2.VI // Sous surveillance

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— Encore eux…

Edwige surveillait chaque soir la petite place et sa paisible terrasse depuis la fenêtre de sa chambre. Ces deux soldats, un homme à la carrure imposante et une jeune femme aux cheveux blancs, y venaient presque tous les jours depuis deux semaines pour discuter autour d’un rafraîchissement. Que mijotaient-ils ? Avaient-ils pour mission de surveiller le quartier ? Depuis l’avènement de Gaël au pouvoir, la dictature semblait s’installer plus franchement : il prenait ses décisions sans que personne n’eût son mot à dire, et faisait surveiller ses détracteurs par sa milice. L’armée, d’ailleurs, avait été fusionnée avec celle-ci : les soldats acceptant de poursuivre sous les ordres de Gaël revêtaient désormais la combinaison rouge et noire des miliciens, tandis que les autres avaient déserté et se faisaient les plus discrets possibles, évitant même de rendre officiellement leur décision… et sans doute était-ce le plus judicieux, tant il était risqué d’exprimer son refus au nouveau dirigeant d’Antelma.

Edwige entrouvrit la fenêtre pour essayer d’entendre les conversations des deux soldats, en vain. En revanche, elle vit l’homme chercher quelque chose dans une poche de sa combinaison et en sortir un petit objet noir. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ?

— Allô ? Heu, patron ? hésita Léon surpris d’entendre Gaël en personne. Oui… oui bien sûr. Je… dans vingt minutes ? Heu… Très bien, d’accord. Je fais au mieux, patron. Oui enfin, je veux dire… Pas « au mieux » bien entendu. Je serai là.

Sybil jeta un regard inquiet à son compagnon d’armes. Ces derniers temps, elle s’était vraiment attachée à lui. Il faut dire que ces petits moments de détente en terrasse après chaque journée de travail leur faisaient le plus grand bien et leur offraient de belles occasions de faire plus ample connaissance. Cette placette était désormais leur refuge, leur petit havre de paix vers lequel ils fuyaient la tension chaque jour plus forte d’Antelma.

Léon, abasourdi, était devenu aussi pâle que sa partenaire albinos. Et ce n’était pas rien quand on connaissait son teint si basané d’ordinaire.

— Qu’est-ce que… ? hasarda Sybil.

— Le patron veut me voir dans vingt minutes, admit Léon sans toutefois montrer le moindre signe d’empressement. Il dit… vouloir « clarifier certains propos » que j’aurais exprimés lors de la mission à la mine.

— Bon sang, s’écria Sybil qui fit tout de suite le lien dans sa tête. Quand tu as douté de nos actions et admis que l’ex-Président n’avait peut-être pas tort ! Quand tu t’es demandé si ce qu’on faisait était juste… Nous n’étions pas que tous les deux, souviens-toi !

Si Léon avait pu devenir plus livide, nul doute que c’eût été le cas après l’intervention de sa partenaire. Qu’est-ce que Gaël lui dirait ? Qu’il était coupable de haute trahison ? Pour si peu ? Non, ce n’était pas possible. Il saurait faire preuve de bon sens, de discernement.

— Bon, eh bien… J’y vais, autant ne pas faire attendre le patron, dit-il enfin en se relevant.

Sybil, bouche bée, regarda son compagnon s’éloigner.

— Non ! Attends ! l’interpella-t-elle en se levant et en courant après lui. Tu peux pas y aller, je veux dire… Tu doutais déjà de lui, non ? Et là, tu lui fais confiance pour que cet entretien se passe bien ? Ouvre les yeux, Léon, il va te taxer de traîtrise et je frissonne rien qu’à imaginer la sanction qu’il pourrait prendre.

— Et donc ? Si je réponds pas à sa convocation, il va être convaincu que je suis un traître. Et ce n’est pas le cas, Sybil, tu le sais. Alors… j’y vais, insista Léon en hochant la tête.

— J’imagine que je ne te ferai pas changer d’avis, de toute façon ? Très bien, vas-y. Sois prudent, et fais attention à chacun de tes mots.

Sybil, la gorge nouée, regarda son camarade s’éloigner et se glisser dans une étroite ruelle. Elle resta là quelques minutes, sans bouger, avant de retourner vers la table et fixa un moment, songeuse, le verre encore à moitié plein de Léon.

Depuis sa chambre, Edwige remuait dans sa tête les quelques paroles qu’elle avait réussi à capter. « … douté de nos actions », « … l’ex-Président n’avait peut-être pas tort... », « … il va te taxer de traître... ». Cette dernière phrase, parlait-elle bien de Gaël ?

En revenant à elle, elle jeta un nouveau regard par la fenêtre. La jeune milicienne était partie, elle aussi. Son sang ne fit qu’un tour. Elle devait savoir ce que Gaël comptait faire de ce soldat, elle devait suivre de près ceux qu’il considérait comme ses ennemis. « Parce que les ennemis de mes ennemis sont mes amis… potentiellement, » pensa-t-elle.

Elle enfila à la hâte quelques vêtements, puis ses chaussures, et sortit au pas de course de chez elle sans dire un mot à sa mère qui se reposait dans sa chambre. Celle-ci avait cessé de travailler pour Gaël, mais son assurance maladie lui versait un revenu suffisant pour qu’elle se passe de son emploi. C’était tant mieux, peut-être pourrait-elle guérir en se tenant loin de toute source de radioactivité.

Edwige traversa en courant l’avenue qui passait devant chez elle, surprise de ne voir aucun véhicule y circuler. Elle réalisa alors que la route était interdite à la circulation, et pour cause : la fissure qui l’avait faite trébucher quelques jours plus tôt semblait s’être considérablement élargie. Une voiture qui aurait mis une roue à l’intérieur de celle-ci se serait retrouvée bien bloquée, il était donc normal que la ville ait décidé de restreindre l’accès à cet endroit. Peu importait, Edwige avait bien mieux à faire que d’étudier la chaussée pour l’instant. Quittant la crevasse du regard, elle reprit sa course en direction du siège du gouvernement.

Elle atteignit celui-ci à bout de souffle, mais juste à temps. Dissimulée dans une ruelle qui serpentait entre les somptueuses maisons du centre-ville, elle pouvait apercevoir sur la place devant le grand bâtiment une paire de soldats armés accompagnant celui qui avait quitté sa camarade quelques dizaines de minutes plus tôt. Il n’avait plus le moindre équipement militaire, hormis sa combinaison. L’un des autres le força alors à entrer dans une voiture stationnée là en braquant son arme sur lui puis verrouilla la porte arrière. Les deux s’installèrent ensuite à l’avant du véhicule et celui-ci disparut en direction du Nord… d’Unelma.

« Bon sang, où est-ce qu’ils l’emmènent ? » murmura Edwige en fronçant les sourcils. « Ils vont l’abattre et jeter son corps dans l’océan, je parie. »

N’ayant plus rien à faire dans les parages et aucune envie de se faire arrêter pour espionnage ou n’importe quelle autre fausse raison, elle ne tarda pas à reprendre la direction de chez elle, sans courir cette fois-ci. Les mains enfouies au plus profond de ses poches, elle passa comme d’habitude tout son trajet dans sa bulle, à se demander de quoi l’avenir serait fait.

***

Une larme s’échappa de l’œil rouge sombre de la jeune milicienne et se fit immédiatement avaler par le sol aride entourant l’arbre mort contre lequel elle s’était adossée. Cela faisait plus de trois heures que Léon était parti à la rencontre de Gaël maintenant, et il ne répondait plus au téléphone malgré ses innombrables tentatives. Il fallait se rendre à l’évidence : il s’était passé quelque chose. Mais quoi ? Le Président avait-il tué Léon dans un accès de colère ? Connaissant sa nature impulsive, ce n’était pas impossible. Et pourtant, Gaël… Bien des personnes le voyaient comme une véritable gangrène pour cette planète, mais Sybil ne parvenait pas à s’y résoudre. C’était si facile de lui reprocher ses actes ! Au moins faisait-il quelque chose pour que la société puisse perdurer, lui. Qui d’autre avait proposé une alternative à la biosynthèse ? Personne ! Qui d’autre avait offert aux Sagittariens des loisirs, presque inexistants cinq ans plus tôt ? Personne, non plus ! Enfin, qui pensait à la sécurité des Sagittariens face à leur environnement bien peu connu et potentiellement hostile ? Gaël, et seulement lui : personne d’autre ne s’était soucié de créer un corps d’armée. L’ancien Président était un bon à rien qui n’avait fait que passer ses journées à flâner sans se soucier de quoi que ce fût.

Sybil regarda son arme posée sur le sol poussiéreux. Elle s’était engagée dans la milice pour protéger les Sagittariens, pour soutenir Gaël dans son projet de rendre le monde meilleur. Avait-elle fait fausse route jusqu’ici ? Celui en qui elle croyait tant, n’était-il pas digne de sa confiance ? Si tel était le cas, elle ne lui pardonnerait jamais.

Après de longues minutes à remuer tous ses doutes dans son esprit, la soldate finit par ramasser son équipement et se relever. L’Anari était en train de passer derrière les plus hauts arbres, et il était temps pour elle de rentrer. Et demain ? Quel serait son binôme, demain ? En un sens, elle avait hâte d’y être, espérant revoir Léon en bonne santé, mais… la simple idée de se retrouver avec quelqu’un d’autre la fit frissonner, pour tout ce que cela impliquerait.

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