées de Pertho se bousculèrent et le plongèrent dans l’abîme qu’il ne connaissait que trop. Il affirmerait sa toute puissance et son autorité lors de la prochaine épreuve des Griffes, où il écraserait son adversaire, l’envoyant au diable les os broyés, ne serait-ce que pour impressionner ses partisans et intimider les autres. Il exigerait une obéissance absolue de ses subordonnés, ne tolèrerait aucun désaccord sous peine d’exécution publique sans délai. Il engagerait dans la mort tous ses hommes contre les Loups dans un baroud d’honneur par simple fierté et pur égoïsme. Il saisirait toutes les opportunités d’accroître son influence malfaisante sur la fille et sur tous les autres, tous autant qu’ils seraient.

Comme revenu à lui dans un bref moment de clarté, Pertho tremblant, voulut alors étouffer cette voix au fond de lui qui l’entraînait dans toutes les directions et par tous les moyens vers des méandres sinueux et inextricables. Il chercha alors un moyen désespéré et débordant de noyer ses tourments dans une ivresse démesurée et un alanguissement incommensurable. Sa nuit se transforma en une beuverie sans fin, où il s’enivra pour échapper ne serait-ce qu’un instant à la douleur qui le rongeait. A mesure que les verres se vidaient, ses gestes devenaient de plus en plus brusques, ses éclats de rire exagérés, masquant à peine ce qui le rongeait de l’intérieur. Sous l’emprise de l’alcool, il perdit peu à peu le contrôle de ses émotions et de ses actes. Dangereusement confus et hâtivement imprudent, il s’écroula, frissonnant, à même le sol avant de perdre conscience.

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