Chapitre 16 : Un plan bien ficelé
Je regardai le mur de pierre sombre face à moi. Une araignée le gravissait silencieusement, ses nombreuses pattes dansant dans les interstices présents entre les pierres.
Je n’avais jamais aimé ces insectes. Ils faisaient peur. Ils pouvaient tuer d’une simple morsure.
Mère m’avait souvent répété que jamais une aussi petite créature ne pourrait me faire de mal.
J’espérais qu’Eulyar, servante à Blackglen, lui aurait expliqué à quel point elle se fourvoyait, après l’avoir rejointe dans l’Après-Vie des suite d’une morsure venimeuse d’une de ses bestioles.
— Camélia ? Tu m’écoutes ?
Je tournai lentement la tête vers Tressia, qui m’observait avec un air réprobateur.
— Il faut que tu reviennes à toi si tu veux être d’attaque pour ton entrevue avec le roi, demain. Mange un peu. Si tu t’évanouis devant lui, les Dieux seuls savent ce qu’il te fera.
Elle poussa vers moi un bol de bois sale dans lequel trônait ma portion de pain sec du jour.
Rien qu’à l’idée du goût rance qui envahirait très certainement mes papilles, une grimace se dessina sur mes traits et je repoussai le bol vers Tressia. Puis, je reportai mon attention sur l’araignée, qui avait atteint le toit de chaume. Elle commença à tisser sa toile, faisant des vas et viens le long du mur.
Mon amie soupira:
— Cam, s’il-te-plaît.
Je ne pouvais me résigner à manger. Je revoyais le roi avec son sourire méprisant, ses paroles mielleuses et Simon, à son côté, qui semblait prêt à tout pour le souverain cruel. Enfin. . . Celui que j’avais cru être Simon.
Un murmure jaillit de mes lèvres:
— Je ne peux même pas imaginer ce qu’il va faire vivre à mes sœurs. . . Elles ne savent rien. On. . . Y est pour rien.
— Je sais, Camélia. Je sais. . . Dit toi qu’il n’osera rien leur faire si il ne veut pas que le peuple perde toute confiance en lui. Si il faisait du mal à des enf. . .
— Il le fait déjà tout les jours. Et nous sommes à Saroige je te rappelle. Le mal est déjà fait.
Elle me répondit avec un soupirs exaspéré. Elle savait que quand j’étais dans cet état-là, rien ne servait à argumenter. J’aurai toujours réponse.
— Essaie de dormir un peu au moins.
La jeune femme qui me tenait compagnie depuis que j’étais de retour à l’infirmerie s’était redressée et appuyait sur mes épaules. J’obtempérai, trop faible pour lui résister, de toute manière.
Une fois allongée, elle tira sous mon menton une couverture aussi fine qu’une feuille de papier et si puante que durant une fraction de seconde, je me demandai si elle avait déjà été lavée au moins une fois. Je me retrouvai à fixer le plafond en attendant que le temps passe. Si lentement. . .
Qu’était donc en train de faire le roi ? Avait-il trouvé une manière de torturer mes sœurs durant leur interrogatoire ? Mes sœurs. . . J’espérais qu’elles allaient aussi bien que faire se peut. Je savais que je ne pourrai pas conter d’histoire à Nicalina pour l’aider à s’endormir, ce soir. Lyra le fera à ma place. Si seulement elle était en état de le faire.
— Qu’est-ce que ça donne ?
La voix résonna dans l’infirmerie vide à l’exception de mon amie et moi.
— Jaliéra a demandé qu’elle mange un peu.
Des claquements résonnèrent sur le bois, s’approchant de mon lit. Je fermai les yeux.
Simon me manquait tant. Si seulement le bruit de ses pas remplaçait celui des sabots de mon gardien. Il me prendrait dans ses bras et tout nos problèmes disparaitraient. Il trouverait un moyen de nous faire sortir de cette prison de malheur.
— Elle n’a rien voulu toucher.
— Je suis désolé, Relahn. Mais tu sais que je n’avais pas le choix. . .
J’ouvris grand les yeux en entendant le timbre grave. Je priai intensément tout les Dieux afin que son pocesseur ne s’approche pas de moi. Ce fae. . . Ce métamorphe. Dieux seuls savaient quelle torture il pouvait encore me faire vivre. Me ramener mon amour était déjà. . . Suffisant. Si c’était pour me le reprendre si vite.
Je tournai la tête vers les deux hommes qui venaient de pénétrer dans l’infirmerie, trainant l’air chaud de la fin de journée dans leur sillage. Un voile de sueur me recouvrit instantanément.
Le visage grave de Relahn s’illumina lorsque son regard rencontra le mien. Il s’approcha d’un pas rapide et s’agenouilla à côté de moi en posant une main calleuse sur mon front. Je me détendis instantanément mais ne le quittai pas des yeux.
Quand est-ce que l’image de gardien sévère du faune avait disparu à mes yeux ? Je l’ignorais. Mais si une chose était sûre, c’est que je pouvais lui faire confiance.
— Comment va mon humaine préférée ?
Mes yeux s’embuèrent en entendant sa voix adoucie, empreinte d’une pitié non dissimulée. La douleur de mes blessures pulsait ssoudement dans mon dos, mais n’était en rien comparable à la blessure qui s’était rouverte dans mon esprit suite à mon “entretien” avec le roi.
Et l’idée de ce que ce dernier avait pu faire vivre à mes sœurs m’emplissait d’une terreur indiscible.
Je me détournai pour me reconcentrer sur l’araignée, avant de lâcher dans un filet de voix :
— Tu peux les protéger pour moi, gardien ?
Il retira sa main doucement et je me retournai vers lui pour constater qu’il se redressait en soupirant et appuyant ses mains sur ses cuisses velues.
— Lui ne peux rien faire. Par contre, je te promets de garder un œil sur elles.
Mon attention fut attirée par la voix rauque qui venait de se matérialiser dans notre petit groupe.
On voyait la lumière passer en transparence à travers les grandes oreilles de Jaliéra alors qu’elle s’approchait de moi. Je lui adressai un hochement de tête reconnaissant et elle m’adressa un de ses doux et rares sourires édentés.
Tressia s’écarta pour lui laisser la place au bord de mon lit. La créature tira sur mon épaule, me tirant une grimace douloureuse et je repoussai sa main.
— Je peux me redresser toute seule.
Dans un soupirs, je tirai sur mes bras et m’assis, m’adossant à la tête de lit en bois qui s’enfonça dans mon dos. Je grognai.
La Klirog tendit vers moi un petit tas de tissu, dont je m’emparai sans trop comprendre ce qu’il se passait.
— Tiens. Tu en auras besoin. C’est pour ton dos.
J’échangeai un regard interrogateur avec Tress, qui n’en menait pas plus large que moi. Puis, j’observai le tas de tissu que j’entrepris de déballer avec soin. Entre les plis rêches, un bocal de la taille de ma paume trônait. Je dévissai le bouchon et un haut-le-coeur me prit alors qu’une odeur nauséabonde s’en échappa. Tress se couvrit le nez en râlant.
— C’est quoi ce truc ?
— C’est une crème, Tressia. Pas pour toi. Camélia en a besoin. Pour pas que les blessures s’infectent. Tress, tu es guérie, toi.
Je levai le regard vers mon gardien en prenant garde à ignorer le capitaine de la garde royale à ses côtés. Il n’avait d’ailleurs par reparlé depuis son essai d’excuses infructueux envers mon garde.
— Je te remercie, Jaliéra, mais. . . Je. . . Je ne comprends pas.
Puis je me refocalisai sur les cheveux bleus de la créature féminine.
— Tu n’es pas sensée t’en occuper ? Si on me surprend avec un remède dans la prison, je risque. . .
— Tu risques rien. Parc’que tu seras plus là.
Je ne. . . Quoi ? J’écarquillai les yeux, mon cerveau réfléchissant à toute allure. Qu’est-ce que ça voulait dire ?
— On a un plan.
Je lançai un regard noir au fae qui venait de parler et il se tut immédiatement. De quel droit m’adressait-il la parole ? Après tout ce qu’il m’avait fait ?
Il rentra la tête dans ses épaules et je serrai la mâchoire. Ce n’était pas le comportement que je connaissais au Capitaine. S’écraser devant une prisonnière. Alors qu’il aurait pu la faire souffrir encore plus.
Je m’arrachai à mes pensées et balayai le groupe avant de m’arrêter sur Tressia en haussant les sourcils. Elle secoua imperceptiblement la tête et fixa son œil valide sur la guérisseuse.
— Tu veux bien nous expliquer, Jaliéra ?
— Nan. Pas à moi d’le faire.
Je retroussai imperceptiblement le coin de la bouche. Le caractère taciturne et buté de la créature m’amusait au plus haut point, malgré mon humeur maussade.
Le faune, à mon côté, fit signe au Capitaine, qui hocha la tête avant d’aller se poster près de la porte de l’infirmerie. Il pencha la tête, comme s’il écoutait les mouvements au dehors.
Je plissai les yeux en l’observant. Son comportement était vraiment étrange. Il y a quelques heures de ça, il me faisait vivre un des pires moments de ma vie et maintenant, il semblait prêt à dissimuler une conversation que le roi aurait été très heureux de surprendre. Nous ne pouvions pas lui faire confiance. Et s’il reportait tout ce qu’il entendait à son père ?
Alors que j’ouvrais la bouche pour faire part de mes craintes à mes trois compagnons, Relahn prit la parole d’un ton posé.
— Humaine. . . Euh. . . Camélia, Tressia. On. . . Comment vous l’expliquer. . .
— Arrête de chercher tes mots, faune. On n’est pas idiotes. Qu’est-ce que vous nous cachez ?
— Est-ce que vous êtes sûrs qu’on peut en parler devant lui ? chuchotai-je en jetant un coup d’oeil entendu vers le fae.
— On peut avoir confiance. Il aide.
Je plissai les lèvres aux paroles de Jaliéra. Après tout, j’étais déjà une femme morte au sein de cette prison. On ne pouvait quasiment plus rien me faire. Et s’ils ne voulaient pas écouter mes soupçons. . . Je ne pouvais rien faire de plus de toute manière.
Je vis à la tête qui tirait Tressia qu’elle pensait comme moi. Surprenant mon regard, elle haussa les épaules avec une moue désapprobatrice et reporta son attention sur le garde.
— Alors ? C’est quoi cette histoire de plan ?
— On va vous faire sortir de Saroige. Ce soir.
J’ouvris la bouche et la refermai. Mes oreilles sifflaient alors que je tentais de me remettre de la surprise qu’avaient provoquée ces paroles.
Personne ne pouvait quitter cette prison vivant. Si ce n’étaient les gardes. Mais tout les gardes se connaissaient ici. Et nos oreilles rondes nous trahiraient. Comment comptaient-ils s’y prendre ?
— C’est impossible ! m’exclamai-je enfin, mettant des mots sur ce que mon amie et moi pensions.
— On a un plan. Enfin. . . il jeta un bref coup d’oeil au Capitaine. C’est Jemiatal qui y a pensé. Ca fait depuis que vous êtes arrivés, les autres prisonniers et vous, qu’il y réfléchi. Il faut au moins ça pour s’évader de cette forteresse.
— Les Dieux m’en soient témoins, je ne suivrai pas les idées de ce taré. Pas après ce qu’il m’a fait.
Je croisai les bras pour accentuer mon propos et Tressia hocha la tête si fort que si Jaliéra ne m’avait pas dit qu’elle était guérie, je l’aurais su à ce moment précis.
— Et qu’est-ce que tu voulais que je fasse, prisonnière ? Si je n’avais pas agit, tu serais morte étranglée.
— Tu as fait bien plus que me sauver la vie, Capitaine.
Je crachai son titre comme s’il me brûlait la langue.
Il grimaça et reporta son attention sur la porte.
Un soupirs résonna à mon côté et je me tournai vers un Relahn grommelant:
— Ca ne va pas être une partie de plaisir.
Je levai les yeux au ciel et Tressia demanda:
— Et quel est ce super plan pour nous faire évader ? Parce que quatre prisonniers, ça va faire beaucoup.
— Euh. . .
Relahn baissa les yeux sur ses sabots en se grattant la nuque, les oreilles basses. Je me tendis, attendant qu’il reprenne la parole. Je sentais que quelque chose ne tournait pas rond. Que je n’allais pas aimer ce qui allait suivre.
— On ne va pas pouvoir faire sortir quatre personnes. Ca, c’est sûr.
Je serrai les doigts autour du bocal encore présent dans mes mains, tout en secouant la tête, ce qui lança des éclairs de douleurs dans mon dos.
— Je ne partirai pas sans mes sœurs ! C’est hors de questions ! Prenez-les à notre place !
— Chhhht. On va nous entendre.
Relahn leva les mains devant moi comme pour calmer un animal sauvage.
— J’ai promis de les surveiller. Camélia, tu dois partir.
— Pourquoi moi et pas elles, Jaliéra ? Elle ne supporteront pas la vie ici !
— Si le roi blesse les petites, les gardes s’ront pas contents. Il va rien faire. Mais toi. . . Tu es déjà morte.
J’inspirai pour contrer son argument, mais fut vite coupée.
— Les enfants sortent, des fois. Moi. . . J’ai grandis à Saroige. Et maintenant, je suis en liberté. La petite peut apprendre avec moi. Ils vont la laisser faire si je demande. Ils savent qu’elle peut pas miner encore longtemps. Trop faible. La grande. . . Si elle s’calme, elle peut travailler dans un meilleur endroit. Servir les gardes ? Ils ont besoin. Les enfants, ils ont plus confiance.
Relahn hocha la tête et une mèche de cheveux s’échappa de son ruban.
Mes épaules s’affaissèrent et Tressia se leva pour s’asseoir à mon côté, m’enlaçant par la même occasion. Les larmes commencèrent à couler le long de mes joues, silencieuses.
Ils avaient raison. Nica et Lyra avaient plus de chance de s’en sortir que nous. Mais pourquoi pas d’autres personnes ? Pourquoi Tress et moi ? La question se poserait plus tard.
Mon cœur me faisait mal à l’idée d’abandonner mes sœurs à leur sort. Jamais elles ne me le pardonneraient si elles survivaient à Saroige. Car malgré toute la bonne volonté de la Klirog, rien ne me garantissait qu’elle sortiraient des murs de cette prison.
La poitrine de mon amie se pressa contre moi avant qu’elle grogne:
— On vous écoute.
Un air réjouis envahit le visage de Relahn malgré ses oreilles toujours basses.
Je notai qu’il prit bien soin de ne pas croiser mon regard lorsqu’il se redressa et s’adressa à Jaliéra.
— On va avoir besoin de tes connaissances des maladies et de tes talents d’artiste, guérisseuse.
Je penchai la tête, me demandant bien ce qu’il nous réservait. Jaliéra était donc une artiste dans l’âme ?
Le Capitaine se tourna vers nous avec un demi-sourire en croisant les bras:
— Vous êtes toutes deux quasiment mortes aux yeux de Rayzal et ses gardiens. Est-ce que vous êtes bonnes en apnée ?
J’échangeai un regard sceptique avec mon amie avant de me pencher en avant en essuyant mes larmes.

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