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♪ Dans l'eau glacée, j'ai songé à te noyer,

Te lacérer,

Ou t'asphyxier.

Dans l'âtre, j'ai pensé à t'y jeter,

T'éviscérer,

Peut-être t'immoler.

Ou nous brûler, pour ne plus jamais nous recroiser,

T'oublier,

Disperser les cendres de notre passé. ♪

Il est vingt-trois heures trente lorsqu'Amalia sort de chez elle. Sous le ciel de novembre, où n'apparaît aucune clarté, elle fredonne la mélodie d'une berceuse que son frère lui chantait pour s'endormir naguère encore. Si neuf ans les séparaient, le temps n'a jamais semblé les arrêter, ni les différencier ou les empêcher de s'aimer. Un amour vibrant. Une affection déchirante, aussi brûlante que les flammes de l'enfer qui les accueilleraient à la suite d'un destin tragique. C'est sûrement là qu'Alexeï l'attend déjà, se languissant de revoir sa tendre sœurette, sa partenaire de crimes.

Dramatique, c'est ce qu'a toujours été leur vie. Leur existence de débauche, de cruauté et de ce sentiment de puissance qu'ils ont longtemps partagé. Il est vrai que leur enfance ne les a pas épargnés, que leurs parents, insensibles, les ont conditionnés à la violence, aux spectacles sanglants, aux larmes acérées et aux couteaux tranchants. Et cela, depuis le plus jeune âge, pour cette douce Amalia et ce tendre Alexeï, il n'y avait que des cris, des hurlements de douleur et des frissons de peur. Spectateurs des dérives d'un père assassin, psychopathe de nature, et d'une mère entichée – sûrement droguée ou proche de l'aliénation, non loin de la soumission – comment pouvaient-ils ne pas dériver à leur tour ? Oui, comment ne pas devenir davantage cruel qu'un paternel à la poigne d'acier et aux pulsions mortelles ?

Un sourire aux lèvres, Amalia bifurque au coin d'une rue. Sifflotant toujours sa berceuse préférée, elle s'immobilise lorsqu'elle aperçoit cette étendue lugubre de maisonnées abandonnées, ces allées qu'elle connaît désormais par cœur et qu'elle aime retrouver à la nuit tombée. Elle lève un regard vers ce ciel obscur, cale une mèche de sa chevelure brune derrière son oreille et apporte une main à son visage pour souffler un baiser à qui pourrait le désirer. Seul son aîné est présent dans ses pensées, ce frère qu'elle a aimé si inconditionnellement qu'elle a fini par se noyer. Dans un océan d'éther, de luxure, mais sans jamais se l'approprier ; elle n'a jamais goûté aux plaisirs charnels, ni même eu l'envie de s'y perdre. Alexeï était sien avant d'être celui de cette catin qu'il baisait inlassablement. C'était indéniable, mais il avait tendance à l'oublier.

Elle les écoutait parfois prendre du bon temps, en riant et jurant, en pleurant et suppliant. Elle ne souhaitait pas la place de cette infâme Maria, non, elle se moquait bien qu'il la fasse jouir en l'étranglant ou la bâillonnant, mais elle espérait devenir son monde. L'univers de son frère, devenir celle sur qui il pouvait éternellement se reposer afin qu'il puisse trouver la paix. Elle voulait posséder toute son attention comme lorsqu'ils œuvraient, se vouaient à l'abomination. Elle désirait qu'il ne voie qu'elle, puisqu'elle était, depuis bien des années, sa seule famille.

En effet, leurs parents avaient succombé à cette vésanie morbide, lorsqu'elle avait six ans et son frère quinze, en s'ouvrant respectivement les veines après une nuit lubrique. Ils avaient été retrouvés morts au petit matin, dans le lit conjugal. La scène avait été merveilleusement dramatique, si belle, de pourpre et de larmes. Alors, lorsque cette Maria au regard sournois s'était immiscée entre eux, Amalia avait développé une jalousie sordide. Au point qu'elle s'imaginait la frapper, si fort qu'elle n'aurait plus l'énergie ni l'envie de crier ou de se débattre. Dans ses rêves, elle s'est vue la torturer, lui lacérer la peau, la brûler au fer rouge, puis lui retirer, à la cuillère, ses yeux qu'Alexeï aimait admirer. Oui, Amalia était souvent victime de divagations, prise d'euphorie et de pensées sanglantes. Jusqu'à ce fameux jour où la folie avait pris le dessus, sur elle, sur son esprit malade, sur son âme déviante. Maria avait fini le nez dans son propre sang, une mare gluante et colorée qui avait ravi la jeune femme, envahie d'un sentiment de satisfaction étonnamment puissant. Alexeï n'avait désormais plus qu'elle à contempler, non pas comme une amante en mal d'amour, mais comme un point d'ancrage dans ce monde qui ne comprenait pas la splendeur de leurs éclats, de leurs excès de créativité, tout en poésie muette, tout en peinture parfaite. Un panel de rouge, variant du sang frais et odorant à celui coagulé et nauséabond. La cadette avait toujours été plus inventive et dominatrice que son frère. Si jeune, et pourtant si pleine de cruauté. À l'enterrement de ses parents, aucune larme de tristesse ou de douleur ne lui avait échappé. Du haut de ses six ans, ses petits doigts serrés à ceux d'Alexeï, elle rejouait simplement – fascinée – la scène dont elle avait été témoin en entrant dans la chambre de ses parents trois jours auparavant.

Entre le marbre et les fleurs séchées, la brunette reprend son chemin. En un hochement de tête, elle salue ce vieux Gregor qui lève son chapeau et la regarde passer. A-t-il conscience qu'il reste assis sur sa propre tombe sans jamais se relever ? Sait-il qu'il est mort quinze ans plus tôt et que le bouquet défraîchi qu'il tient à la main est celui que sa nièce lui a apporté le mois dernier ? Amalia l'ignore et songe à lui demander avant de finalement hausser les épaules et de ne plus s'en soucier. Des âmes errantes, il y en a partout autour d'elle et pourtant, jamais elle n'a eu l'envie de leur parler. Il n'y a qu'un esprit, ici, qui détient son intérêt. Il réside au bout de l'allée, sous une stèle si belle et étincelante qu'Amalia ne voit qu'elle, même dans l'obscurité qui se répand sur le cimetière.

Lorsqu'elle aperçoit ce visage qu'elle adore et où se perdent, devant un regard émeraude, d'épaisses boucles charbonneuses, une satisfaction malsaine s'empare d'elle. Elle s'arrête, si près du corps glacé, qu'elle pourrait sentir un souffle effleurer sa peau s'il respirait encore. Elle lève une main assurée, caresse la joue froide de son vis-à-vis, retrace l'arête d'un nez droit et fin puis frôle l'arc de Cupidon d'une bouche carmine.

— Bonsoir Alexeï, ronronne-t-elle. Je suis heureuse de te voir.

Les traits tirés, il baisse la tête pour croiser le regard de sa sœur. Une douleur sans pareille déforme ses traits, ses yeux verts virent à l'orage alors qu'une pointe transperce son cœur qui ne bat pourtant plus.

— Pourquoi tu me tortures de cette façon ? murmure-t-il, les lèvres tremblantes. Arrête, Lia, je t'en prie.

— Tu me manquais, répond-elle avec désinvolture.

Elle a conscience que sa présence l'oppresse, qu'il préférerait ne plus la voir ni même songer à elle, pourtant, elle continue de venir chaque soir. C'est un rituel hebdomadaire depuis six mois qu'il est décédé. Elle ne voulait pas qu'il parte en paix, qu'il s'éteigne à jamais, voilà pourquoi elle a décidé de l'enterrer dans ce cimetière où une force surnaturelle pousse chaque âme à se réveiller lorsque le crépuscule apparaît. C'est inexplicable, personne ne sait ce qui dort en ce lieu pour que les esprits restent bloqués à l'entre-monde, mais ce pouvoir, venu d'outre-tombe, est une bénédiction pour Amalia. Elle incline la tête, appose ses doigts sur la plaie béante qui creuse le cou d'Alexeï et sourit tendrement. Un frémissement le secoue, si de son corps il ne reste que des os et des lambeaux de peau décomposée, lorsqu'il s'éveille à la lueur de la nuit, il est fait de chair et de sang. Il ressent chaque souffle, chaque effleurement, chaque caresse sur son épiderme douloureux. Pris de colère, il repousse violemment la main de sa sœur puis recule d'un pas.

— Ne me touche pas ! C'est à cause de toi si je me retrouve prisonnier de ce cimetière maudit.

— Ne rejette pas la faute sur moi, se renfrogne-t-elle, c'est toi qui as laissé cette pauvre fille tout gâcher !

Heurté par ses paroles, il recule davantage, souhaitant mettre de la distance entre lui et sa sœur qu'il peine à reconnaître. Alors qu'un mètre les sépare, son corps est propulsé en avant, si brusquement qu'un grondement de rage lui échappe. Il sait pertinemment qu'il ne peut pas partir, qu'il est enchaîné à sa tombe et que s'en éloigner lui procure une douleur suffocante, pourtant, il persiste chaque nuit à tenter de s'en défaire. Comme s'il était capable de déjouer les lois étranges et incompréhensibles de cet endroit réprouvé.

— Je l'aimais, Amalia ! articule-t-il difficilement. Je voulais changer pour elle, cesser toutes ces conneries, tenter de me faire pardonner mes erreurs et tous ces crimes immondes qu'on a commis. Mais tu l'as tuée avant que je ne puisse me repentir !

— Ce que tu peux être naïf, sombre crétin ! Croyais-tu sincèrement que les cadavres que tu traînais à tes basques auraient pu subitement disparaître ? Que les litres de sang que tu as fait couler auraient pu miraculeusement s'effacer ? Elle a eu ce qu'elle méritait pour t'avoir éloigné de moi ! rugit-elle désormais folle de rage. Elle n'avait pas le droit de respirer alors que moi, je suffoquais, seule dans mon coin !

— Tais-toi ! Je ne t'ai jamais abandonnée ! J'ai toujours été là, j'ai toujours pris soin de toi, comment as-tu pu me faire ça ? Comment as-tu pu me regarder mourir sans lever le petit doigt ? Tu es détestable, Lia. Je pensais être comme notre père, mais c'est toi, la descendance du diable ! Tu n'as jamais ressenti aucun remord !

— Parce que toi, oui ? Tu as oublié que c'est toi qui as mis la lame dans mes mains pour que j'achève ta proie alors que je n'avais que huit ans ?

— Parce que tu me l'avais demandé ! Si j'avais su, Amalia, jamais je n'aurais laissé les choses déraper de cette façon. J'étais jeune et con, j'avais bêtement pensé qu'en agissant comme nos parents, je ne me sentirais jamais seul !

— Tu ne l'étais pas et tu ne l'as jamais été !

— J'avais besoin de plus que ça, Lia, soupire-t-il un sanglot dans la voix. Tu n'as jamais su me comprendre, tu n'as jamais vu à quel point je te désirais.

Surprise, la brunette amorce un geste de recul. Ses lèvres, charnues et peintes d'une délicieuse couleur prune, s'entrouvrent en une expiration.

— Qu'est-ce que tu racontes ? bredouille-t-elle, dans l'incompréhension la plus totale.

— Tu as toujours été aveugle et si bornée, dit-il en un sourire triste. N'as-tu jamais vu à quel point elle te ressemblait ?

Pensive, Amalia redessine les traits de Maria. Sa longue chevelure brune, ses grands yeux azur, semblables aux siens. Puis, elle imagine la bouche joliment tracée de celle qui a succombée à d'atroces souffrances. En se concentrant suffisamment, elle entend également l'éclat taquin de sa voix qui la faisait trembler de rage, mais qui, en y réfléchissant bien, faisait écho à sa propre voix. Maria était son reflet lorsqu'elle s'admirait dans la psyché.

— Mais tu as dit que tu l'aimais...

— C'était le cas, soupire-t-il, j'ai fini par m'éprendre d'elle parce que je refusais de t'avoir. J'ai été un être abject, j'ai commis des atrocités, mais je me suis toujours haï de te désirer. Je ne suis pas ce monstre-là.

Un sourire tendre étire la commissure des lèvres d'Alexeï, pourtant, son regard reflète une tristesse insoutenable, une rage grandissante.

— C'est ignoble, chuchote Amalia, même pour toi.

— Pourquoi crois-tu que je me suis lacéré la peau en apercevant mon exutoire gisant dans une mare de sang ? s'enquiert-il en poussant un soupir d'exaspération.

Le temps semble s'être suspendu autour d'eux, l'air devient soudainement si lourd qu'Amalia peine à inspirer.

— Je pensais que tu me détestais, se plaint la jeune femme, la gorge nouée.

— Bien sûr que je te déteste, rétorque-t-il avec aplomb. Et je me dégoûte également, c'est dégueulasse, n'est-ce pas ?

Un éclat vif étincelle dans le regard d'Amalia. Une idée folle l'effleure l'espace d'une seconde, puis prend tellement de place que son cœur s'emballe comme il ne l'avait plus fait depuis six longs mois.

— Évidemment que ça l'est ! s'exclame-t-elle dans un rire hystérique. Mais j'ai la solution pour que nous ne soyons plus jamais séparés !

Sans laisser le temps à Alexeï de réagir, sa petite sœur dégaine une lame de rasoir qui brille sous la lueur de la lune partiellement visible. Elle ricane, observe le ciel durant une demi-seconde puis s'entaille la gorge en un mouvement sec et précis.

Une éclaboussure rougeâtre et brûlante atteint le visage glacé du revenant. Un cri étouffé lui échappe alors qu'il observe, ébahi et étrangement terrifié, le corps de sa sœur s'écrouler sur le sol. Les doigts frémissants, il écarte une mèche brune du front d'Amalia et la contemple s'éteindre comme il s'est lui-même éteint il y a quelques mois. Une douleur pulsatile lui vrille les tempes, il ploie sous le poids d'une souffrance innommable, alors que les esprits errants ont le regard fixé sur lui. Des cris résonnent dans le cimetière, des rires maléfiques se mêlent aux sanglots d'Alexeï, aux gémissements étranges qui s'élèvent de la bouche entrouverte d'Amalia. C'est une cacophonie, une mélodie macabre, qui restera gravée à tout jamais entre les pierres tombales, qui fera trembler les fleurs fanées à la tombée de la nuit. Alexeï souffre de la mort de sa tendre petite sœur, mais il sait également qu'elle restera éternellement à ses côtés.

Chaque fois que le soleil déclinera, Amalia sera. Tout comme son frère, et ces centaines d'âmes prisonnières de ce cimetière maudit.

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