Ma tirelire

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Des souvenirs remplissent ma tirelire et à vrai dire je ne sais lequel choisir. Les faire surgir et rebondir sur la page blanche, sans mentir, serait un doux plaisir à écrire. Livrer une part de soi n'est pas facile, les mots habiles s’amusent dans mes doigts et deviennent ma foi de petits coquins qui pourraient en surprendre plus d’un. Pourtant pour sortir de derrière la lucarne et se pavaner, il faudrait les libérer pour qu’ils puissent s'envoler sur le papier et sautiller sur le clavier pour vous révéler ce que j'aurai à conter.

Couper une tranche de mon gâteau du dimanche pour le partager en toute franchise serait pour ma part une friandise que je distribuerai à ma guise. Un rire à vrai dire serait un élixir des plus charmant. Un de ceux qui enfants nous font sourire à pleine dent en découvrant un petit pain dégoulinant de confiture posé sur la table commune agrémenté d’un chocolat chaud fumant.

Ma grand-mère, mère de ma mère, erre dans chaque parterre de roses trémières où je pose mon regard à mon tour de maman. Elle fut la première à me faire découvrir qu'un petit rien posé sur le chemin était un bien précieux que nous offrons aux êtres chers. Dans ses yeux malicieux et affectueux, j’ai découvert que la bienveillance se cultivait avec patience et courage. Pour ne pas éteindre la flamme, mon jardin se pare de rosiers aux multiples couleurs. Dans leurs pétales, je cache mes pleurs et compose des bouquets de fleurs aux merveilleuses senteurs.

Elle m’offrait une rose à chacun de mes anniversaires, la belle précieuse m'attendait au petit matin. Est-ce pour cette raison que j'adore Ronsard, que la poésie guide ma vie, que mes vers se posent à l’infini ainsi sans faire de bruit ? Est-ce la délicatesse de ces gestes et de ces attentions qui m’ont porté dans ce plaisir de composés sans jamais me lasser ni me retenir ?

La rose virtuose expose sa prose et métamorphose les plus moroses. De ses contours de velours, ses atours parcourent sans détours les balourds sourds à l’amour. De son parfum envoûtant, tant de charmant se sont cassés les dents en présentant ce présent sans être prévenant.

Quand je vous disais qu’il ne m’en fallait pas plus pour que je prenne le défi pour acquis. Je me gosse et écosse telle une gosse les grosses encyclopédies remplies de mystères et de magie. Je souris à l'idée de laisser mes pensées voyager entre rêve et réalité. Je m’amuse et ruse pour permettre de placer chaque lettre où il se doit.

Mais revenons à nos moutons, des pelotes de laine prenaient place dans la corbeille d’osier près de la cheminée. Les aiguilles dormaient collées-serrées, les petites sauvageonnes prenaient une pause bien méritée. Les baguettes aux couleurs argentées se réveillaient à la nuit tombée. La maisonnée retrouvait son calme après une longue journée de corvées. La cuisine avait été briquée du sol au plafond, l'évier brillait. Sur la gazinière, une bouilloire frémissait prête à enrober la pièce du parfum délicat de verveine, thym et citronnelle.

Je prenais place sur une chaise et admirais ma grand-mère, les cliquetis de ses aiguilles faisaient écho au petit poste de télé. L'écran diffusait les premiers pas d’un Père Fouras dans un fort Boyard des plus intriguant. Mon grand-père, fourbu de sa journée de labeur dans les vignes, somnolait dans son fauteuil proche de la fenêtre. Le tamis faisait face avec classe et audace à un platane tenace. Le mistral naissant secouait le géant apaisant la chaleur de l’été. Mes coudes posés sur la table, j’observais mon univers, fière de graviter dans cette sphère aux notes si singulières.

De ses doigts de fée, elle confectionnait mes pulls d’hiver. Il suffisait de peu pour rendre mes jours heureux. Minuit sonnait au clocheton à quelque pas de sa maison, Cendrillon regagnait son édredon. Assise à côté de mon lit, elle posait avec douceur les paroles d’une prière sur mon oreiller pour un sommeil apaisé. Mes paupières dansaient et peu à peu je regagnais les bras de Morphée. Un dernier baiser sur mon front, belle empreinte brodée sur mon âme d'enfant, le plus bel ouvrage qu’elle m’ait offert.

Dans chaque recoin de la garrigue où je viens me perdre encore aujourd'hui, je retrouve un peu d’elle caché derrière des abeilles, petites orchidées des Corbières qui s'éveillent au printemps. Délicate comme son sourire, subtile comme son parfum, intense comme chacun de ses câlins. En été, mon regard se pose sur l’horizon pour admirer le soleil s'éclipser entre les montagnes de la Fontchaude. Chaud comme son cœur qui rayonne encore en moi, sensible comme ses mots tendres qu’elle me distribuait sans fin.

Nous aimions cheminer dans ses ruelles dessinées par les propriétaires, petit muret de pierres parsemées aux quatre vents où les capitelles se dressaient en abris de fortune les jours de marin entrant. Brumes s'élevaient au soleil levant pour s'accrocher aux monts, forteresse imprenable. Dans la brume, le silence prenait ses marques, les gouttelettes réveillaient les gastéropodes sortant de leurs armures toutes cornes devant. Avec mon grand-père nous chaussions nos bottes, enfilions nos cirés et partions à la chasse aux baveux. Rapidement, le panier en fer débordait, le vent se levait. Nous rebroussions chemin.

Les débuts après-midi étaient consacrés à écrire ou dessiner devant le tour de France. J’ai vu plus d’un Hinault, Fignon ou Lemon franchir les cols infranchissable et des lignes d'arrivées inondées de foule en liesse. J’ai rêvé devant tant de lieux et de paysages. Pour mon grand-père, la sieste était sacrée. Il se contentait d’ouvrir un œil de temps à autre pour s'assurer qu’il n’avait rien rater. L’heure du goûter sonnait, mon arrière-grand-mère nous coupait du pain et le tartinait d’huile, une vraie gourmandise.

Quand le soleil se faisait moins mordant, mon papi retournait auprès de ses vignes pour désherber à la main ou couper du bois pour la cheminée. Avec ma grand-mère nous l’accompagnions pour ramasser des mûres qui feraient de bonnes confitures. D'autres fois, nous partagions dans le ruisseau qui gardait ses cons frais cachés derrière les roseaux. Ma belle, un berger allemand née la même année d'un mois de juillet nous devançait pour s'assurer qu’aucun danger n'entraverait nos belles journées d'étés.

Faire remonter à la surface ce pan de mon enfance, de mon adolescence est un vrai bonheur parce qu’il reste intact dans mon cœur. Le temps a poursuivi sa route, comme le feu de ce mois d'août, il a tout emporté sur son passage et laissé derrière son appétit insatiable une page aux odeurs de gâchis. Nous courons sans cesse après quoi d'ailleurs ? Le bonheur est une pépite à portée de main si nous acceptons de nous poser pour l'apprécier.

Ma grand-mère s’est envolée avant mes dix huit ans, mon monde s'est tout a coup éteint. Ma tirelire était remplie de souvenirs que nous avions tissés à deux sur une toile brodée par son affection et sa tendresse. Elle restera ce modèle simple et sincère qui m’a construite et fait de moi la femme que je suis devenue.

Souvenirs d’antan filez aux vents, libres et conquérants, sublimez l'instant de vos doux présents. Souvenirs futurs, ceux à la peau dure surfez à contre-courant pour un avenir plein d'allant. Souvenirs présents prenaient le temps de poser avec délicatesse la promesse d’une subtile ivresse. Je pourrai parler des heures, griller le compteur. À coup sûr, vous aurez deviné qui se cache derrière ces mots, ma réalité est ainsi faite de poésie, merci Mamie.

Attrape rêve.

Défi : Souvenir d'antans

Max : 2000 mots

Genre : réaliste

Mots imposés : Clocheton lucarne ruelle

Homéoteleute : exemple : “ Un jour de canicule sur un véhicule où je circule, gesticule un funambule au bulbe minuscule »

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