L'expérience du néant
Une dizaine de personnes l’entouraient désormais, figées dans un silence pesant. Leur effroi était palpable, leurs yeux agrandis par une terreur presque superstitieuse. Liana connaissait ce regard. Elle l’avait vu tant de fois à la télévision, posé sur ceux qui allaient disparaître. Cette fois, il était pour elle.
Un coup de poignard lui transperça la poitrine à la pensée de Talia, Madel et Solam.
Je dois rentrer, pensa-t-elle. Elle ne voulait pas être filmée, devenir une scène de plus dans ces reportages qu’elle avait regardés avec une distance rassurante. Elle refusait d’être scrutée comme une condamnée en sursis. Chez elle, au moins, elle serait à l’abri des regards.
Une heure. Une seule heure.
Que pouvait-elle faire d’une heure ? Que faisait-on quand on savait qu’on allait mourir ?
Elle monta dans sa voiture et remarqua que deux jeunes filles avaient sorti leurs téléphones pour la prendre en vidéo. Elle claqua la porte et demarra sa voiture sans un regard en arrière.
Sur le chemin de la maison, Liana n’arrivait plus à réfléchir calmement.
Elle rata sa sortie habituelle et dut faire un détour qui la ralentit encore plus. Sa frustration monta : elle voulait juste arriver, vite, avant que le temps ne s’écoule complètement. À un feu rouge, elle oublia de s'arrêter puis freina brusquement à la dernière seconde, manquant de heurter la voiture devant elle. Les klaxons retentirent, mais elle ne les entendit pas vraiment, perdue dans un brouillard d’urgence et de peur.
Ses jambes tremblaient à chaque geste. Tourner le volant, changer de vitesse, appuyer sur le frein : tout lui semblait tellement laborieux.
Des pensées parasitaient encore la logique : devait elle envoyer un message pour annuler l'anniversaire de Talia?
Elle revit malgré elle les images qui avaient hanté le monde dix ans plus tôt : un point noir dans le ciel, une étudiante egyptienne aspirée sous les cris de ses amis, puis plus rien. Et depuis, jamais personne n’était revenu en vie.
Chronocorp n'a jamais réussi à refermer cette anomalie mais, pensa t elle avec ironie : ils ont pu fabriquer et vendre leurs chronobraces au monde entier !
Elle a toujours pensé que le Chronobrace et les efforts de ChronoCorp étaient une façade, une manière pour l'entreprise de donner l'illusion qu'elle travaillait à résoudre le problème, qu'un jour elle maîtriserait ce phénomène qui, de toute évidence, la dépassait. Mais tout changea lorsque son propre bracelet clignota. Elle se surprit à espérer que ChronoCorp ait réellement fait des progrès et pourrait au moins la préparer mieux qu’Ethan Carter.
Elle savait que l’équipe spéciale de Chronobrace arriverait d’une seconde à l’autre. Les bracelets étaient équipés d’un GPS qui signalait immédiatement la position de la victime, permettant à ces équipes, formées partout dans le monde, de tenter d’intervenir avant la disparition.
Arrivée devant la porte, ses mains tremblaient trop pour insérer la clé dans la serrure. Après plusieurs tentatives infructueuses, elle abandonna, et appuya sa tête sur la porte le regard perdu sur le bracelet qui continuait impitoyablement à clignoter.
Une voiture civile s’arrêta devant chez elle, et trois hommes en descendirent. L’un d’eux s’avança sans un mot, prit la clé de sa main et ouvrit la porte, tandis qu’un autre lui adressa un sourire forcé :
— Ne vous inquiétez pas, madame. Nous sommes arrivés à temps. On pourra vous équiper.
Quelle blague ! Equipés ou pas celà ne faisait aucune différence pour les victimes! Pas une seule personne n’avait survécu.
Ils lui demandèrent d’enfiler une combinaison noire, bardée de capteurs.
— Elle vous protégera.
Protéger de quoi, au juste ? Elle n’écouta même pas. Tout cela semblait dérisoire, absurde. Une autre personne installait des micros et des caméras sur la combinaison et en dessous. À côté d’elle, un sac à dos qui contenait des armes.
L’un des hommes s’approcha, un pistolet à la main.
— Savez-vous utiliser ça ?
Elle secoua la tête, hébétée. Bien sûr que non. Elle n’était qu’une femme ordinaire, prise dans quelque chose qui la dépassait.
Il lui expliqua comment l’utiliser, mais elle le fixait, incapable de se concentrer sur ses paroles.
Il fallait prévenir Solam. Il ne lui restait que 15 minutes, peut-être moins, elle ne savait plus. C’était sa dernière chance de lui parler. Ses mains tremblaient encore en appuyant sur le bouton d’appel. Un souffle glacé la traversa. Le téléphone sonna. Une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque son semblait durer une éternité, résonnant comme un écho dans le vide.
Quand il décrocha enfin, elle prit une inspiration précipitée, sa voix étranglée par l’urgence :
— Solam, écoute-moi ! Mon bracelet, il a clignoté. Tu comprends ? Il a clignoté !
Il resta silencieux un instant. Puis :
— Comment ? Liana, où es-tu ? Dis-moi où tu es, j’arrive.
Mais il n’aurait pas le temps. Elle le savait. Il n’aurait jamais le temps.
Elle ouvrit la bouche pour parler, pour lui dire tout ce qu’elle ne pourrait plus jamais lui dire. Lui expliquer combien elle l’aimait. Lui demander pardon pour tout ce qu’elle avait laissé en suspens. Mais les mots s’accrochaient dans sa gorge, lourds comme des pierres. Elle se sentait paralysée, piégée dans un abîme d’émotions contradictoires.
— Je... je suis...
Sa voix se brisa. Elle ferma les yeux, cherchant désespérément à retrouver son calme, à aligner ses pensées. Il fallait qu’elle parle. C’était sa dernière chance, sa seule opportunité de se connecter avec lui avant que tout ne s’éteigne.
Les secondes s’étiraient comme des heures, puis la faille se manifesta dans un coin de la cuisine, tout d'abord un petit point noir qui grandit à une vitesse terrifiante. Finalement, une phrase franchit ses lèvres, aussi fragile qu’un murmure :
— Solam... les filles ?
Tout était là, dans cette question. La peur viscérale, le désespoir de les laisser seules, sans elle. Comment allaient-elles vivre sans leur mère ? Comment allaient-elles faire face au vide qu’elle laisserait derrière elle ?
Liana serra le téléphone contre sa poitrine, ses yeux rivés sur la faille qui gagnait du terrain, s’élargissant, déformant l’air autour d’elle. Elle pouvait sentir sa force, comme une aspiration irrésistible. Il n’y avait plus de retour en arrière. La fin était là, implacable. La faille l’attirait, l’enveloppait. Et elle ne pouvait rien faire. Rien, sauf disparaître.

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