Le conteur – 2

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La chaussée de cristal s’efface derrière nous. Le sol devient pierre rugueuse, grise, veinée d’ocre. Les sabots cognent plus sourdement, l’écho se perd dans l’air vaste.

Des odeurs nouvelles montent : poussière chauffée, sève, lichens. Le vent souffle en bourrasques, apporte des cris d’oiseaux invisibles. Je plisse les yeux : au loin, les premières pentes de l’inselberg s’étalent, ourlées de pins tordus.

Le sergent monte droit, serein en apparence, la main posée avec maîtrise sur ses rênes. Son cœur bat plus vite qu’il ne veut le montrer, m’indique Bhediya. Je lui adresse un bref sourire, sans rien dire.

Le sergent conduit nos montures avec assurance, l’air clair du matin fouettant nos visages. La route serpente à travers vergers, champs et prés, séparés par des haies. D’un pâturage à l’autre, chevaux, bovins, ovins ou caprins paissent. Puis, nous longeons une chênaie dont les glands nourrissent des porcs noirs. Au loin, une forêt d’épineux s’étend, bientôt remplacée par des feuillus. Nous dépassons plusieurs domaines agricoles, les animaux de basse-cour s’égaillent à notre approche.

La ville se dessine enfin. Nos chevaux passent le trot. Le sergent Seaghdh engage la conversation :

« Le palais n’est plus très loin…
— Cette voie est très large, on doit pouvoir y chevaucher à six de front.
— Oui, il s’agit de l’allée royale. Les autres rues sont deux fois moins larges.
— Toutes ?
— Toutes !
— Pas celles des bas quartiers ?
— Il n’y a pas de bas quartiers au domaine royal.
— Je ne vois pas de rigoles ?
— Il n’y en a point ; elles sont remplacées par des conduits souterrains. La ville est magique : lorsque nous construisons un nouvel édifice, les architectes demandent au matériau d’amener de l’eau saine ici, d’évacuer celle qui est souillée là.
— Fantastique !
— Non, magique. »

Les bâtiments n’excédant pas trois niveaux sont tous de pierres blanches, à toit plat avec terrasse.

« Sur l’allée du roi, à l’exception d’une hostellerie à l’entrée et d’une autre près du palais, il n’y a que des résidences. Dans les rues perpendiculaires, vous apercevez des échoppes et commerces reconnaissables à leurs enseignes et à la couleur des volets… »

Des sigles sont incrustés dans certains murs. Des non-mages peuvent y activer des sorts, s’ils y sont habilités, m’informe le sergent.

Un mille avant d’y parvenir, nous commençons à distinguer le palais. Il ressemble bien davantage à ceux de mon pays qu’à ceux des contrées de Shanyl et Shanya. Tel qu’Aoife Nic Aonghusa le décrivait.

Le soleil est au zénith⁽¹⁾, ce qui explique sans doute le petit nombre de personnes que nous croisons.

À mes côtés, Bhediya avance sans ralentir. Les regards glissent de lui à moi, hésitent, reviennent.

La présence de Bhediya inquiète tout le monde — mais l’artefact à la ceinture du sergent suffit à tenir la peur en laisse.

La perspective s’élargit. Le palais se dresse enfin devant nous, masse claire et vertigineuse dont les dômes ambrés captent la lumière. Je demeure un instant saisi. Mélusine me l’avait promis : « À la fin de ton voyage, tu pourras admirer “Dé Chich Danann”⁽²⁾ ».

Plus nous progressons, plus les dômes se dessinent, pleins et ambrés sous la lumière. Je murmure : « Dé Chich Danann. »

Lorsque nous franchissons l’entrée, je ressens une légère résistance, comme à travers un rideau d’air plus épais.
Percevant ma perplexité, le sergent Seaghdh précise : « Depuis que des groupes étrangers armés ont été signalés, la protection du palais est activée — au niveau minimum… pour le moment. »

Nous débouchons dans une cour immense.
Quatre cavaliers se joignent à nous jusqu’au palais.

Un escalier monumental permet d’accéder à la terrasse.
Le sergent et un caporal mettent pied à terre, confient les rênes de leurs montures à l’un des soldats. Je les imite. Aussitôt, les trois lanciers repartent avec nos chevaux.
Nous pénétrons dans le palais.

Le sergent Seaghdh ouvre alors la porte de gauche et nous fait entrer dans une pièce sans fenêtres, baignée d’une clarté venue du plafond. Il applique la paume sur un sigle identique à celui qu’avait touché le lieutenant Ilteram.

Le sergent remet ostensiblement l’artefact à un caporal avant de me faire signe de le suivre.

Après un bref silence, il m’informe que, si j’y consens, le loup attendra ici sous la garde du caporal. Bhediya demeure calme ; je prends cela pour un accord. Je dépose mon bagage sur un banc de marbre ambré. Le sergent m’invite à le suivre.

Je laisse derrière moi le loup, le caporal… et l’artefact capable de nous foudroyer tous deux.

Lorsque je franchis le seuil, je sens encore sa présence derrière moi, immobile.

L’antique tradition voudrait que je sois tête, torse et pieds nus pour requérir le vivre et le couvert au nom de Dana. L’usage contemporain admet que je sois chaussé.

C’est donc botté de cuir rouge, vêtu d’un pantalon de soie dorée et ceint d’un ruban , que j’entre.

Le sergent me suit. Il s’efface pour laisser sortir trois ménestrels, puis referme le battant derrière lui avant de monter la garde.

La salle se révèle d’un seul coup : plafond très haut, volume démesuré. Le gigantisme décrit par Aoife Nic Aonghusa n’avait rien d’une exagération.

Des tables couvertes de lin blanc brodé d’arabesques noires et dorées ont été dressées pour une quarantaine de convives. Disposées en U, elles laissent un espace libre au centre, dans lequel je m’avance.

Je sens l’attention de tous converger vers moi.

Le rôt⁽³⁾ vient d’être servi. Le silence s’installe à mon arrivée. Presque aussitôt, les femmes le rompent par des chuchotements.

« Qui est-ce ?
— … beau…
— Il est à croquer.
— T’as vu comme il est bâti ?
— Cinq pieds cinq pouces… trop petit pour toi.
— Poitrine large, hanches étroites…
— Joli minois. »

Parvenu à deux pas de la table transversale, je m’immobilise. Les murmures cessent lorsque le roi se lève.

¤¤¤

Notes :

1) Le mot est utilisé ici au sens usuel (point le plus élevé de sa trajectoire) et non au sens astronomique.

2) Dé Chich Danann ➢ Les seins de Dana (gaélique). Dénomination inspirée par les deux collines nommées Dé Chich Anann ➢ Les seins d’Anu (autre nom de Dana), situées à vingt kilomètres de Killarney.

3) Plat principal composé de diverses viandes rôties et de sauces, autour duquel s’organise le banquet.
Voir l’excellent billet : http://medieval.mrugala.net/Alimentation/Banquet.htm

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