La divergence – 1
Les plus avisés ne se laissent jamais regarder dans les yeux.
Mais, il est bien d’autres manières de franchir ces portes.
भेड़िया (Bhediya)
Bonjour, Chandra m’appelle Bhediya, et je viens d’entrer dans ton cerveau.
Bhediya, franchement, désigner un individu par le nom de son espèce – apparente dans mon cas – dénote de la part de Chandra un manque total d’imagination ; pourtant sur certains sujets, il en déborde. Ou alors serait-ce qu’il ne souhaite pas créer de lien personnel ? Ce qui démontrerait qu’il n’a pas la moindre idée de ce qui nous attend.
J’ai un nom, bien entendu, comme la plupart des créatures, mais je ne te le confierai pas. En effet, connaître le nom d’un être, d’une chose, d’un élément ou d’un phénomène, donne un grand pouvoir à celui qui sait s’en servir. Les yeux sont les portes par lesquelles on peut pénétrer en toi. En revanche, le nom est la croix d’attelle, dans la main de l’initié, pour faire de toi une marionnette. Plus il est puissant, plus il y a de fils qui te lient à son contrôle.
Tu ne me crois pas ? Pourtant, je suis bel et bien là, dans ta tête ! J’y suis entré par tes yeux !
Les fermer n’y changera rien, bien au contraire. Secouer la tête non plus.
Plonge-toi plutôt dans ce souvenir.
Plein hiver sur An t-Eilean Sgitheanach.
Le soleil a disparu depuis une demi-heure.
Deux jours sans neige sur Na Beanntan Dearga.
Tu longes Teanga Mhòr.
Le sentier est dégagé : une vingtaine d’humains l’ont foulé il y a… une heure environ.
Leur odeur stagne encore dans les creux. La sienne s’en détache — mousse froide, cendre, laine humide.
L’air entre vif dans ta gueule, râpe la gorge, descend brûlant jusqu’aux poumons.
Le sol dur renvoie la percussion de tes pas.
Ton rythme s’accorde à la pente.
À l’extrémité de la crête, la sente incline à gauche. Nord-ouest.
Tu prends le raidillon ⁽¹⁾. Les griffes accrochent la croûte gelée, la pierre répond sous la neige.
Le chemin suit Allt Bealach na Sgairde ⁽²⁾.
Tu le quittes. Plein nord.
Vers la passe entre Beinn Dearg Mhòr et Sgùrr Mhàiri.
Le vent descend du col.
Fer. Feu. Peau.
Et derrière tout cela — elle.
Oreilles dressées. Museau haut.
Rien ne bouge.
Tu bifurques à droite.
La face nord-est est raide ; la neige cède par plaques, mouille la base de tes pattes.
Plus haut, tu coupes à gauche.
Un replat.
La sente du sommet le traverse.
Puis la pierre.
Granite nu.
Plate.
Encore tiède.
Cinquante pas du sentier.
Tu la connais.
Le soleil la chauffe de la fin de matinée jusqu’au couchant.
Même maintenant, l’air au-dessus d’elle est plus souple.
Depuis que tu as quitté la trace humaine, ta piste marque la neige vierge — deux pouces d’épaisseur.
Tu n’y prêtes plus attention.
Un frisson part de la nuque, glisse le long de l’échine, secoue la queue.
Les cristaux tombent de ton pelage.
Tu te couches.
La pierre rend ce qu’elle a gardé.
Ta chaleur s’y mêle.
Ton cœur bat contre le granite.
De là, la pente descend vers Bealach na Sgairde.
Nouvelle lune.
Cela suffit.
Ils sont quarante environ, serrés autour du feu.
Le bois crépite — tendre, encore vert.
Chêne. Bouleau. Graisse.
Peur.
Sa trace est là, mêlée aux autres, mais distincte.
Le vent cesse.
Tu inspires lentement.
L’air froid remplit ta poitrine.
Tu pousses un hurlement parfaitement identifiable pour signaler ta présence.
Long.
Net.
Pas pour tes congénères.
Pour elle.
¤¤¤
Notes :
1) Les amateurs de rando en montagne, qui ont eu le plaisir de fouler le “Glamaig and the northern Red Hills circuit” reconnaîtrons les lieux grandioses évoqués ici. Aux autres, il reste le charme du gaélique écossais, peut-être aussi l’envie d’aller voir de plus près Na Beanntan Dearga (Les collines rouges) de l’île de Skye.
2) Le mot Allt (brûlure) désigne aussi bien un ruisseau ou un torrent que la faille qu’il a creusée.

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