Les comptines à l'eau de rose

Il éteignit le téléviseur, résigné à la perspective d’une série de longues journées de pénitence. Elles s'écouleraient dans l’affliction et le regret, il n'en doutait pas.

Il ne se repentirait pas seulement d’une conduite fâcheuse : il se repentirait d'une inconduite fâcheuse phénoménale et inaccoutumée qu'il se ferait, comme il s'y est efforcé de nombreuses fois, un devoir d'assumer sans céder à quelque ressentiment que ce soit. Il l'assumerait quand beaucoup n'en ferait que peu de cas !

La fatalité où il sombrait lui était difficile à relativiser : dure et pesante, douloureuse et poignante.
Voilà ce qui pouvait être une laideur de malfaisance !

Toutes les incidences, dont ces actes étaient la source, affectaient son âme en profondeur. Ces actes induisaient des traumas qui ne le laissaient que rarement indemne dans son bon sens et sa raison.

Des larves germant dans la chair purulente d’un corps vicié corrompu par quelque incurable maladie, un homme-bête reniflant tel ces animaux domestiques quand ils sont épris des plus vives impulsions : c’est ce dont on pouvait qualifier une calamité de cette envergure.

L’esprit ne concevait pas cela sans manifester le plus angoissant affolement, un choc profond, une incompréhension révoltante.

Quand l’acte prenait fin, c’était encore une suite de dégoûts et de ressentiments – comme on en éprouve dans les situations de l’extrême – qui allait occuper, pendant des semaines entières, une psyché sur le point de fléchir.

En l’occurrence, l’extrême était des plus surréalistes, un summum de noirceur qui rendait inapte au discernement, à l’acceptation, à la compréhension.
La mise à mort, expiatrice d’actes d’infamie, ne le payerait pas à la hauteur de sa gravité.

Adam ne pouvait lui laisser plus de place, plus de liberté, l’autoriser à saccager un bonheur, ce qui le faisait homme.

Des êtres immondes étaient venus des entrailles de l’enfer, avec des monstruosités de paroles, d’actes et de conduites… pouvaient-ils venir d’autre part ? Une souillure.

La matérialisation de cette répulsive pratique lui valaient la plus vive douleur : une meurtrissure imprimée sur le corps, comme le sceau de l'immoralisme. Son agressivité et son impureté le précipitait dans une affliction insurmontable.

Il aurait attenté à ses jours si pratiquer l’œuvre du diable, toute une vie durant, ne l’avait pas endurci, s'il n’avait pas entraîné sa persévérance par son attachement à l’éthique religieuse qui prônait l’estime et le respect de soi. Son mépris de tout ce qui avait trait à la torture et la destruction, qualités de satan, l’emporterait toujours sur la pulsion du suicide.

C’était donc assez pour croupir sempiternellement dans le supplice, et il n’y avait rien en cela qui relevât de la vitalité ou du bonheur.

Il œuvrait pour de pieuses causes avec constance, mais se savoir pris au piège du porno commençait à ternir ses espoirs de bonheur. Le remords et les usages à outrance s'y adjoignaient insensiblement. Et à la souillure : une addiction qu’il subissait avec l’impuissance d’une sujétion absurde.

Tourmenté par ses idées noires, Adam admit qu’il fallait se punir. Si cela pouvait rééquilibrer les choses… Cela atténuerait, à tout le moins, la dureté de sa dégradation spirituelle. Il y avait une issue, une fin prête à faire tomber toutes les armes de cette monstruosité pornographique.

Évoquer les bons usages présumés de la pornographie, c’est commettre un meurtre avec l’assentiment de celui qui condamne l’injustice, prôner un principe qui va à l’encontre du bon sens, planter un arbre au milieu de l’océan, élever une poule avec une meute de chiens sauvages.

Ce matin-là, n’ayant de cesse de se débattre avec ses démons influenceurs, son désir manipulé prit le pas sur sa résistance. Il ne chercha plus à combattre l'âpreté de ses ardeurs. La pornographie l’emportait bel et bien.

Puis, des images de chair défilèrent dans son esprit, si bien ficelées qu’il ne s’écoulait que deux à trois secondes avant qu’il n’atteigne le point G.
Il ne comprenait que trop combien il était cerné par cette profusion de chair déshonorante.
Ses réflexes pornographiques et son accoutumance altéraient son image de soi, à renfort d'une violence devenue quotidienne.

Les yeux grands ouverts, exorbités, il fixait le plafond où défilait un écran de souvenirs, de prémonitions, d’hallucinations délirantes. Maintes et maintes pensées, cherchant à sortir de l’affolement de sa fataliste opinion, déambulaient dans son esprit avec noirceur et gravité.
Son corps était étendu sur le lit, dans une posture indécente, les draps roulés en boule çà et là, semblant avoir été désordonnés par les cabrioles d’un chiot excité et follet.

Quand il parvint enfin à s’arracher à ces harcelantes réminiscences et à sa douloureuse affliction, il se planta devant la glace de l’armoire pour découvrir une silhouette dont l’allure repoussante le frappa de stupeur.

Les cheveux en bataille, étirés vers le haut, des cernes creux autour des yeux accentuaient l’impression de négligence.
Il croisa un regard dont la salissure et l’atrocité le frappèrent. Il y avait en lui un cri étouffé, un pouls faiblement battant en un corps sevré de toute lueur de vie.

Ne pouvant supporter le poids de son affliction et tentant de lutter, une fois pour toutes, contre les moqueries de son critique intérieur, il tourna le dos au miroir et chercha comment il pouvait faire acte de rédemption.
Il attrapa son blouson, claqua la porte de son appartement puis s'envola.

Une heure plus tard, non loin de la Mahomerie – lieu multicultuel de la commune de Valence –, il s’appuyait contre le comptoir du Barista pour commander une bière. C’était la première fois qu’il avait à assumer cette alcoolisation sans avoir Barbara à ses côtés pour le dissuader de prendre des conduites suicidaires.

Devant ses yeux s’élevait la Mahomerie de Valence, tentatrice. Adam pensa que, par son environnement glacial, elle risquerait fort d’accentuer son tourment.
Le choc où l'avait mis le dernier porno le laissait déjà sans voix, et ce miteux, on pouvait dire que c’était “une planque” en pareilles circonstances. Captivant par ses sonorités d’airs de blues et les allées et venues des soûlards, l’endroit agissait sur lui comme le réanimateur au chevet d’un mourant, cherchant au renoncement et à l’étreinte de la mort.

Il ingurgita un peu de « 16 », se souvenant avoir pris des antidépresseurs le matin, au réveil. Les effets de l’alcool allaient rehausser leur toxicité, mais il avait vraiment besoin d'en ingérer un peu plus.
La dernière gorgée l'amollit quelque peu. Il dut gagner les sanitaires.
S’il avait vomi à l'entrée des sanitaires, il se serait sûrement senti mieux : le mal se serait évanoui avec le rejet de son dernier repas, mais son indisposition était plus critique.
En s’enfermant dans les toilettes, un frisson le saisit, parcourant tout son corps. Il était piégé. Le démon avait rusé et avait fait une victime de plus.

Avec l’ingurgitation de cinq chopes de bière, il se sentait suffisamment comateux pour perdre toute vigilance. Dans un scénario catastrophe, il s'imaginait croupir en prison ou à l’asile, parmi ceux dont la conduite n’avait pas été suffisamment irréprochable pour leur offrir les clés de la délivrance et du salut.

Son état s’aggravait. Quand tout le poids de son corps pencha sur le côté, il perdit connaissance.

Le barman l’avait vu entrer dans les toilettes, il y a près de quarante cinq minutes.
Il finit par venir aux nouvelles. La porte était fermée à double tour et personne ne répondait. Le barman s’empressa d’appeler les secours. On ne savait jamais.

Il avait dû reprendre connaissance dans l’Ambulance de Secours et de Soins d’Urgence, puisqu’il avait répondu aux questions qu’on lui posait. Certains traitements médicamenteux étaient incompatibles avec l’alcool, c’est vrai, mais sur le moment, il pensait qu’il devait être une bien petite nature, maladif, restrictif et vulnérable à toute situation, inapte à surmonter ce qu’une grand-mère centenaire aurait jugé une formalité ou un jeu d'enfant.

C'est l’un de ces petits incidents dont la plupart des gens – à l'instar de ses géniteurs – auraient accueilli la nouvelle avec fatalisme Personne n’en était mort ! Leurs réflexions le contrariaient, et il cherchait à les fuir comme la peste pour continuer à jouir de son confort psychologique, sa santé mentale et préserver son souffle vital.
Après quelques jours de réserve et de mutisme, la vie reprit son cours, avec son lot de murmures et d'allégresse.

Le cauchemar de la pornographie s’était résumé à un vague sentiment de déjà-vu. Peut-être avait-il même fini par nier complètement que cela s’était réellement produit. Par moments, des pics de désir et des fantasmes le rappelaient à ces rituels de débauche, mais un fond de répulsion pour le porno finissait toujours par lui rendre sa lucidité principielle. Il se remémorait alors le coup du porno aux Parques – une consommation après laquelle il s’était juré de mettre fin à cette distraction malsaine, fût-ce au prix d’invoquer les Parques.

Le compte serait sévère, il ne le niait pas. Il allait souffrir dans ses relations, comme dans son amour-propre, et ne saurait plus voir en l’homme que ce qu’il a de plus néfaste. Demain, il ira à la Bibliothèque nationale. Peut-être y trouvera-t-il des informations qui l'aideront à venir à bout de son tourment. Quand le jour pointa, il prit la route de Valence-Ouest.

La bibliothèque était déserte. On était mercredi : les étudiants avaient cours et les actifs travaillaient. Il allait être un peu tranquille. La bibliothèque n’était pas des plus petites, et elle paraissait presque vide. Il feuilleta un premier ouvrage et lut un ou deux chapitres, aussi concis que dépourvus de fioritures, plus analytiques que descriptifs.

On y énumérait mille et une façons de dépasser son accoutumance, on mettait en garde contre les effets dégradants de ces pratiques répétées, on soulignait l’impact d’une représentation de la sexualité dans la forme débridée que l'on connaît au porno : une calamité qui se diffusait dans la soif du désir aussi pernicieusement que le venin atteignant le cœur par les artères.

Il appréhenderait désormais la question un peu plus doctement, mais le problème resterait entier. L’accoutumance allait reprendre de plus belle, et les pornos se densifieraient en même temps qu’ils se diversifieraient, offrant à chaque visionnage plus de couleur, plus d’intensité. Tous les tons de couleur de chair existants, avec l’accompagnement des postures et des scénarios propres à leur conférer leurs vibrations.
Son œil finirait par subir une sombre influence, subjugué par une agression gratuite, une impureté brûlante pour la noblesse du regard.
Peu après, ce qu’il tenta de porter à sa connaissance lui devint insupportable, lourd à assumer, un sujet beaucoup trop délicat pour qu'il s’y attarde, beaucoup trop traumatique.
Il rentra sans demander son reste.

Avec l’échec de s’être laissé tenter, resurgissait le regret d'avoir laissé passer sous son nez une éventuelle rémission du trouble.
Des pensées lugubres se cristallisèrent dans son subconscient, puis d'autres, moins réjouissantes. Des idées noires tentèrent de prendre le pas sur ses raisonnements intérieurs au nom d’une pseudo-solution radicale.
Dans le tiroir de son bureau, il tira un bloc de feuilles empilées, noircies par la transcription des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Il en lut quelques pages, juste assez pour retrouver un semblant d'apaisement. Puis, décidé à réaffirmer sa souveraineté sur lui-même quoi qu’il lui en coûtât, il invoqua de nouveau les Parques. Elles l’emporteraient loin d’ici pour lui offrir par la mort une revanche contre les forces du mal qui se jouaient de lui, cherchant à le faire tomber dans une dégradation sévère.

L’attente promettait d'être longue. Ces Parques redoutables se présenteraient un jour. Elles répondraient à l’invocation qu’il avait formulée aussi fervemment qu’on psalmodie un texte sacré. Il supposait qu’elles ne laissaient à leur victime ni le choix de décider, ni celui de revenir.
Elles viendraient, façonnées par le sentiment qu’il avait d’elles.

Le matin du vingt décembre, elles frappèrent à sa porte. Elles n’avaient pas l’apparence qu’on leur prête dans les contes d’enfants. Elles n’étaient munies ni de faux, ni des linceuls dont on aimait les affubler. Non. Elles se présentèrent sous la forme d’un pressentiment lugubre, une angoisse préoccupante.
Les fenêtres n’éclairaient plus son antre comme à l'accoutumée ; les aliments devenaient aigres, sans attrait pour le palais. L’enceinte du bâtiment bruissante de cliquetis et de caquetages lui renvoyait un profond silence. Seuls des pas se faisaient distinctement entendre : ceux des Parques, les pas de la mort qui venait l’emporter et l’arracher à la fête du monde.

Aussitôt, des frissons lui parcoururent tout le long du corps. En essayant de gagner son lit, il percuta des bibelots et des vases qui se fracassèrent contre le carrelage. Ses jambes refusaient de répondre aux stimuli de son cerveau.
Quand il put enfin s’allonger, des fourmillements lui laissèrent penser que la mort avait commencé son travail. Il perdait la sensibilité de ses extrémités. Le processus progressait, gagnant l'aorte à quelques centimètres près. Cela n’allait pas sans rappeler ces patients aux dernières heures de leur vie, les yeux exorbités, un mucus tacheté de sang aux commissures des lèvres, n’ambitionnant plus que la fin.
Une injection, et ils déposaient enfin les armes pour trouver dans la mort la réparation qu’ils n’avaient jamais su trouver de leur vivant.

Comme son pouls faiblissait, il fit son mea culpa, sa vie terrestre défilant devant ses yeux.
D’abord les premières aires de jeux, puis les premiers pornos que ses éducateurs alternaient avec des comptines salaces.
Adam et son meilleur ami, qui faisait bloc face aux Voisier, sa famille nucléaire, partageaient alors un train de vie encore loin des préoccupations politiques ou économiques. Les paniers de basket et la cueillette des mégots fumants mobilisaient plus leur probité.

Souvent, ils étalaient un fin tapis de jeux sur le gazon du jardin du Lac et y éparpillaient des babioles les après-midi où ils n’avaient pas classe. Ils pouvaient alors y gambader en toute liberté et jouer avec des voisins.
Lui était grincheux, presque maladif ; son meilleur ami craintif et délicat. Ils formaient, tous deux, une force qui se repaissait l’une de l’autre. Celui qu’on réprimandait trouvait toujours un défenseur en l’autre. Ils agissaient toujours de manière complémentaire. Lorsqu’Adam dessinait, son meilleur ami commentait les croquis. Lorsque ce dernier se battait, c'est Adam qui s’excusait en son nom.
Chaque jour, ils devenaient un peu plus fusionnels, aussi inséparables que les doigts d’une main. Ils interagissaient en toute occasion, à l’unisson, se suppléant l’un l’autre quand ils manquaient d’inspiration ou se trouvaient en difficulté.
Cette complicité leur promettait encore des aventures trépidantes, leur permettait d’apprendre l’un de l’autre et les stimulait à se confronter au monde extérieur en toute confiance.
Du moins, c’était ainsi qu'Adam percevait cette relation : un refuge contre les agressions de l’environnement, une histoire d’amitié exceptionnelle, comme il s’en faisait peu.
Ce furent tous ces aspects d’une relation amicale saine qu’il recherchait à travers leurs échanges et cette expérience.
Les souvenirs de leurs plus beaux moments se superposèrent, creusant les profondeurs de son intériorité.

Des flash-backs se firent jour, tels les tressautements d’un cœur sous électrochocs, le replongeant instantanément dans les affres de son mal-être : séances d’habillage à rebours, jeux de papa et maman, comptines à l'eau de rose. Et puis, des bris de vaisselle, des fuites psychiques jusqu’au bout du monde, un départ sans retour avorté.
Sa tête lui faisait mal. La nuit était tombée et s'obscurcissait d'une teinte qui ne présageait rien de bon. La veilleuse, que représentait ce passé si plein de couleurs, mourut pour le laisser seul et grelottant. La force le quitta. Puis le désertèrent, peu à peu, sa conscience et sa présence aux pulsations de son cœur battant. Il s’évanouit.

Ces symptômes avaient quelque chose des affres de la mort, mais il avait survécu. Ce fut, dès lors, pour lui, le signal que ses jours étaient comptés et que ce à quoi il aspirait finirait par se réaliser.
Au petit matin, un courant d’air vint lui chatouiller les narines. Le temps s’était rafraîchi. Il devait neiger. Un climat nouveau devait s'installer dans l’arrondissement.

Adam Voisier se précipita vers la fenêtre, oublieux de son expérience de mort imminente. L’hiver avait visiblement débuté : l’air était froid et la neige tombait en flocons épars. Il se demandait encore s’il avait réellement survécu à la faux des Parques, cette nuit du samedi au dimanche.
Les symptômes s’étaient dissipés, mais sa vue restait brouillée. Son regard avait quelque chose de prostré. Il ne savait s’il devait se réjouir d’avoir échappé à la torture de ses souvenirs ou se lamentait des difficultés à venir.

Il y a quelques semaines, une annonce publicitaire s'était affichée sur l’écran de son ordinateur. Un accroc, quasi insignifiant, mais dont l'impact l'avait nourri d'une fascination particulière : violence et maltraitance conjuguées aux pulsions du plaisir et de la volupté.
Il aurait pu s’écouler six ans qu'il n’aurait rien entrepris pour étouffer ses appels d’animosité. Son opinion demeurait inchangée. Il ne dirigeait pas son désir vers ce qui était agréable, et ses souffrances, bien que tues, restaient vivantes.
Cette addiction comportementale compulsive lui semblait relever du même mécanisme que la dépendance tabagique. On garde le dessus sur l’accoutumance aussi longtemps que l’on a pas rechuté.

Pour l’addiction au tabac, la difficulté résidait dans le fait que le tabagisme passif pouvait inciter facilement à fumer. C'était exactement la situation qu'il traversait. Son environnement pullulait suffisamment de débauche pour raviver son envie de recommencer.
Cette observation, combinée à un tempérament maussade hérité d'une dépression saisonnière, le précipitait dans une vive amertume.

Le problème ne se résolvait pas, et cela le condamnait à subir des maux sourds, des angoisses et des préoccupations poignantes.
Derrière la fenêtre, le vent tourbillonnait balayant dans son volètement des débris de branches et de feuilles.
Le soleil pâlissait à mesure que le jour mourait. De fins flocons de neige, presque imperceptibles, se posèrent timidement sur un semblant de gazon. Ce spectacle météorologique l’émut.

Le reste du monde se pavanait, s’offrait, s’étalait, pour le plaisir des sens et le bonheur de chacun, quand le plus grand nombre n’en concevait, chose étonnante, que tristesse et spleen.
Lui, il s’y soustrayait. Il reculait avec l’idée que des faux couraient les maisons et les cours au service des misérables. Le confort de la vie terrestre le prenait dans ses bras pour tenter de le consoler, au coin d’un feu pétillant ou au pied d’une rivière rafraîchissante, mais rien n'apaisait son trouble.

Sur le gazon, un fin tapis de cristal ruisselait de mille éclats. Un espace boisé à perte de vue, grouillant d’animaux ailés, territoire des félins de gouttière, subjuguait l’ouïe des passants revenant de la rue voisine, les oreilles encore toutes bourdonnantes des sons de la ville.

Absorbé par le spectacle autour de lui, il s'extrayait peu à peu du nuage ténébreux de ses ruminations.
Progressivement, il fut moins assailli par des pensées toxiques et sa tête se tut, laissant place à une complétude douce et agréable.

Bientôt, ces contemplations ne lui suffirent plus. Il fallut libérer le champ du regard jusqu’à l’horizon, ne plus suspendre sa curiosité aux trois cents mètres qu’il apercevait depuis sa fenêtre.

Le choc qu’il vivait lui apprenait la méditation, neutralisatrice des états d’âme, à respirer au grand air, à se nourrir des couleurs et des richesses de la nature pour répondre aux besoins qui lui faisaient défaut.

Mais, à cet instant, il se retrouva comme au bord d'une falaise, à la dernière page d’un livre d’histoire, au rendez-vous de l’astre solaire. Alors, il se retourna.

Dans la maison, tout semblait refléter l’abandon, la ruine. Il tenta, en vain, de retrouver parmi tout ce désassemblage, ce qui pouvait susciter en lui des effets similaires à ceux des étalages de verdure et du fourmillement des êtres dont il venait de se repaître.

Il se dirigea vers le bureau : une table de cuisine rabattue sur une seule pièce, ornée d’un écran d’ordinateur, un pot à crayon, un vase d’hortensias et deux ou trois livres épars de psychologie et de gastronomie, dont Stupeur et tremblements d’Amélie Nothomb. Il s’y installa, la tête dans les mains, en cherchant à se remémorer ce qui a pu être la source de toute cette impasse.

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