Partie I

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Anna-Élisa dévala les marches de son immense escalier sans un bruit, le son émis par ses escarpins étant étouffé par le tapis vert d’eau qui en dessinait le chemin. D’une main, elle soulevait le pan de sa robe de mousseline blanche brodée de fleurs, afin de ne pas s’empêtrer les jambes dans le tissu. De l’autre, elle s’agrippait à la rampe, soucieuse de ne pas se présenter à son visiteur par une roulade en bas du palier. Au bout de la descente, elle replaça une mèche de ses cheveux de platine derrière son oreille, dont les boucles ne cessaient de se mouvoir en tous sens. Il la préférait ainsi, la chevelure presque sauvage cascadant sur ses épaules, qu’apprêtée de l’une de ces coiffures tressées en chignon qu’arboraient bien des femmes de la capitale. Et, quant à elle, elle devait admettre que cela lui faisait gagner bien du temps autrefois inutilement dépensé en coquetterie. Temps qu’elle mettait à profit pour lire, elle qui aimait tant dévorer les lignes d’encres qui chantaient les péripéties de quelque héros.

La dame s’avança vers la massive porte d’entrée, qu’Algarias, le majordome, ouvrit sur un homme à la chevelure et l’épaisse moustache noire. La peau tannée par le soleil, il suait à grosses gouttes dans sa veste pourpre. Pourtant, un sourire empli de bonheur était dessiné sur ses lèvres. Falkwyr n’avait d’yeux que pour elle, son épouse, et il laissa sa mallette de cuir au sol pour s’empresser d’embrasser la maîtresse de maison aux boucles blondes.

— Vous ne deviez arriver que demain, soupira joyeusement Anna-Élisa.

— J’étais tant impatient de redécouvrir le manoir d’hiver que je suis parti de la capitale juste après mon entrevue avec l’empereur.

La femme ne relâcha pas les bras de son époux, mais recula légèrement la tête, pour mieux scruter ses yeux bruns. Elle leva un sourcil accusateur pour paraître des plus sérieuses.

— Il n’y a que le manoir qui vous a motivé à voyager ?

— En grande partie, assura l’homme. Et peut-être l’idée de vous retrouver, aussi.

Son ton était taquin, aussi elle ne put se retenir de rire. Elle posa la main sur son bras pour le guider vers le salon dont la double porte sur sa droite était entrouverte. Ce n’était pas la pièce la plus grande du manoir, en comparaison avec l’immensité de la grande salle qui se trouvait à l’opposé du hall. Mais il s’agissait de l’espace le plus chaleureux. Un feu crépitait en permanence dans l’âtre sculpté dans le mur du fond, orné de cerfs gravés dans la pierre, et suffisait à chauffer la pièce pourtant amplement ouverte sur le jardin, dont on pouvait contempler les fleurs blanches à travers les quatre larges fenêtres habillées de rideaux pourpres. Le salon était un espace de loisirs, et le reste du mobilier consistait en des bibliothèques massives et des fauteuils confortables, à côté desquels se tenaient çà et là de petites tables tantôt ornées d’une petite sculpture en bronze, tantôt servant de plateau à un pichet de cristal empli d’un alcool doré.

Rien que pour cet endroit, Anna-Élisa ne regrettait pas d’avoir définitivement quitté la capitale, et l’appartement qu’elle y habitait. Certes, ce dernier avait un haut plafond dont les épaisses poutres de chêne étaient fabuleuses, mais il ne pouvait rivaliser avec la sérénité qui vivait entre les murs de ce manoir de campagne. Il avait été construit autour d’un très ancien buis trônant au centre du jardin, que la dame admira un instant.

— J’ai quelque chose pour vous.

Anna-Élisa quitta l’arbre des yeux, et se retourna vers Falkwyr, dont elle avait lâché le bras. L’homme passa le doigt sur sa moustache pour la recoiffer, et tendit à la dame aux cheveux blonds un paquet dont l’emballage était retenu par un ruban bleu. Un large sourire se dessina sur les lèvres de la femme, qui s’empressa de découvrir ce qu’était le cadeau. Refrénant tout juste son excitation, elle découvrit un livre magnifique à la couverture de cuir bleu. Un arbre ressemblant beaucoup au buis de son jardin en recouvrait la première page, et des oiseaux chantaient dans ses branches. Son titre, Mélodies, était incrusté dans le cuir en belles lettres d’argent courbées. L’auteur, en revanche, n’était pas mentionné.

— Où avez-vous donc trouvé cette merveille, Falkwyr ?

— L’empereur Markys m’en a fait présent après la prise de Karthega. Mon travail de conseiller lui aura plu, semble-t-il.

— C’est un magnifique ouvrage.

Elle caressait doucement le dos du livre.

— Il faisait partie de la collection personnelle de la sorcière du Conclave qui résidait là-bas. Je sais que vous aimez beaucoup lire, et que l’art de la musique ne vous est pas étranger. Je ne peux vous emmener écouter quelque chanson à la capitale pour le moment, mais ceci saura peut-être vous faire patienter.

Elle se contenta, pour toute réponse, de l’embrasser fougueusement, avant de s’asseoir avec lui près de la cheminée.

Ils restèrent ainsi des heures, l’homme évoquant quelques histoires de la cour de l’empereur, la femme expliquant ses avancées sur les dessins qu’elle esquissait pour la nouvelle aile du manoir. L’empereur menait une chasse aux ensorceleuses sur tout le continent, tout en continuant d’étendre son influence. Bientôt, le dernier obstacle à celui que l’on surnommait le Conquérant serait le Conclave des sorcières, et il devrait partir pour mener son armée vers cette citadelle. La nouvelle partie du manoir ne serait que sur deux niveaux, avec un salon tourné vers l’océan qui conviendrait parfaitement aux réceptions d’été, ainsi qu’une grande salle pour recevoir les officiels qui demanderaient audience au futur Baron Falkwyr Delorm. Ce dernier avait présenté à l’empereur les schémas d’une nouvelle machine de guerre qui l’avait ravi. Il espérait que d’ici peu, il se verrait rejoindre les fameux Architectes de l’empereur. Son épouse avait prévu un espace pour lui, un bureau situé à l’étage de la partie du manoir en devenir, dans lequel il pourrait créer et expérimenter de nouvelles créations de guerres. Et les deux époux continuèrent à échanger un flot inarrêtable de paroles.

Algarias leur apporta le diner, puis la nuit tomba, et l’obscurité régnait en maîtresse tout autour d’eux lorsque la conversation s’apaisa, après que Falkwyr eut évoqué sa mère, Sibylle, qui se faisait de plus en plus fatiguée. Anna-Élisa n’aurait su dire combien d’heures étaient passées. Mais c’était ainsi lorsqu’elle retrouvait son érudit de compagnon, après plusieurs mois de voyage. Elle finit par prendre congé, et, pendant que son mari finissait son verre en somnolant devant la cheminée, elle saisit une chandelle et s’éloigna dans la pénombre. Il n’y avait plus aucun bruit dans le manoir, et son seul autre habitant, Algarias, était probablement rentré chez lui depuis un moment. La maigre flamme orangée faisait fuir l’obscurité devant la dame, créant des ombres étranges et quelque peu effrayantes lorsque la lumière se heurtait aux différents objets. Toutefois, la chaleur qu’elle produisait était minime, et Anna-Élisa se prit très vite à frissonner. Elle serra plus fermement le livre au cuir bleu qu’elle tenait dans son autre main, et s’empressa de gravir les marches de son double escalier, puis de traverser le long couloir dont les murs de chêne massif étaient çà et là habillés d’un portrait d’un membre de la famille Delorm. Le son émis par ses pas était étouffé par d’épais tapis de fourrure blancs et beiges, et la dame n’entendait pas les cris d’oiseaux et d’animaux nocturnes qui chantaient habituellement. Cette nuit-là, le monde semblait s’être arrêté, comme s’il reprenait son souffle dans une pause contemplative. Cela confortait Anna-Élisa dans sa décision de quitter la ville, et sa pollution sonore et lumineuse.

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