En Shay – 2 – L’énigme
La lumière de l’astre nocturne baignait le visage d’Aubierge ; un sourire s’y épanouit. Sa main droite se posa sur son ventre, qu’elle caressa lentement. Son regard se leva vers la lune et s’y fixa.
La chambrière, agréablement surprise, interrompit sa lecture, hésita un instant puis, ravie, acheva :
C’est pourquoi l’amitié s’établit entre le Macc Óg, Ailill et Medb.
Et c’est pourquoi Óengus et ses trois centaines d’hommes accompagnèrent
Ailill et Medb à la Razzia des Vaches de Cúailnge.
Ainsi, « Aislingiu Óenguso Maicc in Dagdai » est le titre de ce conte dans le Táin Bó Cúalnge. ⁽¹⁾
« Baronne…
— …
— Madame Aubierge », tenta la camériste en osant lui branler doucement l’épaule.
Rien n’y fit. Si Aubierge semblait heureuse, voire rayonnante et si ses yeux brillaient, elle demeurait pourtant, autrement, aussi absente que précédemment.
Le raz de marée l’avait arrachée aux limbes pour la déposer dans un écrin d’amour. Un palais merveilleux, fait de symétries, d’arches et de dômes, s’organisait autour d’un jardin exotique ordonnancé à l’entour d’un plan d’eau.
L’air y était doux, embaumé du parfum des fleurs et des fruits dont regorgeaient massifs, arbres et jusqu’au bassin.
Elle n’y était pas seule. Une dame d’honneur s’empressait autour d’elle avec diligence. Volubile, elle ne laissait pourtant échapper de sa bouche que gazouillis rapides et trilles sourds, qui se mêlaient aux chants des oiseaux et aux murmures de la fontaine trônant au centre de la pièce d’eau.
Mais surtout, il y avait son fils. Il communiquait avec elle, lui disait combien il l’aimait, combien seul leur amour importait, et qu’ensemble ils surmonteraient tout. Il avait dissipé ses doutes : il n’était pas un démon, pas plus que son père. Il suffisait de le regarder pour comprendre qu’un être capable d’émettre une telle lumière ne pouvait qu’être bon ⁽²⁾.
Elle l’aimait. Elle les aimait. Elle était heureuse. Pour rien au monde elle ne quitterait ce palais.
La chambrière déposa près d’Aubierge un plateau de fruits et de pâtisseries. Lorsqu’elle vit que sa maîtresse y picorait de sa propre initiative, une certitude s’ancra en elle : le conte qu’elle lui avait raconté avait permis ce premier pas vers la guérison.
Elle décida donc de poursuivre sur cette voie. Mais elle ne se souvenait pas assez précisément des mots d’une autre légende de son peuple pour la réciter sans risque d’erreur. Elle s’en garda, craignant qu’un texte fautif n’ait un effet néfaste.
Elle entreprit alors de fouiller les ouvrages de l’oratoire de la chambre. Son choix s’arrêta sur un feuillet contenant un texte bref, trouvé parmi d’autres dans un recueil à couverture de cuir, sur lequel était gaufré le prénom de sa maîtresse. Si elle en comprit le sens littéral, ignorante de la littérature angle et, plus encore, de la nature des rædels, elle n’en soupçonna pas la portée.
Elle s’assit auprès d’Aubierge et scanda :
Ic wiht geseah wundorlice
hornum bitweonum huþe lædan,
lyftfæt leohtlic listum gegierwed,
huþe to þam ham of þam heresiþe.
Walde hyre on þære byrig bur atimbran,
searwum asettan, gif hit swa meahte.
Ða cwom wundorlicu wiht ofer wealles hrof
seo is eallum cuð eorðbuendum;
ahredde þa þa huþe, ond to ham bedraf
wreccan ofer willan-- gewat hyre west þonan
fæhþum feran, forð onette.
Dust stonc to heofonum; deaw feol on eorþan;
niht forð gewat. Nænig siþþan
wera gewiste þære wihte sið. ⁽³⁾
Puis elle observa sa maîtresse. Celle-ci ne manifesta aucune réaction. La chambrière prolongea son examen, puis l’interpella :
« Madame Aubierge ! »
…
Sa déception fut brève. Si elle n’avait pas réussi à ramener la baronne Martô dans le monde, elle l’avait tirée de la morosité.
Demain, j’aurai la potion pour la guérir, pensa-t-elle.
Tandis qu’à Erestia la chambrière éloignait Aubierge de la fenêtre pour la coucher, dans le palais de l’écrin d’amour, la dame d’honneur — son ramage enfin tari — installait une couche près de la baie donnant sur le jardin.
L’enfant narrait ses futurs exploits à sa mère : il lui révéla comment il renverserait le despote, comment il régnerait sous le nom de Lyftfæt leohtlic. Le seul sujet qu’ils évitaient tous deux était la mort d’Aubierge.
Plus tard, lorsque la lune descendit vers l’horizon, le cœur d’Aubierge se serra. Aussitôt, l’enfant arrêta la course de l’astre nocturne et rasséréna sa mère, qui s’endormit quiète.
Lorsque l’homme — la chambrière doutait qu’il fût un mire — qui, depuis l’évasion du démon, venait chaque jour s’enquérir de l’état de santé de la future épouse, rapporta ce changement au despote Niall, celui-ci s’écria :
« Deux jours avant mon mariage ! Alwealda soit remercié. Surtout, que rien ne change. Je la veux ainsi à la cérémonie et au festin : souriante, heureuse et muette. La soubrette et toi en répondrez sur vos vies. »
Il s’empressa de rapporter ces paroles à la camériste, qui s’abstint le lendemain d’aller chercher la potion que devait avoir préparée la ban-draoidh.
C’est ce jour-là, la veille du mariage, que j’arrivais à Erestia. Oui, j’avais dit ne plus avoir rien à y faire, mais après avoir débarqué à Raminia, j’ai réalisé que j’étais à l’endroit où aucun de mes bébés ne se trouvait. Eh ! vous autres, les humains, utilisez couramment ce mot pour désigner vos projets. Qui pourrait m’interdire de l’utiliser ? Toi ?
Oui, bon, les bébés en question sont les enfants de Chandra, mais l’un est celui de Menskr. C’est-à-dire ?
Alors, je t’écoute…
Qui est Menskr ?
Oui, moi, sous forme humaine, parfaitement.
De plus, tous me doivent la vie : c’est pour qu’il les conçoive que j’ai fait venir Chandra dans ce monde.
Bon, j’avoue, il fallait que je bouge. Après les aventures que j’avais vécues aux côtés de Chandra depuis le vol de sa briolette, l’idée d’attendre les naissances, tranquillement sur mon territoire, ne me séduisait guère
Ma meute regagna donc mon territoire sous l’autorité de Neige, ma fille. Elle était assez puissante pour influencer les pensées d’un mâle solitaire ou d’une meute qui aurait des velléités d’appropriation de notre territoire.
Pour ma part, j’embarquais à bord de la Selkie fowk, qui prenait la mer pour rallier Alexandia. Je fis croire à Sìm Mhic-Labhruinn et aux membres de son équipage que, depuis des années, j’étais des leurs en qualité de mascotte.
Passant au large de la capitale shannonnaise, je mis dans la tête du capitaine l’idée de jeter l’ancre dans une crique amie pour s’y ravitailler.
Comme tu ne peux l’ignorer, de tous les enfants de Chandra, c’est celui que porte Aubierge qui risque le plus de ne pas voir le jour. Un cheval noir déambula donc parmi ses congénères — aussi nombreux que les invités — aux alentours du château et dans les écuries, pendant trois jours.
J’explorais les souvenirs et pensées de la chambrière, et sondais avec discrétion sa maîtresse. J’ignore si l’enfant décela ma présence, mais il n’y réagit pas. Toutes ses pensées étaient dirigées vers sa mère ; je remarquais que, dans le futur qu’il lui contait, elle n’était jamais présente.
¤¤¤
Notes de celui que Chandra nomme Bhediya :
1) Táin Bó Cúalnge ➢ traduit dans ton monde par la Razzia des Vaches de Cooley. Guerre menée par la reine Medb et ses alliés pour s’emparer du taureau fabuleux Dond Cúalnge (Brun de Cooley) appartenant à Dáre meic Fhiachnai, un vassal du roi Conchobuir. C’est le récit principal et le plus long de l’épopée mythologique irlandaise, le cycle d’Ulster.
2) Oui, bien sûr, tu as raison : la lune n’émet aucune lumière, elle se contente d’être éclairée par celle du soleil qu’elle réfléchit. Fais-en autant : l’amour a sa propre vérité, qui balaye l’astronomie.
3) Traduction de l’énigme publiée, dans ton monde, dans le manuscrit millénaire du Livre d’Exeter, conservé dans la cathédrale d’Exeter, dans le Devonshire :
J’aperçus une créature merveilleuse portant
Un butin léger entre ses cornes.
vaisseau d’air brillant, rusé et façonné
Elle rapporta le butin du pillage du jour
Et complota de construire dans son château, si elle le pouvait,
Une chambre nocturne richement ornée.
Soudain, à l’est, au faîte de l’horizon, apparut une autre créature
Bien connue des habitants de la terre. Merveilleuse elle aussi,
Elle reprit son butin et renvoya le pillard chez lui
Comme un vagabond malgré lui. Le misérable partit vers l’ouest,
Et poursuivit sa route, sombre et proscrit.
La poussière s’éleva vers le ciel, la rosée tomba sur la terre…
La nuit tomba. Après cela,
Nul au monde ne sut où était passé le vagabond.

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