401. Frontières
Mokonzo mena Liam au-delà de la jungle ougandaise jusque dans les vastes plaines du Kenya. Ils traversèrent les frontières terrestres tracées autrefois par les hommes blancs. Le garçon s'étonna de voir avec quelle aisance le contremaître de son grand-père s'affranchissait des patrouilles douanières. Le colosse semblait connaître chaque cours d'eau, chaque trou dans les mailles du filet entre les états. À jouer ainsi au chat et à la souris avec les soldats, Liam se demanda si ce voyage ne prenait pas une tournure à la limite de la légalité ; aussi souffla-t-il :
" Mokonzo, pourquoi passons-nous par ces étroites rivières ?
- Pour ne pas avoir à payer des taxes, voire des pots-de-vin à la police.
- Tu veux dire que les officiers sont corrompus ?
- Ainsi marche notre monde depuis que tes ancêtres y sont venus. Hier encore, mon peuple pouvait circuler librement d'un bord à l'autre du fleuve. Pourquoi devrions-nous accepter des règles imposées par des hommes qui ne portent l'Afrique ni dans leur cœur ni dans leur sang ?
- Transportons-nous quelque chose d'interdit dans ces caisses ?
Un sourire fleurit sur le visage de pierre de l'indigène.
- Non. Je me contente d'amener des vivres, des vêtements aux frères que j'ai laissés ici.
- Et mon grand-père dans tout ça ?
- Lui a compris le rythme qui bat dans la poitrine de chaque habitant du pays.
- Comment ça ?
- Il a beaucoup perdu dans ton pays. Sa plantation lui a permis de se reconstruire. Alors, il me laisse aller et venir pour que je puisse aider ma famille au village.
- Pourquoi m'avoir emmené avec toi ?
- Parce que ton grand-père voulait que tu découvres toi aussi ce qu'est véritablement l'Afrique. "
Ce soir-là, ils campèrent à la lisière de la savane. Les herbes hautes dansaient en mille reflets dorés, cuivrés sous la brise du soir. Mokonzo s'installa au pied d'un arbre, enroulé dans une couverture, son fusil à portée de main :
" Maintenant, dors. Demain sera riche. "
La nuit bruissante berça Liam. Il se réveilla dans la clarté rose de l'aube. Non loin de leur campement, quelque chose de massif piétinait la végétation. Il ouvrit un œil et les vit.
Ombres graciles dans l'ambre du matin, elles avançaient prudentes, mais sûres d'elles. Liam retint son souffle, de peur d'effrayer les girafes. Et le temps suspendit son vol pour lui qui avait franchi les dernières frontières qui le liaient à ce chez lui si lointain.

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