Hébah, l’hésitation de la première fois
Première fois à l’accueil de jour. Ça se voit immédiatement. Elle hésite en ouvrant la porte. Un temps d’arrêt, comme si elle cherchait à mesurer ce qu’elle s’apprête à affronter. Elle est accompagnée d’un homme qui semble, lui aussi, découvrir les lieux.
Ils avancent de quelques pas et observent. Que voient-ils ? Beaucoup de monde. Beaucoup sont assis à leur place. Certains regardent leur téléphone, d’autres la télévision. D’autres encore ne font rien. Ils attendent. Quoi ? Nul ne le sait vraiment. Que la vie se montre enfin plus clémente ? Que la chance tourne, peut-être.
Depuis ma place, j’observe ce duo qui échange à voix basse sans oser avancer. Je m’apprête à me lever lorsque la femme s’approche du bureau d’accueil. Elle échange avec la travailleuse sociale dont c’est le rôle. Celle-ci lui montre les espaces de repos, indique l’emplacement des sanitaires. L’homme reste légèrement en retrait, mais écoute avec attention.
C’est l’heure du midi. Les services ne sont pas encore ouverts. La salariée précise qu’il faudra patienter une petite demi-heure pour accéder aux douches ou rencontrer un travailleur social afin d’expliquer plus en détail leur situation. La femme et son compagnon la remercient, puis viennent s’installer à ma table.
Ils commencent par chuchoter entre eux. Je surprends quelques regards en ma direction, mais je respecte leur retenue. Je poursuis mon travail administratif, réponds aux sollicitations des équipes et aux salutations de personnes que je connais. Mustafa passe échanger avec moi et nous parlons du froid. Il a reçu en cadeau une grosse écharpe qu’il me montre, toujours tout sourire, et cela le met en joie.
La femme ne perd rien de nos échanges. Finalement, elle nous interpelle. Elle veut savoir d’où vient Mustafa. Une discussion s’engage entre eux. J’apprends qu’elle vient de Syrie, qu’elle est en France depuis longtemps, qu’elle a un titre de séjour. Elle s’appelle Hébah. Mustafa nous laisse. Je peux alors m’intéresser de plus près à ce qui l’a amenée ici.
Hébah mélange l’anglais et le français, mais son discours reste compréhensible. Très vite, je perçois qu’il y a sans doute un trouble psychique. Lorsqu’elle évoque son parcours, cela n’a rien d’étonnant. Elle a fui un pays en guerre, vécu l’exil, le déracinement, les violences. Sans compter les violences en France d’hommes qui ont profité d’elle, selon ses termes. Que de traumatismes immenses.
Elle m’explique ensuite, de manière décousue, avoir obtenu à plusieurs reprises des places d’hébergement, sans jamais y rester longtemps. À propos de l’une d’elles, elle me dit :
— Ils m’ont mise dehors because I am lesbian. J’aime les femmes, et alors ? Est-ce que moi, je leur demande qui ils aiment ?
Une question me traverse aussitôt l’esprit : qui est donc l’homme qui l’accompagne ? José me répond simplement qu’ils sont amis, qu’ils se soutiennent. Lui est portugais. Je note mentalement qu’il est donc, lui aussi, en situation régulière. Cela ouvre déjà davantage de perspectives que s’ils avaient été tous les deux sans papiers.
Avec leur accord, je consulte leur dossier SIAO. Ils ont appelé le 115 le matin même. Aucune solution ne leur a été proposée. Hébah s’inquiète. Il fait froid. Très froid. Et ils ne savent pas où aller lorsque l’accueil de jour fermera. La veille, ils ont dormi près de la gare. Une équipe de maraude devait leur apporter des couvertures, mais personne n’est finalement passé. Un dysfonctionnement ? Un problème de transmission ? Je ne le saurai jamais.
Je reprends l’explication du fonctionnement de l’accueil de jour. Je lui explique qu’elle a entamé un dossier SIAO avec une autre association et qu’il est important d’aller les voir rapidement pour actualiser la demande. Avec son ancienneté, il y a de fortes chances qu’une solution lui soit proposée. Rapidement, oui. Mais rapidement ne veut pas dire immédiatement. Alors, où ira-t-elle cette nuit ? Elle n’en sait rien. José prend la parole. Il dit qu’il s’occupera d’elle, qu’il la protégera. Un sourire circule entre eux. Ils se soutiennent. Et face à la rue, être deux, c’est déjà un peu moins violent qu’être seul. Il a l’air gentil et tout doux en plus, cela devrait permettre à Hébah d’éviter la violence…

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