Partie 2

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Si ma nuit fut reposante, elle fut hélas assez courte ; jamais je n’avais été un gros dormeur et ne le serai certainement jamais. Posant mes pieds nus sur la pierre que la cheminée à proximité réchauffait, je me levai puis me dirigeai vers les tentures en velours noir que je tirai. Le jour n’était pas encore levé.

Je demeurai sur place un instant et scrutai le néant qui attendait derrière la vitre. J’eus soudain l’impression que si j’ouvrais la fenêtre, l’obscurité me dévorerait. Ici, la nuit semblait être une entité palpable et carnassière, qui poussait de manière latente contre les carreaux, guettant la moindre fissure pour s’infiltrer dans la pièce.

Me rendant compte de l’absurdité de mes pensées, je lâchai les rideaux qui prirent leur place contre le mur avant de me rendre dans la salle de bains pour mes ablutions du matin.

Ces dernières furent rapides, malgré la bienfaisante chaleur irradiant des flammes dans l’âtre, la température devait seulement avoisiner les quinze degrés ; un problème qu’il me faudrait résoudre dans les plus brefs délais s’il en était de même dans tout le château. Proposer un service irréprochable ne tiendrait pas pour autant mes clients au chaud. Toutefois, j’étais plutôt serein ; pour l’heure, une seule des cheminées était allumée et ne devait, par conséquent, que dispenser une chaleur toute relative. À voir ce qu’il adviendrait lorsque les autres le seraient également.

M’habillant rapidement afin de me réchauffer, je rejoignis la porte de mes appartements que j’abandonnai au profit de la cuisine qui s’avéra plus grande encore que je l’avais escompté. Bientôt nanti de mes deux chefs et autres serveuses, je serai à même de satisfaire la plus exigeante des clientèles.

Je savais qu’il me faudrait patienter un mois avant que mon équipe me rejoigne, mais je ne pouvais m’empêcher de trépigner à la perspective de leur faire découvrir ce lieu enchanteur dont ils arpenteraient bientôt les couloirs avec, dans les yeux, les mêmes étoiles qui brillaient au fond des miens.

Mon café, deux tartines légèrement toastées et beurrées avalées, j’étais fin prêt pour la découverte du reste de mon fief.

Ainsi, je passai l’heure suivante à visiter les vingt chambres de l’aile Est, qui s’avérèrent aménagées avec goût et toutes dotées d’une salle de bains privative ainsi qu’un w.c séparé.

Toutes approximativement de la même superficie, chacune d’elles bénéficiait de mobilier en bois précieux et également de sa propre cheminée.

Pour sûr, les étudiantes de l’Elyte — nom du collège qui avait fermé ses portes l’année précédente — avaient été, en ces lieux, plus que choyées. Même si les chambres se ressemblaient, il s’en dégageait un luxe et un confort digne d’un établissement de haut standing.

L’aile ouest, quant à elle, même si moins ostentatoire, possédait un charme certain. Dévolue au personnel, elle abritait des chambres plus petites, mais aussi joliment meublées.

En tout, l’établissement comptait cinquante-deux chambres, dont vingt qu’il faudrait faire chaque jour, sans compter celles de la tour, si jamais je les ouvrais au public.

Tout en pesant le pour et le contre de cette décision qu’il me faudrait prendre assez rapidement, je quittai l’aile, puis me dirigeai vers le vantail en bois sculpté menant à l’escalier de la tour.

Muni de la clef que j’avais pris soin de glisser dans ma poche avant d’entreprendre la visite des lieux, je l’introduisis dans la serrure. Cette dernière émit bientôt un cliquetis satisfaisant, libérant le battant qui s’ouvrit sans un bruit sur un large escalier en colimaçon, s’enroulant sur un énorme pilier central.

Je comprenais désormais la raison de l’inquiétude de l’ancien propriétaire lorsqu’il m’avait fait part de la dangerosité de cet endroit. Hauts et assez étroits, les degrés semblaient des plus traîtres. Monter devait être aisé, mais le moindre faux pas pouvait, sans aucun doute, rendre la redescente très brève et sûrement mortelle.

Laissant la porte entrebâillée, je gravis les marches jusqu’au premier palier où s’ouvrait une meurtrière, à laquelle faisait face une niche pratiquée directement dans la pierre. Dans cette dernière, une dizaine de masques plaqués à l’or fin semblaient observer devant eux de leurs yeux vides.

Un frisson hérissa ma colonne vertébrale ; bien que rarement sujet à la peur, ces choses, malgré leur indéniable beauté, me mettaient mal à l’aise.

Après une ascension de trois demi-paliers d’environ vingt marches chacun et sur lesquels s’ouvraient les même alcôves décorées de masques, j’atteignis la première suite que je visitai distraitement jusqu’à ce que mon regard se porte au plafond où avait été reproduite la fresque de Michel-Ange « Création » de la Chapelle Sixtine.

Une nouvelle fois, je demeurai pantois devant tant de beauté, me demandant qui avait pu occuper cette suite du temps où la bâtisse abritait l’Elyte.

Les yeux pleins d’étoiles, je quittai la chambre du premier puis entamai l’ascension vers le deuxième étage, séparé en autant de paliers décorés des mêmes masques, avant d’arriver devant le vantail de la pièce tout en haut de la tour ; celle ayant appartenu à la directrice de l’établissement et d’où elle s’était donné la mort en se défenestrant, atterrissant plusieurs mètres en contrebas sur les rochers affleurant à la surface de l’eau.

Cette chambre, loin d’être identique à celle du dessous, était aussi sombre que celle que je venais de quitter était lumineuse. Meublée d’ébène et le plafond décoré du triptyque « Le jugement dernier » de Jerôme Bosh, cette pièce semblait arracher sa troublante beauté à l’obscurité même.

L’ancienne directrice que j’avais découverte sur l’un des clichés montrés par l’ancien propriétaire n’aimait donc pas le noir que pour ses vêtements.

Souriant béatement, je me laissai tomber sur le matelas recouvert d’un drap blanc poussiéreux ; personne ne viendrait jamais dans la tour, je la ferai mienne, même si je devais pour cela agencer seul la chambre du premier afin qu’elle devienne une pièce de vie.

L’avantage supplémentaire étant que je pourrai ainsi louer l’appartement du rez-de-chaussée à des gens aisés prêts à débourser des fortunes afin d’y passer quelques jours… ou plusieurs semaines, qui sait ?

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