483. In times... new roman
Extérieur entre chien et loup dans le Big Sur.
Par la fenêtre ouverte sur les dernières flèches de l'hiver, je perçois le fracas des vagues sur les falaises brunes. Le Mojave est loin derrière nous, mais l'odeur âcre de sa poussière me rend encore parfois visite dans mes rêves. Nocturnes ou éveillés. Ou à chaque fois que je pose les yeux sur Carmen.
Elle n'est plus la farouche femme mystérieuse qui m'a conduit jusqu'à Homme, même si elle garde encore des secrets qui me sont inaccessibles. J'ai compris par ses silences qu'il était vain que je lui pose des questions ; alors je me tais et la laisse venir à moi à son rythme.
Quand j'en eus fini avec Homme dans son chalet de Finsbury Park, que nous nous apprêtions avec Penn à repartir, elle m'attendait à l'orée de la forêt de pins. Sa robe ivoire flottait dans la brise tiède, les bras croisés sur sa poitrine, une lueur résolue dans le regard.
" Alors, tu en as fini ici, Matt ? Tu as obtenu ce que tu voulais ?
- Je crois que tu te trompes sur mes intentions. Je ne cherchais qu'à écrire un bon papier, mais tu as rebattu les cartes.
- Et pourtant, tu retournes dans ta ville.
- Il y a une chose dont je n'ai encore parlé à personne. Un évènement étrange. Après, la nuit que nous avons passé ensemble au motel, j'ai eu comme une décharge d'inspiration. Là où je peinais à assembler mes idées, à trouver mes mots, des histoires pareilles à celles que j'écrivais môme me sont venues à l'esprit.
- Et ?
- Et si c'était toi qui m'inspirais ?
- Peut-être que tu es suffisamment sobre pour ne plus tuer ton imaginaire dans l'œuf.
- Accompagne-moi à L.A., Carmen. Deviens le phare dans ma nuit.
- Pourquoi ne resterais-tu pas ici ?
- Il n'y a rien ici pour moi. Et Homme m'a demandé de préparer le terrain pour lui en ville.
Elle hésitait, je le devinais aux nuages, aux rayons solaires qui couraient dans ses yeux.
- Je ne veux pas vivre à Los Angeles. Et toi, tu as besoin d'un endroit qui te permette d'exprimer cette liberté.
- Mon vieux avait un lopin de terre sur le bord du Big Sur. On pourrait s'installer là-bas, retaper la maison.
- Je ne connais pas ce coin.
- Tu verras, Carmen, c'est magnifique. "
J'écris avec la sensation d'être porté par un élan dont je me pensais incapable. Je suis resté en contact avec Homme. Lui aussi rechigne à se reconnecter à la cité des Anges, mais il m'a promis une interview pour la radio. Je lui ai proposé un compromis : enregistrer ici, sur la côte sauvage de Californie, loin des turpitudes et des tentacules urbaines.
En attendant, je travaille à mon nouveau roman. J'ai lâché mon job au journal. Laora Enko a gueulé, mais je préfère opérer en free-lance dorénavant. Parfois pour des quotidiens de L.A., parfois pour des magazines de Frisco.
Dans le jardin, Carmen plante du basilic et de la menthe dans les éclats d'or du couchant. Sous son sein, le monde s'arrondit chaque jour un peu plus. La marée m'apporte la paix. Il était temps.

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