Chapitre 37 - Retour à Vérone

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HAJAR

Hajar s'assit sur le canapé du salon, ses cuisses écrasant le tremblement nerveux de ses mains, les jambes bien alignées sous elle.

Ses orteils se tordaient dans ses chaussettes noires, un contraste avec le tapis marocain blanc-neige moelleux.

Elle pensa à combien d'après-midi elle avait passé dans cet appartement. Et comme il avait changé à présent.

Le vieux salon avait été échangé pour un plus luxueux à l'occasion du mariage du grand frère de Selma, avait précisé Naïma, la mère de Selma.

A chaque mention de mariage venait un tressaillement. La peur qu'on aborde sa « faute »; au lieu d'attendre sagement qu'on lui trouve quelqu'un, elle était allée fréquenter des garçons.

Hajar redoutait qu'on le mentionne.

Sous ses yeux, la bordure de table argentée et ses motifs marocains sculptés la fixait en retour.

— Tu vas bien, ma fille, tu as besoin de quelque chose ? demanda Naïma en posant un plateau sur la table. Fatima, ta fille est fâchée ? ajouta-t-elle a l'intention de sa mère.

Là où la familiarité avait régné, là où Hajar se sentait chez elle, maintenant il n'y avait que gêne, vide.

— Selma va bientôt venir, elle est sortie, dit l'hôtesse d'un ton rassurant.

Quand Selma entra dans la pièce, Hajar ne la reconnut pas.

Elle savait bien que c'était sa Selma. Celle avec qui elle avait passé toute son enfance et une grosse partie de son adolescence.

Pourtant, dans son eyeliner fin, son fard à paupières bleu-argenté sur le coin interne des yeux, son jean bien taillé, Hajar voyait une autre personne. Une personne qu'elle ne connaissait manifestement plus.

Un éclair passa dans les yeux de Selma. Une lueur qui disait : on se connaissait. Pourtant, Hajar n'y arrivait pas.

Elle se leva mécaniquement pour la saluer, comme on salue une inconnue. Plus par convention sociale que par véritable affection.

— Ça fait longtemps que vous n'êtes pas venus en Italie ! s'exclama Naïma. Combien déjà ?

— Cinq ans, déclara Hajar.

Cinq ans, c'était si long, mais c'était aussi si court. En cinq ans, elle avait vécu trois vies.

— Et tu es à l'université maintenant ?

— Oui...

— Tu étudies quoi ? demanda Naïma en commençant à verser le thé.

Hajar jeta un coup d'œil oblique à Selma avant de répondre. Elle aussi la fixait.

— Histoire.

— Selma fait pharmacie.

Leurs yeux se croisèrent de nouveau. Hajar sentit ses orteils se tordre dans ses chaussettes.

Elle se saisit d'un des biscuits disposés sur le plat sous le regard de sa mère. Pas plus d'un. C'était la règle. Pourtant, avant, elle n'était pas invitée chez Naima. Elle était chez elle.

Alors que les mères caquetaient à qui mieux mieux sur l'Italie, ce que les gens devenaient, ceux qui étaient partis et ceux qui étaient restés, Hajar se surprit à fixer le grand cadre où des invocations reluisaient en paillettes dorées.

Normalement, là, Selma l'aurait invitée à venir dans sa chambre pour qu'elles puissent discuter elles aussi. Comme au bon vieux temps. Pourtant Selma était plongée dans son téléphone. Et quand elle s'éclipsa finalement, Hajar était toujours en train d'essayer de finir son verre de thé le plus lentement possible, alors que le sujet de la conversation avait dérivé sur les soins de santé en Angleterre, bien inférieurs aux italiens.

Si elle avait été seule, elle aurait peut-être pleuré. Pourtant devant sa mère et Naïma, elle gardait la face, souriait. Prétendait être heureuse d'être là.

Elle ne voulait plus jamais la voir. Jamais.

Selma, cria soudainement Naïma. Viens ici, qu'est-ce que tu fais ?

Selma apparut dans l'embrasure de la porte, ses longs cheveux bien lisses retombant comme un voile autour d'elle.

— Si, mama.

Pourquoi est-ce que tu as laissé Hajar toute seule ? C'est notre invitée ! Tu étais où comme ça ?

— J'étais juste aux toilettes, je reviens, fit-elle avant d'entrer dans la pièce.

Hajar fixa les socquettes grises sur le tapis.

— Pourquoi vous n'allez pas dans ta chambre ?

Les socquettes grises s'arrêtèrent.

— C'est mieux si on reste ici, non ? Il y a la nourriture.

Hajar sentit son cœur se serrer.

— Comme tu veux, je pensais que vous, les jeunes, vous préfériez être seuls ?

Selma hésita avant de s'asseoir près de sa mère.

Hajar fut presque soulagée par l'arrivée de Zaki, le cadet de la fratrie.

Il entra dans la pièce, ses membres trop longs prenant toute la place, prit quelques biscuits et un verre de thé avant de repartir aussi vite qu'il était venu.

Il lui avait jeté un vague regard de reconnaissance au passage, comme si elle était quelqu'un de familier qu'il n'arrivait pas réellement à situer. Rien n'avait changé entre eux. C'était toujours le garçon qui ne la calculait pas trop.

Quand la dernière miette de biscuit fut essuyée de la table, il faisait déjà nuit dehors.

Selma lui dit au revoir dans une embrassade molle, et elle la regarda dans les yeux, y détectant une indifférence gênée.

Et d'un coup, tout lui vint. Les anniversaires qu'elle avait manqués, les années de collège qu'elle avait dû continuer sans elle. Elle vit Selma seule à la récré, les jours après son départ.

Elle remarqua le sourire forcé, le corps tendu de celle qui avait été sa sœur de cœur et elle sut que la promesse de se revoir avant qu'ils repartent était un mensonge.

Pourtant, elle chassa la vision, sourit. Elle dit inshallah, dans un rire. Elle serra Selma un peu plus fort contre elle, comme pour la dernière fois.

Puis une fois sur le palier, elle s'arrêta sur le cliquetis des clés dans la serrure, la clarté orange des lampadaires, tout hurlait, pointant dans une seule direction. Alors elle sut comme elle n'avait jamais su.

Elle ne franchirait plus jamais le seuil de cette porte.

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