394. The African Queen
De cette nuit de vol au-dessus de l'océan de ténèbres, Liam n'en garda aucun souvenir. Fourbu par son excursion dans le djebel, il s'endormit dès que l'hydravion de Jakes décolla de Khartoum. Le bourdonnement des hélices le berça jusqu'aux rives du lac aussi immense qu'une mer intérieure.
Sans douceur, l'Américain le secoua :
" Terminus, mon gars.
- Nous sommes à Kampala ?
- Yep. "
La première sensation qui assaillit Liam fut la chaleur moite. Respirer donnait l'impression d'avaler une éponge gorgée d'eau chaude. Ses vêtements en lin se trempèrent aussitôt de transpiration.
" Bienvenue sur l'équateur, p'tit gars. Ça a un goût d'enfer, hein ?
- Je m'habituerai.
- Je te le souhaite. Allez, viens, on va essayer de trouver notre commandant de bord. Ne laisse rien d'important dans l'avion. Ces foutus né... indigènes ont tendance à se servir dans nos affaires. "
Liam désapprouva une fois de plus la remarque, mais il prit la sacoche qui contenait ses papiers et son argent. Halfie, le chien-pirate, dormait dessus. Le cabot râla de se faire déloger, s'ébroua à l'appel de son maître.
" Connaissant Octavio, il sera au bar ?
- Qui est-ce ?
- Le commandant de l'african Queen. Celui qui va nous mener chez ton grand-père.
- Et il serait au bar ? Dès l'aube ?
- C'est plus ou moins sa maison. C'est un poivrot, mais il a bon cœur. Il a échoué ici après la guerre. Garde-toi juste de lui en parler. "
Octavio ronflait dans un coin du tripot, un bras couvert de poils noirs en guise d'oreiller. De son humour brut, Jakes donna un coup de pied dans la table. Le petit bonhomme à la grosse bedaine se redressa d'un bond :
" Putain ! Quel est le... ?
- Tout doux, Oc ! C'est moi, Jakes.
- Ça va pas de réveiller les gens comme ça ?
- Calme-toi, notre colis est arrivé. "
Les yeux rougis du batelier vinrent se poser sur Liam. Octavio chassa une mèche de cheveux huileux de son front. Sa barbe d'une semaine, son débardeur gris, constellé de taches grasses, de cambouis n'incitèrent aucune confiance au jeune Anglais.
" Oc, je te présente Mr. Liam DeRoon. Liam, voici le meilleur marin de ce lac.
- Vraiment ?
- Et oui, fiston, bien meilleur que tous ces pêcheurs d'eau douce. Je suis le seul qui ose s'aventurer dans les rivières. Alors, en route. répondit le gaillard en se redressant. Il chancelait au point de presque chavirer.
" T'inquiète, mon garçon, je n'ai jamais eu le pied pour la terre ferme. Par contre, sur les eaux, je suis insubmersible. "
Le bateau était une ancienne barge à fond plat sur laquelle on avait construit un poste de pilotage et des cabines dans de la tôle ondulée. Liam se demanda si cet engin flottait.
" Ce n'est pas un palace, mais il ne m'a jamais fait défaut. Et il ne rechigne jamais à affronter les rapides. "
L'angoisse de finir dévoré par les crocodiles ou fracassé au pied d'une chute d'eau empêcha le jeune homme de protester. Avait-il seulement le choix ?
Le temps de transférer ses affaires sur le rafiot d'Octavio, à Jakes de confier son appareil à un ami pour quelques réparations et les trois hommes quittèrent le port lacustre.
Bientôt, les dernières habitations disparurent sous la canopée de plus en plus étroite. Ne restait que les eaux chargées de limon, la jungle oppressante et le ciel immense. Londres lui semblait plus éloignée que jamais.

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