Magie – 3
Anthéon
Lorsqu’à l’horizon émergea la lune, un troisième éclair déchira le ciel ; mes dômes sonnèrent à l’unisson, et dans l’origine du monde se matérialisa un halo étincelant. L’air vibra — comme s’il se souvenait des premières pulsations du cosmos.
Intimement unis, nimbés par les scintillements de leurs arabesques, en extase, Liam et Eileen lévitèrent ; portés par les vibrations, ils se fondirent dans leur éclat avant de disparaître lorsque le silence revint.
Déjà, lors des précédents éclairs, au comble de la félicité, ils avaient été transportés : la première fois dans la salle de l’oracle, la seconde dans celle des incantations. Faire coïncider événement astronomique, foudre, transplanage et orgasme, cela dénote un sens de la mise en scène digne d’un bateleur !
Je revois encore ces places de villages où, entre farce et mime, les saltimbanques s’agitaient, tandis que de jeunes apprentis magiciens faisaient apparaître, dans un éclair : ici un rapace sur leur poing, là un fauve à leurs pieds, ailleurs un singe sur leur épaule.
Pourtant — non, il ne s’agit pas de poudre aux yeux. La magie mise en œuvre repose sur les configurations astrales ; il n’est guère surprenant que ses effets se soient produits simultanément aux transitions.
Quel savoir détient réellement l’étrange créature qui rôde en moi ?
Un paramètre me résiste : comment Eileen et Liam ont-ils pu, par trois fois, se trouver précisément en situation de procréer ?
La créature les aurait-elle manipulés ? Non… je la surveillais. Du moins, au début. Car ensuite — elle a disparu.
Disparu ! Bien avant que le couple royal ne fasse sa brève apparition dans la salle des incantations, elle s’était déjà volatilisée.
Ailleurs, mais où ? J’essaie de la contacter : rien. Son esprit s’est tu, aussi muet que les ombres qui me hantent — toutes, sauf Liam et Eileen.
A-t-elle vraiment disparu, sublimée par une magie mal maîtrisée ? A-t-elle quitté cette réalité ? A-t-elle fermé son esprit pour se fondre dans la masse, ou bien se tient-elle, suspendue, en stase entre deux états ?
Ma seule certitude, c’est qu’à la fin du decrescendo de sa seconde incantation, le poids de son corps cessa soudain de peser sur le sol ; le fil mental qui nous liait se rompit, et elle n’eut pas recours aux enchantements du palais pour se télétransporter.
Quelle nuit ! Jamais mes escaliers ne furent si fréquentés, jamais tant de chambres censées être occupées ne le furent si peu, jamais je n’eus à veiller sur tant de râles, de cris et de gémissements pour qu’ils ne franchissent mes murs.
Il y a des millénaires, lorsque je décidai de fusionner avec la matière qui constitue aujourd’hui mon corps, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour — ou plutôt une nuit, et peut-être plusieurs — je deviendrais… un lupanar.
Je n’avais pas mesuré l’ampleur de l’exaltation charnelle que provoquerait la manipulation que la créature opéra avec mon aide. Mais ce désagrément est bien peu de chose face à l’œuvre accomplie : la conception de celle qui portera mon nom.
C’est au plus profond du palais — là où mes racines plongent dans l’origine du monde — que, lors de leur translation, Liam féconda Eileen. Et c’est là que je dotai cette nouvelle vie d’immenses pouvoirs…
…
– hh –
…
Il faut que je sache où elle est.
M’aurait-elle mystifié ?
Que Dana fasse qu’elle ne soit pas l’embryon d’Eileen !

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