Chapitre 11:

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Chapitre 11:

Gabrielle était assise sur un banc, au bord de la Seine. 

Voilà deux jours qu’elle avait quitté le Manoir des Aurores en compagnie de Pierre. et deux jours qu’elle se sentait toujours plus vide et plus mélancolique que jamais. Plus rien ne trouvait grâce à ses yeux. Avoir décidé de renoncer à Armand lui coûtait bien plus qu’elle ne l’aurait pensé, mais c’était pour le mieux, du moins elle l’espérait. 

Alors elle marchait, seule, sur les quais de Seine, dans le jardin des Tuileries. Vers 16h, elle retrouvait Pierre pour s’occuper des plans de table pour leur mariage, pour les menus, trouver un photographe, trouver des musiciens. Pierre voulait tout faire à Varengeville-sur-Mer, la ville du Manoir d’Armand, l’idée venait de lui évidemment. Après l’avoir proposé à Gabrielle, il avait fait de même pour Pierre qui s’était montré extatique. L’idée d’un repas en plein air, de pouvoir manger du poisson et des crustacés à son mariage lui plaisait. Gabrielle ne se projetait plus dans rien, elle disait simplement oui et non. 

Elle était là, regardant les rayons du soleil sur l’eau, repensant à la lumière intense, immaculée qui baignait l’océan, à son air vif et revitalisant. Ici, tout paraissait fade, gris et pollué. L’odeur de crottin, de gaz, de sueur agressait son nez et les centaines de cyclistes, de fiacres et autres passants l'agaçaient, tous bruyants, malodorants, grossiers. Paris ne trouvait plus grâce à ses yeux. Gabrielle se leva alors pour partir. Il allait lui falloir encore du temps pour aller mieux. Mais elle savait que le pire restait à venir, Armand n’était pas encore revenu et son absence l’aidait. Dès qu’elle croiserait son regard couleur absinthe, elle aurait envie de s’y noyer encore… L’idée de retourner au bord des falaises pour s’y jeter avait effleuré son esprit.

Mais c’était stupide, elle était stupide. 

***

Le matin, elle s’éveillait en sueurs. Le soir, elle peinait à trouver le sommeil. 

Alors, elle restait avec son oncle à la pharmacie toute la journée. Elle n'avait pas le cœur à s'occuper des clients et restait dans l'arrière boutique, mettant en bouteille des décoctions, préparants des sacs de commandes, pesant et mettant en sachet les herbes médicinales. Ses douleurs physiques avaient régressées, de même que ses plaques grâce au soleil et l'eau de mer, c'était bien la seule chose qui lui apportait un peu de réconfort. Mais elle était là, assise toute seule, les épaules tombantes et elle se détestait de se montrer si faible pour une chose si futile.

***

Gabrielle avait de nouveau dû discuter avec son oncle, pour la préparation du mariage, en présence de Pierre. Ils avaient parlés argent, commençant à intégrer Pierre comme un membre à part entière de la famille. Alphonse semblait toujours ravi de voir son futur presque-gendre les rejoindre pour le dîner, ou le café. Ils se mettaient rapidement à parler affaires, pendant que Gabrielle finissait par reprendre un travail de couture pour s’occuper. Il n’était pas trop désagréable en cette période, le séjour au bord de la mer l’ayant, semblait-il, détendu. 

Après une soirée au musée, Gabrielle avait fermé les yeux et laissé Pierre prendre un peu plus d’elle. Cette fois, elle n’avait plus eu peur, elle avait juste décidé qu’elle s’en fichait. Le temps lui était compté avant de devoir partager son lit avec cet homme, autant s’habituer dès maintenant.

Elle espérait simplement que son cœur arrête de s’emballer dès qu’il la prenait contre lui, ayant l’impression de sentir le parfum d’Armand partout. Puis ayant peur pour elle-même... peur que cela recommence.

***

Le commissaire Taylor avait à peine entamé son verre, il écoutait en silence ce que Pierre essayait de lui expliquer. 

Gabrielle se tenait bien droite, tentant de faire bonne figure. Pierre avait reçu un coup de téléphone pendant qu'il terminait son travail à son bureau, se préparant à sortir avec Gabrielle venue lui rendre visite. Daniel Taylor avait des choses à lui dire et Pierre avait donc sauté sur l'occasion pour retourner le voir.

« Armand aurait-il payé la mutation du docteur Courtois? Mais pour quelle raison? 

Le commissaire avait plissé les yeux, et semblait peiner à croire Pierre. 

— Je n'en ai aucune idée, j'ai trouvé ce courrier, et je l'ai lu, c'est ce que j'ai vu. Cependant, je ne sais pas pourquoi il aurait fait cela, Armand ne m'en a jamais parlé.

— Alors pourquoi ne pas en discuter directement avec lui? demanda Daniel, se redressant sur sa chaise. 

— Armand n’est pas encore revenu à Paris, et j’ai peur de découvrir d’autres choses. Je ne sais pas s’il va nier ou m’expliquer, soupira Pierre. 

— Ecoutez… Daniel soupira. Il s’avère que le Docteur Courtois doit être entendu comme témoin dans l’affaire. Je dois le rencontrer dans les jours prochains. Je vais essayer de me renseigner. 

— Comme témoin? s'exclama Gabrielle. 

— Oui, Mademoiselle. Je pense qu’il doit être entendu comme témoin expert, son avis sera entendu comme celui d’un médecin qui a un regard bien précis sur une affaire qu’il connaît. Il aura moins de poids dans le dossier, mais il sera tout de même là. Il a fait ses rapports pour les autopsies, il a mit en avant des choses objectives, sans donner son avis. Il a également rencontré en privé beaucoup des membres des familles des défunts, et nous aimerions savoir ce qui a pu se dire. Maintenant je voudrais que ses mots soient transcrit à l'écrit et que nous puissions nous servir de cela au cas ou. 

— Au cas où quoi? demanda Gabrielle

— Je ne sais pas, soupira Daniel, faisant un geste de lassitude. Au cas où les choses évoluent, au cas ou il soit suspect, et si quelqu'un d'autre devenait témoin d'un meurtre, il faut que son avis puisse être appuyé, et que l'on puisse raffermir notre position. Ou bien nous protéger. 

— Il me semble tellement évident que le Docteur Courtois sait des choses, on ne fait pas muter un expert dans une affaire en cours aussi importante, soupira Pierre. 

— Je le pense aussi.»

Pierre et Daniel Taylor se regardèrent chacun buvant et fumant. Gabrielle reprenait un peu de vie en entendant parler de cette affaire. A nouveau elle avait de l'intérêt pour quelque chose, et même si c’était pour quelques heures, au moins cela comblait le vide. Elle avait hâte que les choses avancent, mais aucun suspect n'était arrêté, il n'y avait plus de témoins, plus d'activité ou de meurtre. Paris continuait à vivre sa petite vie pleine de crimes en tout genre, d'événements politiques couverts par l'exposition universelle, mais le tueur ne semblait plus actif… La mutation du Docteur Courtois était peut-être une raison? Comment savoir? 

***

Après avoir goûter une nouvelle pièce montée pour le mariage en compagnie de Pierre, Gabrielle avait été visiter le Louvre en compagnie de Marguerite, ayant besoin de quelqu'un au cas où ses genoux lui fassent faux-bond.

Elle resta debout, devant « Psyché ranimée par le baiser de l’Amour » à regarder la sculpture. Elle ne savait plus si la grâce de l'œuvre la bouleversait ou bien la laissait sans émotion. La main de Cupidon, soulevant avec délicatesse la tête de Psyché semblait lui rappeler quelque chose, mais rien ne venait. 

De nouveau, elle se remit à bouger pour rejoindre son amie. 

***

Chaque nuit, Gabrielle se réveillait et ne parvenait plus à se rendormir passé 5h du matin, alors elle mettait à contribution son insomnie au service de la lecture. Tentant de rattraper le retard dans ses classiques. Elle avait encore des millions d’heures devant elle. La soudaine pensée de cet abîme dans son avenir lui donna la nausée. 

Il était temps de s’entourer d’être vivants, même si cela voulait dire passer du temps avec Pierre.

***

Gabrielle ne sut pas trop pourquoi elle s’était retrouvée là. Ce fut comme si elle s’était sentie happée, elle avait eu besoin de venir dans cette église et se confesser. Gabrielle était une mauvaise chrétienne, elle était pourtant à la messe chaque dimanche matin avec son oncle depuis toujours, elle n’avait toujours écouté que d’une oreille, avait commis bon nombre de péchés et n’avait été que très rarement se repentir, bien souvent sous la contrainte d'Alphonse d'ailleurs. Dans son quotidien, il n’y avait pas de pensées divines, de gestes guidés par le nouveau ou l’ancien testament. Gabrielle vivait simplement, mais tout en croyant, comme on croyait au fait de savoir que le soleil se lèverait chaque matin: cela arrivait, c’était là, et on ne le remettait pas en question. 

Alors elle était venue là et elle avait rejoint le confessionnal. Silencieusement, elle s’assit, posant son sac à côté d’elle et fixant ses mains. 

« Bénissez moi mon Père car j’ai péché…

Le prêtre, Père Antoine, qu’elle connaissait bien prit le temps de la bénir, d’une voix délicate, légèrement chevrotante. 

— Gabrielle Deslante, depuis combien de temps ne t’ai-je pas eu en confession? 

— Des années, mon père....

— Je t’écoute, mon enfant.

Gabrielle soupira longuement. 

— Je ne sais même pas par où commencer. Mais je crois que le plus important c’est que... Je suis tombée amoureuse de quelqu'un. Mais pas de la bonne personne... Je me suis fiancée, et je dois me marier au mois d'Aout.… Je ne l’ai vraiment pas voulu, c’est arrivé comme cela.

— Ce n'est donc pas de ton futur époux dont il s'agit... Cet autre homme éprouve-t-il quelque chose pour toi ?

— Je ne crois pas. C’est un homme très beau, très attirant en société. Il accorde du temps et de l’attention aux gens et se montre très généreux. Avec moi, mais aussi les autres. Je ne pense pas avoir plus que son amitié en tant que fiancée de son associé. 

— Oh... fit le père Antoine. Si tu n’as rien fait et que cet homme ne t’aime pas, pourquoi te confesser de cet amour? 

— Je... Gabrielle avait la voix qui commençait à trembler. J’en viens à détester mon futur mari, je ne supporte plus son regard, ses gestes, je hais ses mains sur moi. Je peine à le faire attendre jusqu’au mariage pour le laisser le consommer et son empressement me dégoûte et me fait me sentir dégoûtante.

— La chose n’a rien d’un plaisir, l’Eglise demande aux époux de faire des enfants, d’être pieux. Mais si ton fiancé se montre insistant, il aurait sûrement besoin d’être entendu en confession lui aussi. Cela serait une bonne chose avant le mariage. 

Gabrielle eut un petit rire. 

— Je pense que vous auriez du travail. 

— Dieu rappelle toujours à lui ses brebis égarées. Il n’est jamais trop tard. N’aime-tu pas cet homme? Pourquoi t’être engagée dans des fiançailles s’il te répugne? 

— C’est un mariage arrangé. Au début, cela ne me posait aucun souci, je pensais pouvoir apprendre à l’aimer avec le temps, il était charmant. Mais il y a eu Armand. Et pendant que mon futur mari fautait avec des domestiques, Armand était là pour m’emmener à l’Opéra, m’offrir des présents plein d’attentions, me parler, jouer du piano… 

— Tu dois refuser les attentions de cet homme, ne vois-tu pas ce qu’il représente dans ta vie? Cet Armand est ta tentation, il apparaît bienveillant comme Satan, mais chercher à t’attirer vers le pêcher. Il tente la chair et aussi l’esprit. C’est une épreuve que le Ciel envoie sur ton chemin., expliqua avec conviction le père Antoine. 

Gabrielle laissa sa tête aller de gauche à droite, réalisant à quel point Armand n’était que tentation dans sa vie, il représentait tout ce qu'elle n'aurait jamais. 

— Oui… vous avez raison. De tous ces péchés, j’en demande pardon à Dieu, et à vous mon père pénitence et absolution

— Mon enfant, je t’invite à relire la tentation du Christ, Matthieu chapitre 4 et de méditer dessus. Maintenant, récite ton acte de contrition. 

Gabrielle récita, se sentant coupable et bien plus mal encore qu’à son entrée dans l'église. Alors le père Antoine prononça la formule d'absolution, censée libérer Gabrielle de tous ses péchés qu’elle avait commis, en parole ou en pensée, par action ou par omission.

— Maintenant, va en paix.»

Lourde comme si une chape de plomb avait été coulée sur son dos, Gabrielle se releva et sortit du confessionnal. Se sentant toujours aussi seule et aussi vide, elle n’avait pas trouvé l’appel de Dieu qu’elle espérait tant.

Elle s’assit sur une des chaises faisant face à l’autel et leva la tête vers la croix. La lumière filtrait au travers des vitraux, baignant l’église d’une myriade de couleurs chatoyantes. Tout autour d’elle, plusieurs personnes priaient, faisaient pénitence. Leur foi touchait réellement Gabrielle. Elle prit le temps de regarder les gens un à un, souriant doucement en les voyant parler à voix basse, égrainer des chapelets, relire un passage de la Bible. Comme elle aurait aimé être une bonne croyante et être chaleureusement réconfortée par la foi envers Dieu. Mais rien ne venait. Ils étaient tous si beaux, si apaisés.

Puis de nouveau, elle leva les yeux vers le plafond, puis tout autour d’elle. Il y avait des centaines d’années que des personnes comme elle venaient confesser leur péchés, se confier à Dieu, et demander de l’aide. Des millions de prières avaient été prononcées, toute la foi du monde était si merveilleuse, c’est comme si les pierres pouvaient parler et lui insuffler un peu de courage. Eux l’avaient eu, pourquoi pas elle? 

Gabrielle se leva, fit un signe de croix en saluant devant la Sainte Croix et elle ressorti de l’église comme elle était venue, chargée de tous les maux du monde. 

***

Deux semaines séparaient Gabrielle de son mariage à venir. Tout était presque terminé, il ne manquait que des détails. Maintenant, Pierre s’était mit en tête de visiter des maisons à acheter pour leur futur emménagement à deux. Alors voilà qu’entre deux dossiers à plaider au tribunal, Gabrielle accompagnait Pierre partout dans Paris. Elle passait des heures à attendre dans le couloirs, ou à le regarder prendre la défense de ses clients, assise silencieusement dans le public de la salle d'audience. Ce temps passé auprès de lui permettait à Gabrielle de moins haïr Pierre, car elle commençait à l'admirer, tout du moins professionnellement. Il avait une prestance et un talent d’orateur non négligeable. Et quand il était devant une cour, il attirait toute l’attention à lui. 

Gabrielle regardait passer les maisons avec dépit, il n’y avait rien de spécial qui lui plaisait, elle ne savait pas réellement ce qu'elle attendait de son futur chez elle, mais rien ne trouvait grâce à ses yeux. A tout bien réfléchir, en fait tout manquait de vert, elle aurait aimé quelque chose de moins urbain, de moins moderne. Mais avec Pierre tout ceci était compliqué, lui qui était un féru de nouveautés, il rêvait d’une maison toute rénovée ou même tout juste construite, il avait regardé avec des artisans et des architectes pour faire construire sa propre maison. En plein Paris. Gabrielle n’avait pas vraiment relevé, mais elle se demanda à combien la fortune personnelle de son futur mari s’élevait pour pouvoir envisager un tel projet. Évidemment elle n’avait pas dit non, l’idée était plutôt plaisante, mais cela représentait encore une fois un investissement de chaque instant ! Il fallait faire des plans, trouver un terrain, trouver des artisans qualifiés et de confiance. Tout ceci lui prendrait beaucoup de temps, et d’un sens c’était plutôt une chose qui lui plaisait. Elle aurait besoin d’occupation, et choisir le papier peint d’une maison et les meubles lui semblait une façon bien agréable de remplir sa tête et sa vie. 

Tout s’accélérait, et elle avait l’impression d’être prise dans un raz de marée à chaque instant, elle qui allait trop lentement. Sa vie ne lui appartenait plus et elle ne reconnaissait plus rien, le séjour au bord de la mer avait changé beaucoup de choses. Sûrement trop pour elle. 

***

Gabrielle n'eut même pas le temps de finir son petit déjeuner, un serveur était venu discrètement passer un message à Pierre venant du commissaire Daniel Taylor, il le demandait au téléphone. Gabrielle avait attendu que Pierre revienne, sa curiosité ayant été réveillée soudainement. Ils venaient tout juste d'arriver, Pierre lui avait proposé un petit déjeuner avant d’aller se promener à l’exposition universelle. Pour rien au monde Gabrielle n’aurait refusé une sortie et un repas !

Quand Pierre rejoignit leur table, il avait l’air excité d’un enfant de 5 ans devant un arbre de Noel. 

« Je finirais ce repas plus tard, Daniel Taylor me demande de venir, il y a eu une nouvelle tentative de meurtre et la victime est toujours en vie! Il faut absolument que j’aille sur les lieux avant que la police ne mette ses sales pattes partout.

— Puis—je venir? demanda-t-elle, légèrement contrariée de ne pas avoir l'air d'y être conviée.

— Tu es sûre que tu veux venir sur la scène de crime ? Daniel m'a dit que ce n'était pas un spectacle plaisant.

— Je te rappelle que c'est déjà arrivé, nota-t-elle.

Pierre sourit un peu, et prit la veste de Gabrielle pour l’aider à l’enfiler. 

— Je vais régler notre repas et je te rejoins dehors, attends moi près de la voiture.»

Gabrielle finit de prendre son sac et son chapeau avant de s’en retourner dehors. Ils n’étaient même pas là depuis un quart d’heure que quelqu’un cherchait déjà Pierre, il donnait toujours l’endroit où il était à sa secrétaire par téléphone dès qu’il sortait de son bureau pour être joignable à tout moment. Bien sûr, il y avait des endroits où il n’y avait pas le téléphone et dans ces cas-là, Pierre devenait irritable et inquiet. 

Quelques minutes plus tard, Pierre avait rejoint Gabrielle qui avait fixé son chapeau et était prête à partir. 

Le chemin fut plus ou moins le même que les fois précédentes, sur la butte de Montmartre, mais cette fois c’était dans une habitation privée, dans une petite maison lui avait dit Pierre. La pluie battante rendait le chemin moins agréable qu’en temps normal, car hélas la voiture de Pierre ne possédait qu’une simple capote et aucune vitre: à l’inverse d’un carrosse classique. Gabrielle encaissait sans rien dire le vent gorgé d’eau de pluie, et les éclaboussures à chaque fois que les roues de la voiture passaient dans une flaque. Elle était bien trop excitée pour pouvoir tenir rigueur d'un détail aussi insignifiant qu'un peu de pluie et de boue.

Ils arrivèrent devant la maison et elle réalisa à quel point les choses devaient être sérieuses. Parfois elle oubliait à quel point tout ceci pouvait être .. réel. Trois fourgons de police et une ambulance étaient déjà stationnés devant l'habitation. Pierre allait devoir jouer des coudes pour s'imposer.

A peine sortis de la voiture, ils se firent alpaguer par un policier qui gardait la maison des badauds, leur demandant de partir. Pierre dut faire demander Daniel Taylor pour enfin voir le droit de rentrer. Gabrielle ne se sentait pas du tout à sa place et avait l’impression de gêner, elle faisait tâche avec sa robe bleue et ses jupons trempés de boue… 

Mais elle n'eut pas spécialement le temps de s'autoflageller qu'à peine la porte passée, Gabrielle se ferma. L’odeur de sang était si prenante qu’elle en eut la nausée. La maison ne possédait qu’une seule pièce, la chambre, la cuisine et la salle à manger était là devant ses yeux, aucun recoins, aucune cachette. Un incroyable capharnaüm régnait ici. Cela tranchait radicalement avec les scènes de crime précédentes, jusque-là, aucune trace, aucune éclaboussure de sang; mais là, un homme dans un état terrible tremblait sur son lit, transformé en poste de premiers secours. De nombreuses personnes en blanc s’agitaient, apportant des compresses, des dizaines de compresses, de coton et de bandages, du désinfectant, des atèles. Mais aussi de quoi faire une perfusion, avec, elle espérait pour lui, des anti-douleurs. L'homme était couvert de sang, littéralement. On avait découpé ses vêtements pour atteindre, sans lui faire mal, son torse. Ses cheveux étaient collés par le sang. Gabrielle savait qu'elle quantité de sang un corps humain pouvait contenir, mais pour autant, pas ce que cela pouvait représenter visuellement... Ce qu'elle voyait ici lui semblait de mauvaise augure.

Un des médecins faisait un rapport rapidement à la police, indiquant que l'homme était impossible à déplacer. Il avait les deux bras brisés en de multiples points, des côtes cassées, les clavicules, voire même le sternum, mais c’était impossible de le savoir avec certitude. Tout ce qui semblait résulter de ces messes basses et qu’il fallait faire vite car il n’en avait sûrement plus pour longtemps. 

Gabrielle remarqua assez vite que les policiers étaient déjà en charge de prendre des photos, de récupérer des indices, mais tout était dans un tel état: les meubles renversés, les vêtements et la vaisselle éparpillés, même un cadre photo au mur était tombé. Il avait eu lutte, et pas qu’un peu. Et, comble de l’attention, au sol, un couteau d’une vingtaine de centimètre reposait, la lame couverte de sang. 

Sans s’imposer ou que ce soit, Gabrielle écoutait, tentait de comprendre le rôle de chacun, et pour le moment ce qu'elle avait comprit c’est que la police attendait que la victime soit assez stabilisée pour pouvoir l’interroger. Les officiers attendaient, pressant et attentif au moindre détail, cette fois, il n'y avait pas eu qu'elle. Elle qui n'avait rien vu, ni entendu... Cette fois, les choses allaient pouvoir avancer, surtout s'il y avait eu lutte avec la victime.

Gabrielle n'arrivait pas à détacher son attention du couteau, abandonné là au sol… Elle supposa que l’homme avait tenté de riposter et avait atteint son agresseur. Le tueur en série était-il blessé, mortellement? Le commissaire Taylor n’avait pas l’air en forme, la mine très pâle et les yeux cernés, il semblait inquiet, mal à l’aise. Ce n’était certainement pas le moment d’aller le saluer, elle se sentait déjà très inconfortable, de trop dans cette pièce. Mais elle ne pouvait pas sortir, quelque chose l'en empêchait et ce n'était pas la peur, ou le dégout.

Le silence était en train de se faire, une partie des policiers sortit de la maison pour laisser une équipe plus restreinte, les photos avaient été prises et les indices tous relevés. Il ne restait plus que Daniel Taylor, Pierre, Gabrielle, deux officiers qui gardaient la maison à l’extérieur, un homme avec un sténographe et l’équipe médicale. Gabrielle se rapprocha discrètement pour écouter, tentant le plus possible de ne pas gêner. On avait de toute évidence donné l'autorisation à la police d’interroger la victime. Après avoir vérifié l'identité de la victime, Daniel commença à parler :

« Monsieur Francis Dharvilliers, je suis le commissaire Daniel Taylor, je suis chargé de prendre votre déposition et votre témoignage de ce que vous avez vécu. À côté de moi, je vous présente Monsieur Pierre Loiseau, c’est l’avocat qui représente toutes les victimes du tueur dont vous avez été la victime. Dites nous tout ce qu’il s’est passé, surtout n’oubliez aucun détail, ils peuvent avoir leur importance. 

Daniel parla tranquillement, à voix mesurée. L’homme dans le lit avait le souffle court et le teint cireux… Il ressemblait à un mort-vivant. 

— Eh bien.. j’étais là, dans la cuisine, j’étais en train de découper un chou pour faire une soupe pour le repas de ce midi. Y fallait que je sorte toute la matinée, j’allais être bien content d’rentrer et voir que le repas était prêt. Sauf que pendant que je cuisinais, j’ai entendu un bruit derrière moi. Y avait un type, aussi grand que la dame là-bas. 

Gabrielle eut le sang glacé quand il la montra du doigt et que tout le monde se tourna vers elle. L’homme au sténographe notait tout, il demanda à Gabrielle sa taille exacte, celle-ci répondit avec une voix à peine éclaircie. 

— Je lui ai demandé ce qu’il faisait chez moi, et comment il était entré. Il a pas répondu, il s’est jeté sur moi, d’un coup. Il était froid, froid comme la mort, m’sieur le commissaire. 

Dans son regard, l’homme revivait la scène. Gabrielle avait croisé ses bras sur elle-même, craignant de se mettre à trembler. 

— Il m’a attrapé et m’a retenu, il avait une force incroyable, j’avais jamais vu ça. Je pouvais pas lever les bras. J'pensais pas ça possible, je suis palefrenier on peut pas dire que je sois pas costaud hein. Je pensais qu’il allait me tuer, prendre mon couteau et me planter. Sauf que non. Il m’a mordu, là. 

L’homme montra son cou, bandé. Gabrielle eut un frisson qui la secoua toute entière et posa sa main sur sa gorge, comme si elle pouvait sentir elle aussi la morsure. Puis elle revoyait encore le cou déchiré de l'homme qu'elle avait retrouvé...

— Et croyez-moi ou m’croyez pas, mais il buvait mon sang, à grosses gorgées. J’pouvais plus bouger. Sauf qu’à un moment, dehors y a une voiture à moteur qui a pétaradé, il a sursauté et j’ai pu m’échapper. Sans trop réfléchir, je l’ai planté avec mon couteau, dans le torse. Il a hurlé et m’a poussé dans l’étagère, je me suis tout pris sur la goule. Et là, quand j’ai relevé les yeux, il retirait le couteau de lui. Juste comme ça, sans broncher. Il l’a jeté par terre et il a voulu m’attraper de nouveau, on s’est battu, mais j’avais pas le dessus. J’ai bien cru que j’allais y passer. Sauf que là, y a quelqu’un qui est arrivé, je hurlais tellement fort, ça a dû alerter les voisins. Et en ouvrant la porte, j'sais pas ce qu’il s’est passé, il a dû avoir peur, il est parti d’un coup. Tellement vite que personne à vu par où.

Le silence qui régnait dans la petite maison était quasi religieux, tous concentré sur le récit de Monsieur Dharvilliers. 

— C’est votre voisin qui est venu? 

— Oui m'sieur, mais je l'ai pas revu. Il est peut-être chez lui, c’était pas un beau spectacle.

La victime commençait à manquer de souffle, à peiner pour parler. 

— Vous sauriez me le décrire votre agresseur? 

— Pas très bien, j’suis pas bon pour retenir le visage des gens… Mais il était pas gros, pas maigre non plus. Il était brun avec les cheveux très long, au moins aux épaules, si c’est pas plus. Et il avait les yeux clairs, ça je m’en souviens, les yeux très clairs, il me regardait comme si j’étais une proie.»

Il eut une quinte de toux, sanglante. Gabrielle détourna un peu le regard, elle ne se sentait pas bien. Soudainement, une forte nausée la prit. Elle avait besoin d’air. Le choc des découvertes était trop grand pour elle, et tout ce sang…

Sans crier gare, elle sortit de la maison pour aller respirer à l’extérieur, en vitesse. La pluie n’avait pas cessé, dehors des petits torrents de boue commençaient à dévaler la pente. Peinant à faire passer sa nausée, Gabrielle reprit son mouchoir pour tenter de respirer quelque chose de plus agréable, puis s’éventa fastidieusement avec. 

Alors qu’elle reprenait doucement ses esprits, Gabrielle regarda autour d’elle. La seule maison non loin devait être celle de l’homme qui avait aidé monsieur Dharvilliers. Lentement, elle avança vers la bâtisse. Mais à peine eut-elle franchi le chemin de terre que son regard fut attiré par un reflet, juste dans le coin de son œil.

Machinalement, elle tourna la tête. Là, en haut d’un des moulins de la butte, il y avait quelqu’un. Juste dans l’ouverture d’une des petites portes. Ce n’était qu’à cinquante mètres à peine, mais elle vit très distinctement un homme aux cheveux long, au visage assombri et aux vêtements en lambeaux. Et lui aussi l’avait vue. Une flambée d'adrénaline, de peur et de sidération monta en elle. C’était lui. 

« Mademoiselle Deslante? Cria un des policiers, sortant de la maison. 

Gabrielle sursauta et tourna la tête vers la voix qui l’appelait, la bouche grande ouverte, prête à hurler, tremblante de la tête aux pieds. 

— Il est là!! Monsieur Taylor!! Il est là! s’époumona t-elle. 

Tous sortirent de la maison précipitamment, et Gabrielle continua de leur crier qu’elle l’avait vu tout en montrant le moulin. Deux policiers s’élancèrent vers l’immense bâtisse sans chercher à comprendre tandis que Pierre s’élançait vers Gabrielle, glissant dans la boue avec des chaussures de ville. 

— C’est le meurtrier, il est là haut je l’ai vu !! je l’ai vu !

Hystérique, elle n’arrivait plus à se contrôler car la peur avait prit le dessus Pierre l’attrapa par les bras pour la contenir, tentant de la calmer. 

— Ils sont partis Gabrielle, ils vont aller le chercher. C’est bon, ne t’inquiète pas. 

Il disait cela, mais sa voix trahissait son état. 

— Gabrielle. Gabrielle regarde-moi, doucement, il la força à le regarder. Daniel est encore à l’intérieur, monsieur Dharvilliers est en train de mourir. Rentre avec moi, viens te mettre à l'abri. 

— Non non non!! Je ne veux pas rentrer la dedans, je veux rentrer chez moi. Je veux… il m’a vu Pierre, il m’a vu lui aussi !! 

— Gabrielle, ça va aller.» 

Mais Gabrielle était trempée, d’eau et de boue, échevelée. Ça n'allait pas du tout. La pluie était glacée et elle avait l’impression de bouillir de l’intérieur, le souffle commençait à lui manquer. Sa tête tournait dangereusement, de plus en plus vite et fort. Tellement qu’elle commençait à voir flou, et il lui était impossible avec le corset de reprendre son souffle totalement, les bouts de ses doigts et de son nez se mirent à fourmiller désagréablement. Ses paupières papillonnèrent jusqu’à se fermer et sa conscience la quitta sous l’émotion trop intense. Gabrielle s’évanouit dans les bras de Pierre qui la retint. Non, ça n’allait pas. 

A suivre...

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