La fièvre

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   La route était boueuse. Il pleuvait depuis des jours. Le soleil semblait appartenir à une autre vie. Sur ses mains, le sang se mêlait à la terre. Ses cloques avaient percé. La pelle se faisait de plus en plus lourde, le sol de plus en plus instable. Il était déjà tombé. Plusieurs fois même. Mais il devait continuer. Pour eux.

Les roues de la charrette s’arrêtèrent près de lui. Le trou était assez grand maintenant. Un homme sauta à terre, grand et mince, le regard sombre. Il lui tendit un mouchoir.

  • Merci, Hector. Combien, cette fois ?
  • Dix, monsieur.
  • Des enfants ?
  • Six.

Archibald serra le manche de la pelle. Combien de personnes allaient-ils encore perdre ?

  • Allons-y Hector ! Occupons-nous d’eux. As-tu noté leurs noms et … Il ne finit pas sa phrase. Le cœur n’y était pas.
  • Oui monsieur, indiqua-t-il en tapotant sa poche. Tout est là.
  • Bien…

Les corps furent déplacés, un à un, dans un profond silence. Seule la pluie battante semblait chanter pour leur salut. Les deux hommes restèrent debout. Chapeau à la main.

  • Ami. Mari. Femme. Enfants. Que Dieu vous accueille.

Ils firent le signe de croix. Archibald se dirigea vers un arbre. Se baissa et ramassa quelques branches. Hector l’imita. Ils délimitèrent la zone ensemble. Ils avaient commencé à quadriller la vaste prairie près de l'église. Cela deviendrait un cimetière, lorsqu’ils auraient le temps d’y déposer les pierres gravées à leurs noms. Sans un mot, ils remontèrent sur le banc en bois de la charrette. Hector prit les rênes. Archibald joignit les mains en une prière sans fin.

*

   Le portail de la propriété était ouvert. Trop grand. Trop silencieux. Le ciel s’était encore assombri. Les arbres bordaient l’allée. Leurs branches se rejoignaient presque au-dessus d’eux. La grande bâtisse des Crochemort avait été construite sur une colline, proche du centre ville. On pouvait voir la ville entière à travers ses fenêtres. Le père d’Archibald avait toujours aimé l’idée d’avoir un œil sur ses protégés. Archibald dénoua son col. Il posa pied à terre. Ses bottes laissèrent des traces de boue sur les marches du perron. Il les retira, lentement, l’une après l’autre. L’entrée était plongée dans l’ombre. L’air y était plus froid. Et plus lourd.

  • Je vais allumer un feu, monsieur. Et prévenir Mme Bolton.
  • Merci, Hector.

Archibald laissa sa veste à l’entrée. Puis se dirigea d’un pas lourd vers sa chambre. Il commençait à se déshabiller lorsque Hector revint, une bassine d’eau chaude dans les mains. Il prépara une nouvelle tenue qu’il déposa délicatement sur le lit. Lui-même s’était tout juste changé, ayant revêtu sa livrée noir de majordome. Pour sûr, Miss Brooke lui en aurait voulu de devoir passer derrière lui.

  • Hector. Je dînerai dans mon bureau. Je dois réécrire mon sermon.
  • Bien, monsieur.

Hector sortit tout de suite. Archibald s’habilla à la hâte. Il se regarda dans le miroir. Il était mince et anguleux, son visage fatigué était creusé aux joues, son front restait plissé comme s’il fronçait continuellement les sourcils, et il avait le teint pâle et les mêmes yeux bleu azur que les hommes de sa famille. Et malgré sa jeunesse, il avait enterré plus de personnes que son père avant lui. Il s’agenouilla un instant, joignit les mains, mais rien ne lui vint. Aucun mot ne parvenait plus à l’apaiser.

Un souffle. Froid. Dans sa nuque.

Il se retourna. La pièce était vide. Les battements de son cœur s’accélérèrent.

Les tapisseries absorbaient la lumière. Le lit disparaissait presque dans l’ombre.

Seule une lampe à huile l’accompagnait.

La lumière vacilla.

Il saisit quelque chose à taton. Une Bible.

La flamme s’éteignit.

Archibald ne bougea pas.

Pas tout de suite. Il connaissait ça. Ce silence. Ce froid.

Un souffle glissa à nouveau dans sa nuque. Lent. Familier.

Il ferma les yeux.

  • Pas maintenant…

Le souffle s’attarda. Plus longtemps que d’habitude.

Archibald ouvrit les yeux. Quelque chose n’allait pas.

  • Tu es faible.

Les mots tombèrent. Clairs. Trop clairs.

Archibald se figea. Ça n'avait jamais été comme ça.

Il se retourna à nouveau. Toujours rien.

  • Tu les regardes mourir…

La voix n’était plus un souffle. Elle insistait, grave et sourde.

  • Et tu ne fais rien.

Sa main se crispa sur la Bible.

  • Je peux t’aider.

Un silence.

Puis, presque doucement :

  • Comme l’autre fois.

Figé, Archibald sentait le sang battre nerveusement contre ses tempes.

La lampe se ralluma d’un seul coup.

Il se leva d’un bond. Se tourna sur lui-même. Rien. Personne.

La chambre était toujours vide.

Il s’assit un instant sur le lit et ferma les yeux. Il se passa la main sur le visage et inspira lentement.

  • Une hallucination, c’était juste une hallucination…murmura-t-il.

Le souffle froid avait laissé des fourmillements dans le creux de sa nuque. Archibald les ignora, se leva et descendit.

*

   Contrairement à sa chambre, cette pièce était éclairée. Un feu brûlait dans l’âtre. Une tasse fumait sur le bureau. Archibald s’approcha de la bibliothèque. Il prit quelques livres et s’assit en commençant la lecture du plus ancien.

On frappa. Hector entra, un plateau dans les mains.

  • Votre dîner, monsieur.
  • Posez-le sur la table basse, Hector. Allez vous reposer.

Hector hocha la tête, déposa le plateau. Mais au moment où il allait sortir, Archibald le retint un instant.

  • Hector ? … Avez-vous vu quelqu’un … entrer ?
  • Non, monsieur.
  • Qui est dans le manoir, ce soir ?
  • Mme Bolton et moi-même, monsieur. Miss Brooke veille sur madame.
  • Bien… Comment va-t-elle ?
  • La fièvre a baissé. Mais elle ne s’est toujours pas réveillée.

Archibald posa ses mains sur la tasse.

  • Quelque chose vous inquiète, monsieur ?
  • Non. Vous pouvez y aller.

Hector sortit. La porte se referma.

Le silence revint. Épais. Les ombres dansaient sur les murs à la lueur des bougies. Les paupières d’Archibald se faisaient lourdes.

D’autres morts. D’autres corps. Des pierres tombales à perte de vue. Ses genoux s’enfoncèrent dans la boue. Une brume épaisse avançait. Elle avalait les routes. Les jardins. La forêt entière semblait s’éveiller. D’autres morts. D’autres corps. Encore. Puis, il la vit. Eloise. Étendue parmi les autres. Alors les mains tendues vers le ciel, il hurla : “ Que faut-il que je fasse pour que tu arrêtes ce carnage ?”

Il se réveilla en sursaut, les joues trempées. Il prit conscience qu’il était encore dans le bureau et se redressa, le corps tendu de s’être endormi là. Les braises rougeoyaient dans l'âtre. Les bougies vacillaient. Sa main trembla. Son regard glissa vers le portrait. Posée là, sur son bureau, Eloise souriait.

  • Non

Il ferma les yeux. Trop tard. Il était là.

  • Tu continues à nier.
  • Qui… est là ?
  • Pas de nom.
  • Pourquoi je ne te vois pas ?
  • Tu sais pourquoi.
  • Je ne suis pas mort.
  • Presque.

Un silence pesant s'abattit sur la pièce.

  • Elle, en revanche…

Archibald se leva. Puis courut jusqu’à la chambre de sa femme. Il monta les marches. Trop vite. Essoufflé. Il ouvrit sans frapper et se précipita à son chevet. Ses cheveux noirs encadraient son visage trop pâle. La fièvre avait chuté mais maintenant sa peau était froide. Glacée. Il remonta la couverture jusqu’au menton de la jeune femme et l’embrassa tendrement sur le front.

  • Monsieur Archibald…

Il ne répondit pas.

Il s’agenouilla.

Et pria.

  • Ne restez pas si près, monsieur. Vous étiez déjà malade la semaine dernière, lui conseilla Miss Brooke d’une petite voix.

La semaine dernière. Il avait cru mourir.

Il n’aurait pas dû survivre.

Dieu l’avait épargné..., pour qu'ils les aident...

Il se releva lentement, les sourcils fronçés.

  • Prenez soin d’elle, Miss Brooke.

Il jeta un dernier regard vers la femme endormie.

Puis sortit.

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