613. Un jeune homme avisé
J'affrontais les regards en coin des seigneurs fidéles à leur roi et entraînais Christian à l'écart.
" Avant que nous n'allions plus loin dans notre engagement, je veux que tu me racontes ce qui s'est passé à ta cour.
- N'as-tu donc point confiance en moi ? N'as-tu pas apprécié les cadeaux d'Olafsen ? Et qu'en pensent tes compagnons ?
- Il ne s'agit en aucun cas de confiance, Christian, mais de compréhension.
Il marqua un temps d'hésitation, jeta un regard en direction des généraux penchés sur de mystérieux feuillets. Enfin, il opina :
" Très bien, Graeme. Je vais te livrer ce que j'ai vécu ces derniers mois. "
Nous nous isolâmes dans l'une des pièces du skàli.
" Tu sais, Graeme, que j'ai toujours été un garçon avisé.
- À dire vrai, Christian, j'ai peu de souvenirs de cette époque. En dehors de quelques images, des leçons de Delaney. Ou du moins j'ai appris à me méfier de ce que raconte ma mémoire.
- Voilà qui est surprenant.
- Là n'est pas le débat aujourd'hui. Fais-moi le récit de ta mésaventure.
- Tu sais donc à quel point je me suis toujours montré... "
Il continua ainsi en se décrivant comme modéré dans l'expression de ses émotions, pondéré dans ses choix politiques. Il préférait prendre le temps de la réflexion plutôt que l'embrasement de la colère. Il restait ouvert aux échanges tant avec ceux qui vivaient sur ses terres qu'avec ses conseillers. Tant avec les religieux qu'avec ses généraux. Il avait apaisé plus d'une source de tension en conviant les belligérants à sa table, il avait ouvert des comptoirs et des routes commerciales vers des contrées de l'autre côté des mers. Il avait même servi de diplomate dans les guerres claniques entre de Skaany et ceux d'Ondur-Raß.
- Que s'est-il passé, en ce cas ?
- Mes chuchoteurs ont cru que j'étais faible, qu'ils pouvaient me manœuvre à leur guise. Ne pas réagir, c'était leur ouvrir en grand les portes du royaume. Une répression violente aurait fauusé mon image auprès de mon peuple. Le ver était dans le fruit, Graeme. Toi, tu aurais fait quoi ?
- Je ne suis pas à ta place, Christian.
- Tu étais pourtant destiné à succéder à ton père.
- J'ai été répudié et envoyé à l'Académie militaire, je te rappelle. Le trône n'était de fait plus pour moi. Et Delaney s'est appliqué au travers de ses leçons à ne jamais me donner le goût du pouvoir.
Christian se pencha soudainement en avant.
- Là est pourtant ta place, Graeme. Pourquoi ne partirions-nous pas à sa reconquête, une fois que tu m'auras aidé à récupérer le mien ? "
Je me reculais. M'offrait-il les réponses que je désirais ou était-il mû par quelque sombre ambition ?

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