Longuie
Longuie 1 – L’Œuf
L’Univers a fait une grimace ce matin-là. Une grimace discrète, certes, mais bien réelle. Une sorte de hoquet stellaire. Personne ne l’a remarqué, sauf Albert, et encore, il n’était pas sûr.
Albert vivait dans une petite maison au bord du Néant. Il avait une belle vue sur l’expansion cosmique, avec, certains soirs, des éclairs d’antimatière qui dessinaient des formes suggestives dans le ciel — un chat triste, une théière fâchée, une formule de politesse désuète.
Ce matin-là, donc, Albert a trouvé un œuf dans sa chaussure gauche. Pas un œuf de poule. Non. Trop lourd. Trop… élastique. Et il pulsait légèrement. Il a hésité à l’écraser mais s’est dit qu’un œuf qui pulse mérite qu’on l’écoute.
Il l’a mis dans une boîte en fer blanc, l’a posé sur l’étagère entre le dictionnaire des langues oubliées et le manuel Comment réparer son destin avec une cuillère.
Et il a attendu.
Trois jours plus tard, l’œuf a éclos.
Il en est sorti… un être. Ou une idée. Difficile à dire. Ça ressemblait à un enfant, sauf que ça n’avait pas de visage, seulement un miroir où chacun voyait ce qu’il redoutait le plus.
Albert, lui, n’a rien vu.
Le petit être l’a regardé (façon de parler), puis a dit d’une voix calme :
— Tu es prêt ?
— Non, a répondu Albert. Mais je suppose que c’est maintenant ?
— Oui.
Il a pris son manteau, ses clés, a nourri le chat (qui n’existait pas vraiment), puis il est sorti.
Depuis ce jour, le ciel a changé légèrement de couleur. Un peu plus lavande vers 16h. Un peu moins définitif la nuit. Certains pensent que c’est dû au changement climatique galactique. D’autres parlent de reflets venus d’une dimension miroir.
Personne ne parle d’Albert. Sauf parfois, quand quelqu’un trouve un œuf étrange dans sa chaussure gauche. Alors là, on baisse les yeux, on ne dit rien.
Mais on change de chaussures. Immédiatement.
Longuie 2 –Le Cadre face contre le mur
Il ne pleuvait pas ce jour-là, mais l’air portait cette lourdeur des après-midis d’été où l’on sent que quelque chose va basculer. Le genre de silence que même les grillons n’osent troubler.
Je suis revenu dans le village sans prévenir. La route, bordée de flamboyants, me semblait plus étroite que dans mes souvenirs. Le carrefour des tamariniers, les rires d’enfants, même l’odeur du poisson grillé me faisaient l’effet de spectres familiers, pâles reflets d’un passé trop lisse.
Personne n’a crié mon nom. On m’a salué poliment, sans chaleur excessive, comme on accueille un parent trop longtemps absent pour qu'on ose encore l’appeler par son lien. Mon oncle Da s’est approché le premier. Il m’a serré la main sans me regarder dans les yeux.
— Tu rentres pour combien de temps ? a-t-il demandé.
J’ai haussé les épaules.
— Juste assez pour remettre les choses à leur place.
Il n’a pas insisté.
La maison était restée debout, comme si elle avait attendu, muette, résignée. Les murs portaient encore les marques de doigts d’enfants, les éraflures du temps et les traces d’un rire qu’on n’osait plus faire revenir. Dans la chambre du fond, la poussière avait tout recouvert. Sauf un cadre, face contre le mur. Je ne l’ai pas retourné. Pas tout de suite.
Le soir, au marché, j’ai croisé Léna. Elle vendait des ignames, le regard ailleurs. Elle m’a vu, bien sûr, mais elle n’a rien dit. Elle a juste serré son foulard un peu plus fort autour de sa tête. Elle portait encore ce collier en perles de verre que je lui avais offert — un jour de fête où j’étais parti sans dire au revoir.
Les gens m’observaient. Avec la même gêne qu’on réserve aux revenants. Personne ne parlait de l’arbre. Celui-là même qui avait été abattu peu après mon départ. Certains disaient qu’il attirait les serpents. D’autres murmuraient qu’il portait le malheur. Moi, je savais seulement qu’il ombrageait l’endroit où tout avait commencé.
Dans le grenier, j’ai retrouvé la boîte. Celle que j’avais cachée derrière les planches disjointes. Le tissu rouge, fané. Le petit soulier. Une lettre, jamais envoyée. Le bracelet en nacre. J’ai tout remis dedans, sauf la photo. Sur elle, un enfant riait aux éclats, suspendu aux bras d’un homme au regard fuyant.
Le matin de mon départ, j’ai croisé le vieux pasteur. Il m’a tapé sur l’épaule, lentement.
— Dieu seul connaît les cœurs, m’a-t-il dit. Mais certains silences en disent plus long que les mots.
Je n’ai pas répondu.
Je suis reparti à pied, sans me retourner. Dans mon sac, la boîte pesait moins lourd que ce que j’avais cru. Il ne restait rien à dire. Tout avait été murmuré, dans les regards, dans l’absence, dans le vide laissé par un nom qu’aucun ne prononçait plus.
Longuie 3 –La Perle Verte
Il est revenu un matin de brume, le genre de matin où même les coqs hésitent à chanter. Personne ne l’attendait. Personne ne l’avait vraiment oublié non plus.
Le vieux Jonas l’a vu descendre du camion de marchandises, sa valise cabossée à la main, le chapeau large rabattu sur le front. Il n’a rien dit, s’est contenté de tirer un peu plus fort sur sa pipe. Le silence s’est posé comme un linge humide entre eux.
La rumeur a fait le tour du village avant midi. Certains ont souri, d’un sourire bref, coincé entre la surprise et la méfiance. D’autres ont juste baissé les yeux. Les enfants ne l’ont pas reconnu.
Il s’est installé dans la case de sa mère, là-bas au bout du sentier, celle aux murs d’argile fendus par les années. Personne n’y était entré depuis longtemps. Même les chiens évitaient l’endroit. On disait qu’elle parlait toute seule, dans ses derniers jours, répétant le même prénom comme une prière oubliée.
Chaque matin, il se levait tôt, balayait la cour, coupait un peu de bois, nettoyait les vitres. Il ne disait rien à personne, mais les gestes parlaient pour lui. Il attendait. On ne savait pas quoi. Ou qui.
À l’église, il s’asseyait au fond, toujours du côté gauche, là où le soleil ne frappait jamais. Il ne chantait pas. Il fermait les yeux pendant les sermons. Le pasteur, un jeune homme plein de feu, évitait de le regarder. Il n’était pas d’ici à l’époque, mais il avait entendu, comme tous les autres.
Un dimanche, la vieille Adja est venue lui apporter un plat de mil. Il l’a remerciée d’un hochement de tête. Elle est restée là un instant, les mains croisées.
— Tu sais… Ce n’est pas moi qui ai parlé, a-t-elle dit doucement.
Il a levé les yeux. Un long silence. Puis il a souri, un sourire pâle, sans dents.
— Je sais.
Elle est repartie en silence, comme soulagée mais un peu plus lourde.
Les semaines passaient. Rien ne changeait vraiment. Les jours s’écoulaient comme le sable dans le tamis. Il lisait souvent un carnet noir, couvert de signes étranges. Il l’ouvrait toujours à la même page. Le soir, il allumait une lampe à pétrole, même quand il y avait de l’électricité.
Un soir d’orage, on a vu un feu s’élever dans la forêt. Une flamme haute, droite, comme une colonne. Certains ont cru à un sacrifice. D’autres ont prié. Le lendemain, on l’a trouvé au bord de la rivière, le pantalon mouillé, les pieds nus. Il regardait l’eau sans bouger.
Un enfant, trop curieux, lui a demandé ce qu’il faisait.
— J’attends qu’elle revienne, a-t-il murmuré.
— Qui ?
Il n’a pas répondu.
Le vieil instituteur a secoué la tête en apprenant ça. Il a dit que certains souvenirs ne meurent jamais. Qu’ils prennent racine dans le ventre et qu’on les porte comme une pierre chaude. Il n’a rien ajouté, mais il a cessé d’aller au marché pendant un temps.
Puis un jour, il n’était plus là.
La case était vide, mais en ordre. Le lit fait, la vaisselle propre. Sur la table, une perle verte. Une seule. Lisse. Parfumée encore d’un souvenir. Et sous la perle, une photo ancienne, presque effacée, d’une jeune femme assise sous un baobab, un bras posé sur son ventre.
Personne ne l’a revu.
Et personne n’a demandé pourquoi il était vraiment parti, autrefois.
Longuie 4 – Les Ombres suspendues
Il est revenu ce soir-là, sans bruit, glissant comme un souffle au creux des étoiles.
Les lanternes du village projetaient leurs halos fatigués sur les murs usés, où le temps avait gravé des cicatrices invisibles.
Personne ne s’est levé. Personne n’a posé de questions.
Il avançait entre les maisons, léger comme un secret trop lourd pour être dit.
Dans ses mains, une boîte — noire cette fois, polie par des doigts qu’il ne connaissait plus.
Elle contenait des ombres : celles des souvenirs qu’il avait effacés, une à une, pour oublier la douleur.
Mais les ombres avaient grandi, s’étaient tordues en formes étranges, et commençaient à murmurer.
Le vent s’est levé, portant avec lui les voix des absents, celles qu’on n’osait plus entendre.
Une larme a glissé sur sa joue, sans qu’il sache pourquoi. Était-ce le regret ? Ou la reconnaissance d’un passé trop lourd ?
Au seuil de la case, il a posé la boîte.
Puis il s’est assis, le regard perdu dans l’obscurité, attendant que les ombres se transforment enfin en lumière.
Le silence s’est épaissi, puis s’est fissuré, comme un vieux miroir sous la caresse d’un souffle.
Et dans cette fissure, il a vu — pour la première fois — le reflet d’un visage oublié.
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