L'expérience du néant

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Tout a commencé il y a dix ans, lorsque la société ChronoCorp, un conglomérat scientifique de pointe, a entrepris une expérience révolutionnaire : la création d’un trou de ver artificiel, le pont d'Einstein-Rosen, permettant de relier instantanément deux points éloignés de l’espace. Leur objectif était de courber la structure de l’espace-temps pour rendre les voyages interstellaires quasi instantanés, supprimant ainsi la contrainte des distances astronomiques. Mais, en tentant de manipuler des forces qu’ils ne comprenaient pas pleinement, ils avaient sous-estimé l’ampleur des dangers qui les attendaient.

Avant l'accident, c'était l'événement du siècle. Tous les médias en parlaient, chaque regard était tourné vers ChronoCorp, ces "héros" qui promettaient de révolutionner le voyage spatial. Les rumeurs et spéculations allaient bon train, chacun espérant que cette nouvelle frontière ouvrirait la voie à un avenir où les distances ne seraient plus qu'une formalité. Certains gouvernements et organisations se sont pourtant montrés prudents , demandant de ne pas se précipiter, mettant en garde contre les risques d'une technologie non maîtrisée et l'absence de ressources suffisantes. Mais la course à celui qui réussirait en premier était trop grande. Le monde entier attendait, avide de progrès et malgré les avertissements, le projet continua, jusqu'à ce que l'inimaginable se produise.

Lors d’une tentative décisive, un accident se produisit. Ce qui devait être un simple couloir spatial se transforma en une faille imprévue.

Dans le ciel, un point noir apparut, petit au début, mais grandissant à une vitesse terrifiante, comme un trou béant dans l’espace. Les témoins, paniqués, regardèrent cette distorsion grandir, engouffrant l'air autour d'elle. Puis, sans aucun son, aussi soudainement qu'il était apparu, le point noir disparut, laissant un vide total. La scène, filmée par plusieurs témoins, tourna en boucle pendant des semaines sur tous les écrans du monde. Les images étaient terrifiantes mais ChronoCorp déclara qu'il n'y avait pas de raison de s'inquiéter, que l'expérience avait simplement échoué mais qu'ils feraient un autre essai dans quelques mois. Ce que l’on ne savait pas encore, c’était que les disparitions avaient déjà commencé.

Il fallut un certain temps avant de découvrir les véritables conséquences de la faille. La première victime, Yumi Tanaka, une randonneuse japonaise de 32 ans, avait disparu en pleine montagne, seule. Une semaine après sa disparition, son cadavre fut retrouvé en état de décomposition avancé. Ses proches, dévastés, pensèrent d’abord à un acte criminel, un tueur en série. Un vieil homme habitant dans une jolie cabane non loin de là fut d’ailleurs accusé et injustement condamné par la justice.

La seconde victime, Jorge Morales, un horloger mexicain de 45 ans, fut retrouvé dans son atelier. Son corps portait des traces laissant penser qu’il avait été attaqué par un animal sauvage, mais aucun prédateur n’avait été aperçu dans les environs. Son cadavre, lui aussi, était en état de décomposition.

Le mystère s’épaississait. Puis la troisième victime, Amina El-Bahri, une étudiante égyptienne de 19 ans, ainsi que plusieurs autres personnes qui suivirent, furent aspirées par la faille sous les yeux de témoins horrifiés. C’est alors qu’il devint évident que l’expérience ratée de ChronoCorp avait ouvert une porte vers des mondes inconnus, et que ses conséquences étaient bien réelles.

Au lieu de créer un simple couloir, ChronoCorp avait donc ouvert une faille dans la courbure de l'espace-temps, une anomalie instable se matérialisant de manière aléatoire et engloutissant une personne à chaque fois. Une fois aspirée, la victime disparaissait de la réalité terrestre. Mais le pire restait à venir.

Au bout d’une semaine sur Terre, la faille « recrachait » toujours cette même personne, mais pas dans l’état où elle avait disparu. Chaque victime revenait sans vie, déformée, avec des signes d’altérations physiques inexpliquées. Dès les premières autopsies, le monde découvrit une tragédie supplémentaire: ce qui se produisait dans cette dimension parallèle n’avait rien à voir avec le temps tel que nous le comprenons. Une semaine terrestre équivalait à 18 mois dans ces mondes inconnus, un laps de temps où la victime vivait des expériences probablement traumatiques avant de mourir.

Peu à peu, l'excitation fit place à l'effroi. Les premières disparitions furent perçues comme des accidents isolés, puis le doute s’installa, et enfin, la panique prit le dessus.

La peur se propagea rapidement dans le monde entier, comme une traînée de poudre, alimentée par l’ignorance et l’incertitude. La faille, encore mal comprise, pouvait choisir n’importe qui, n’importe où. Personne n’était à l’abri de devenir la prochaine victime. Bien que les incidents demeuraient rares, l’aspect inconnu de la faille, son irrégularité et l’angoisse de ce qui se passait de l'autre côté provoquèrent une panique généralisée. Les gens se barricadaient chez eux, certains fuyaient les grandes villes, emportés par les rumeurs et hypothèses circulant sur les réseaux sociaux.

ChronoCorp, déjà sous pression, tenta désespérément de réparer ce qu’ils avaient ouvert. Mais leurs efforts se soldèrent par un échec cuisant. La faille, loin de se refermer, continua à apparaître aléatoirement, laissant derrière elle des victimes de morts violentes.

ChronoCorp changea alors d’approche. Plutôt que d’essayer de fermer la faille, la société se concentra sur un nouvel objectif : sauver les victimes et percer le mystère de ce qui se passait de l'autre côté. C’est ainsi qu’ils mirent au point le Chronobrace, un bracelet électronique capable de détecter, une heure à l’avance, qui serait la prochaine victime. Les ChronoBrace étaient conçus pour se synchroniser avec la faille. En mesurant des fluctuations électromagnétiques, ils étaient capables de détecter de petites anomalies dans le champ spatio-temporel qui précédaient l’apparition de la faille sur Terre, offrant ainsi un prédicteur de la prochaine victime.

Les premiers retours des cadavres montrèrent que chacun d'eux semblait revenir d’un endroit différent, compliquant davantage la tâche des équipes de ChronoCorp. Dans une ultime tentative pour mieux comprendre ce phénomène, ChronoCorp créa aussi un pack de survie qui comprenait des caméras, des capteurs et des armes, au cas où un danger imprévu surgirait dans cette dimension étrange. Leur objectif était clair : équiper les victimes potentielles pour recueillir des informations sur ces mondes inconnus, espérant aussi donner une chance aux personnes choisies par la faille de revenir en vie.

Pour Liana, tout cela appartenait à une réalité lointaine, une histoire racontée dans les infos...

Elle avait depuis longtemps perdu tout espoir que les victimes de la faille reviennent un jour en vie. Le Chronobrace et les efforts de ChronoCorp lui paraissaient être une façade, une manière pour l'entreprise de donner l'illusion qu'elle travaillait à résoudre le problème, qu'un jour elle maîtriserait ce phénomène qui, de toute évidence, la dépassait. Mais tout changea lorsque son propre bracelet clignota. Elle comprit alors, comme tant d'autres avant elle, qu’elle allait devenir la prochaine victime. Et elle se surprit à espérer que ChronoCorp ait réellement fait des progrès et pourrait au moins la préparer mieux qu’Ethan Carter.

Une dizaine de personnes l’entouraient désormais, figées dans un silence pesant. Leur effroi était palpable, leurs yeux agrandis par une terreur presque superstitieuse. Liana connaissait ce regard. Elle l’avait vu tant de fois à la télévision, posé sur ceux qui allaient disparaître. Cette fois, il était pour elle.

Un coup de poignard lui transperça la poitrine à la pensée de Talia, Madel et Solam.

Je dois rentrer, pensa-t-elle. Elle ne voulait pas être filmée, devenir une scène de plus dans ces reportages qu’elle avait regardés avec une distance rassurante. Elle refusait d’être scrutée comme une condamnée en sursis. Chez elle, au moins, elle serait à l’abri des regards.

Une heure. Une seule heure.

Que pouvait-elle faire d’une heure ? Que faisait-on quand on savait qu’on allait mourir ?

Sur le chemin de la maison, Liana n’arrivait pas à réfléchir. Ses mains tremblaient légèrement alors qu’elle quittait la voiture. Elle savait que l’équipe spéciale de Chronobrace arriverait d’une seconde à l’autre. Les bracelets étaient équipés d’un GPS qui signalait immédiatement la position de la victime, permettant à ces équipes, formées partout dans le monde, de tenter d’intervenir avant la disparition.

Arrivée devant la porte, ses mains tremblaient trop pour insérer la clé dans la serrure. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle abandonna.

Une voiture civile s’arrêta devant chez elle, et trois hommes en descendirent. L’un d’eux s’avança sans un mot, prit la clé de sa main et ouvrit la porte, tandis qu’un autre lui adressa un sourire forcé :

— Ne vous inquiétez pas, madame. Nous sommes arrivés à temps. On pourra vous équiper.

Quelle blague ! Comme si cela avait servi les 193 dernières fois ! Pas une seule personne n’avait survécu. Pourquoi cette fois serait-elle différente ?

Ils lui demandèrent d’enfiler une combinaison noire, bardée de capteurs.

— Elle vous protégera.

Protéger de quoi, au juste ? Elle n’écouta même pas. Tout cela semblait dérisoire, absurde. Une autre personne installait des micros et des caméras sur la combinaison et en dessous. À côté d’elle, un sac à dos plein d'armes. L’un des hommes s’approcha, un pistolet à la main.

— Savez-vous utiliser ça ?

Elle secoua la tête, hébétée. Bien sûr que non. Elle n’était qu’une femme ordinaire, prise dans quelque chose qui la dépassait.

Il fallait prévenir Solam. Il ne lui restait que 15 minutes, peut-être moins, elle ne savait plus. C’était sa dernière chance de lui parler. Ses mains tremblaient encore en appuyant sur le bouton d’appel. Un souffle glacé la traversa. Le téléphone sonna. Une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque son semblait durer une éternité, résonnant comme un écho dans le vide.

Quand il décrocha enfin, elle prit une inspiration précipitée, sa voix étranglée par l’urgence :

— Solam, écoute-moi ! Mon bracelet, il a clignoté. Tu comprends ? Il a clignoté !

Il resta silencieux un instant. Puis :

— Comment ? Liana, où es-tu ? Dis-moi où tu es, j’arrive.

Mais il n’aurait pas le temps. Elle le savait. Il n’aurait jamais le temps.

Elle ouvrit la bouche pour parler, pour lui dire tout ce qu’elle ne pourrait plus jamais lui dire. Lui expliquer combien elle l’aimait. Lui demander pardon pour tout ce qu’elle avait laissé en suspens. Mais les mots s’accrochaient dans sa gorge, lourds comme des pierres. Elle se sentait paralysée, piégée dans un abîme d’émotions contradictoires.

— Je... je suis...

Sa voix se brisa. Elle ferma les yeux, cherchant désespérément à retrouver son calme, à aligner ses pensées. Il fallait qu’elle parle. C’était sa dernière chance, sa seule opportunité de se connecter avec lui avant que tout ne s’éteigne.

Les secondes s’étiraient comme des heures, puis la faille se manifesta dans un coin de la cuisine, tout d'abord un petit point noir qui grandit à une vitesse terrifiante. Finalement, une phrase franchit ses lèvres, aussi fragile qu’un murmure :

— Solam... les filles ?

Tout était là, dans cette question. La peur viscérale, le désespoir de les laisser seules, sans elle. Comment allaient-elles vivre sans leur mère ? Comment allaient-elles faire face au vide qu’elle laisserait derrière elle ?

Liana serra le téléphone contre sa poitrine, ses yeux rivés sur la faille qui gagnait du terrain, s’élargissant, déformant l’air autour d’elle. Elle pouvait sentir sa force, comme une aspiration irrésistible. Il n’y avait plus de retour en arrière. La fin était là, implacable. La faille l’attirait, l’enveloppait. Et elle ne pouvait rien faire. Rien, sauf disparaître.

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