Interminable

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La nuit est interminable.
Elle ne tombe plus. Elle ne s’ouvre plus. Elle écrase.

Le ciel arctique s’est figé au-dessus de moi, vaste voûte de verre noir striée d’aurores funestes, éclats sans chaleur, cicatrices laissées par des dieux qui ont cessé de saigner. Rien ne tombe de là-haut. Rien ne répond.

Métis se tait.
Mnémosyne aussi.

Leurs trônes sont pris dans la glace jusqu’à leurs noms, leurs temples effondrés sous des siècles de givre, leurs voix dissoutes dans un silence si vaste qu’il devient douleur. Les dieux n’ont pas fui. Ils regardent sans intervenir.

Même Poséidon a renoncé,
ses marées livrées au gel éternel.

Alors je marche.

Chaque pas fracture le monde. La neige crie sous mes semelles, bruit sec, brutal, unique chose encore vivante dans cette étendue d’ossements blancs. Le vent lacère la peau, arrache la respiration, mord jusqu’à l’âme. Il juge, éprouve ce qui tient encore.

Le désert n’a pas de direction.
Seulement la durée.

Pourtant je marche.
Non pour te chercher.
Non pour te rappeler.

Je contre.

Je contre le vent, la pente, la nuit. Je contre parce que m’arrêter serait consentir. Parce que céder serait donner raison à ce monde mort. Le sens s’est effondré depuis longtemps, mais le mouvement demeure. Avancer est devenu la violence nécessaire.

Et au cœur de ce néant absolu, de cette immensité ruinée, quelque chose perdure.

La Maison.

Dressée à la frontière du réel, bâtie dans un rêve et arrachée à un cauchemar, elle subsiste là où rien ne devrait resister. Un fragment de volonté planté dans la banquise du temps.

Ses murs sont incomplets.
La peinture s’interrompt net, comme une phrase brisée.
Les volets manquent.
Le vent entre librement, souverain.

À l’intérieur, des chaises sans table.
Un lit sectionné, impropre au repos.
Une cheminée parfaite, mais froide, n’ayant jamais connu le feu.

Et pourtant, elle demeure.

La neige peut l’ensevelir.
Le vent peut la ronger.
Les siècles peuvent passer.

La Maison reste.

Elle n’espère pas.
Elle ne supplie pas.
Elle n’attend pas comme attend un cœur fragile.

Elle patiente comme dure la pierre.
Comme veille la racine sous la terre morte.
Comme guette le Hâre.

Point fixe dans un monde qui dérive.

Dans son éternité, elle ne souffre aucun miracle.
Elle ne réclame rien au ciel muet.
Elle conserve la forme de ce qui aurait dû être, non comme un regret, mais comme une fondation inscrite dans le tissu du temps.

Alors je poursuis ma lutte dans la nuit boréale, sous les dieux silencieux dont les noms s’effritent. Drapé du vent qui sculpte les hommes jusqu’à ne laisser que l’os et le contre.

Marcher sans promesse.
Contrer sans prière..

Derrière, le monde s’effondre,
dévoré par les mâchoires de la glace,
digéré par le silence.

Dans l’abysse gelé du monde,
la Maison à jamais debout.

Parce qu’il existe, quelque part dans la nuit,
une place qui ne peut être détruite.

Et tant qu’elle demeure,
j’éternise.

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