Chapitre 9

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Suzie

Plusieurs jours se sont écoulés depuis notre rencontre. Nous ne nous sommes pas croisés. J’ai bien fait attention de garder mes distances. Je ne souhaite pas que mes joues se colorent à nouveau en sa présence. Je ne suis pas comme ces midinettes qui le regardent en le dévorant des yeux à chaque fois qu’il s’adresse à elles. Le glaçon qui fait office d’accueil et les autres assistantes se pâment devant lui et lui n’a pas un seul regard pour elles. Est-ce qu’il le fait exprès ou est-il blasé de toutes ces œillades qu’il reçoit chaque jour ? Je n’ai pas encore tranché.

Mon boss est si mystérieux, aucun sourire forcé, aucun geste déplacé, aucun émoi. Aucun œil qui traîne ou s’attarde à part sur moi lors de mon premier jour de travail. Il n’a pas réitéré l’expérience et ça me convient très bien comme ça. Faut dire aussi que nous nous sommes plus vu. Des sentiments contradictoires se bousculent en moi depuis ce jour. Je suis soulagée qu’il ait repris son rôle de boss ou rien ne dépasse pas même un sourire. Cependant mon cœur balance car je crois que j’aimerais qu’il m’adresse un sourire ou un regard tendre. Cet homme m’attire je ne peux pas le nier pourtant il est clair que je ne suis pas encore guéri du mal que Jean m’a fait. Je suis sur la bonne voie tout de même, la guérison du cœur demande beaucoup de temps mais celle de l’esprit encore plus.

Le travail, il n’y a que ça qui compte. Je devrais prendre exemple sur lui car il est une vraie machine de guerre, un vrai bourreau de travail, infatigable. Je ne lui connait aucune femme dans sa vie. Vu que je gère ses rendez-vous professionnels mais également personnels, je suis plutôt bien placé pour le savoir. Un gars beau comme un dieu, riche et intelligent qui reste célibataire apparemment par choix s’est louche. Sous cette carapace, il doit y avoir des secrets inavouables. L’envie de gratter sous la carapace ne m’attire pas vraiment. La peur d’être déçu probablement. Le mystère ne m’attire plus. Chat échaudé craint l’eau froide.

Il est en déplacement depuis trois jours avec un collaborateur pour affaires. Un nouveau client. Il souhaitait apporter des modifications sur son contrat. Il s’agit d’un client incapable de prendre une décision net et franche, soucieux d’avoir toutes les options pour faire le bon choix. un éternel indécis. Le retour de M. SCOTT est prévu dans deux jours. Maddie me prévient qu’il pourrait être davantage grognon qu’à son habitude car il exècre l’indécision de son client mais il paie bien alors il fait des efforts. Il se montre affable.

Est-ce possible d'être plus grincheux qu’il ne l’est à l’accoutumé ? Je ne le pense pas mais je me rallie à Maddie et reste sur mes gardes.

Dorénavant, je l’appelle Aédan, bien sûr en sa présence c’est M. SCOTT. Son prénom est venu naturellement dans nos échanges avec Maddie. L’utilisation de son prénom simplifie nos échanges verbaux. A chaque fois que je prononce Aédan des chatouillements se faufilent dans tout mon être. Cet homme me procure des sensations même s' il n’est pas dans la même pièce que moi. Prononcer son prénom devient érotique. Je me mettrais des claques pour me sortir cet homme de la tête si j’étais persuadée que cela m'aiderait à faire taire ces papillons.

J’ai reçu le mail suivant hier matin à 5h48, il ne dort jamais ce n’est pas possible. Il est insomniaque. Moi en tout cas je dormais à cette heure et seule.

    De : aedan.scott@scottconsulting.org

    A : suzie.martins@scottconsulting.org

    Objet : Pressing

    Bonjour Suzie,

    J’aurais besoin que vous alliez chercher et que vous me rapportiez chez moi mes affaires se     trouvant au pressing.

    Faites appel à Charles pour vous conduire, il connaît mes habitudes et il vous conduira.

    Aédan SCOTT

    PDG

    Scott Consulting Europe

Ces messages sont directs, on ne peut pas dire qu’il transpire d’émotions, je me sens terriblement stupide de ressentir des papillons dans le ventre alors qu’il est évident pour lui qu’il ne pense à moi comme moi je peux penser à lui.

Reprends toi demoiselle ! Le boulot t’appelle !

J’avertis Maddie qu’il faut que je m’absente. Aédan me demande d’exécuter une course pour lui et je ne sais pas à quelle heure je serais de retour. Il n’y a pas d’urgence mais je veux m’en débarrasser le plus rapidement possible. J’ai encore beaucoup à faire avant son retour.

Mais qui est donc Charles ? Maddie m’explique que Charles est son chauffeur privé. Il fait souvent appel à lui lors de ses déplacements professionnels mais également personnels. Il est certainement la personne qui le connaît le mieux après Maddie.

- Aédan prend grand soin de toi, il t’envoie vers Charles, dit-elle amusé.

- Je pense surtout qu’il a remarqué mon manque d’orientation et qu’il ne veut pas que je perde plus de temps que nécessaire sur cette tache, répondé-je amusé.

Pourquoi m’envoyer vers son chauffeur ? J’ai peur que la tâche ne soit plus ardue qu’il n’y paraît. Maddie me fait une annonce qui me laisse pensive. Il prend soin de moi ? Pfff … Quelle sotte je fais ! Il ne doit même plus se souvenir à quoi je ressemble. Ce n'est pas le genre d’homme à retenir un visage quelconque comme le mien.

- Le colis doit être important ou est ce que c’est la personne qu’il transporte qui l’est ? Aédan ne prête jamais Charles. Il n’aime pas se séparer de lui. Qu’est-ce qu’il mijote ? Il ne m’a rien dit à moi, c’est étrange ce mystère autour de ce mail.

- Pourtant il n’y avait rien de bien mystérieux dans son message. Aucun code secret, aucun sous entendu, sa demande est directe. Arrête de m'asticoter, s’il te plait ! Je dois m’inquiéter ?

- Non, aucunement. Aédan doit avoir ses raisons pour t’avoir fait cette demande. Ne te vexe pas auprès de Charles car il n'est pas très causant. La conversation ne fait pas partie de ses attributions, dit-elle en se marrant.

Sans le formaliser, je prends mon sac et me lance dans la course. La peur n’évite pas le danger, je fonce sans avoir le temps de me poser trop de questions. Plus je m’interroge et plus mon anxiété grimpe. Rendez-vous pris avec Charles dans le parking souterrain. Je me retrouve devant la porte de l’ascenseur privé car c’est l’unique accès au parking privé. C’est la journée des grandes premières : première dans un ascenseur privé, première dans une voiture de maître avec chauffeur privé, première fois que je me déplace sans me perdre, trop la classe.

L’hôtesse d’accueil, l’iceberg, me regarde d’un mauvais œil. On dirait qu’elle est jalouse. Je ne vois pas sur quoi sa jalousie pourrait se porter. Est-elle jalouse que j’accède à l'ascenseur privé d’Aédan ? Cette fille est envieuse de mon statut en ce moment précis, cela ne fait aucun doute. Elle ne pense tout de même pas que je vais rejoindre Aédan ? Je finis par l’ignorer comme tous les jours. Sa froideur me glace le sang à chaque fois que je dois passer à côté d’elle. Mon travail me permet de ne pas avoir à échanger avec elle et je dois dire que j’en suis plus qu’heureuse. Je n’aime pas dire du mal des gens mais elle, elle ne m’inspire aucune confiance. La méfiance reste de mise en ce qui la concerne. Je la soupçonne de vouloir me planter un couteau dans le dos si je devais m’assoupir dans mon bureau.

Charles m’attend avec la porte arrière droite grande ouverte. Il me salue et me confirme qu’il va me conduire pour la matinée. Je suis traitée comme une reine. Il referme la porte une fois que je suis installée et me propose une bouteille d’eau sur le trajet. Il n’est pas très bavard, je constate que Maddie avait une fois de plus raison. Cette pensée me fait sourire. Maddie connaît son environnement, son travail et ses collègues mieux que quiconque au sein de la société. Elle est un pilier pour Aédan, la remplacer ne sera pas chose aisée.

Charles n’est pas tout jeune, quelques rides par ci par là mais je dois dire que j’ai du mal à lui donner un âge. Il est austère tout comme son costume sombre. Il ne donne pas envie d’engager la conversation, je garde donc ma salive. Je n’arrive pas à distinguer si il a un masque pour cacher ses émotions ou si il a naturellement une tête de constipé. Il n’a pas l'air de rigoler souvent. Il m’emmène tout d’abord au pressing de Monsieur comme dit Charles. J’y récupère deux grandes housses que Charles m’aide à poser délicatement dans le coffre. Elles pèsent leurs poids, un lingot d’or serait moins lourd.

Et nous voilà repartis en direction de la maison de Monsieur. Je me laisse entièrement guider par Charles, Aédan ne m’ayant donné aucune indication sur les lieux ou je devais me rendre. On traverse à nouveau la ville. Charles nous conduit dans un quartier qui ne laisse pas de doute sur le type de la population qui y habite. Il n’y a que des demeures immenses et verdoyantes. Tout le monde n’a pas le luxe de pouvoir y habiter.

Charles s’arrête devant de hautes grilles en fer forgé. Je le vois appuyé sur un bouton d’un petit boîtier qu’il replace aussitôt dans sa veste et le portail s’ouvre. Charles nous fait traverser une allée bordée de buissons fleuris et il stoppe le véhicule devant un vaste escalier qui mène devant une porte démesurée d’un hôtel particulier en brique rouge. Je jette un œil par la vitre arrière, je me tords le cou pour admirer cette fabuleuse demeure.

Charles m’ouvre la porte, m’indique que les chambres sont au premier étage tout en me tendant un trousseau de clé. Il m’indique que la chambre de monsieur est bleue et retourne s’asseoir dans le véhicule. Je comprends que je vais devoir rentrer seule dans cette fabuleuse demeure. Je ne suis pas très à l’aise à cette idée. L’immensité de cette maison m’inquiète, je ne voudrais pas me perdre et laisser à penser à Charles que j’ai passé plus de temps à fureter qu’à déposer ses foutues housses.

Une fois la grande porte d’entrée franchie, une sensation d’angoisse me saisit. La hauteur de plafond agrandit les pièces agencées avec beaucoup de goût. Je ne peux pas m'empêcher d’écarquiller les yeux devant tant de luxe tout en sobriété. Ce n’est pas le moment de s’extasier. On m’a confié une tâche et je dois l’exécuter. Plus vite j’aurais terminé, plus vite je rentrerais au bureau. Face à moi un immense escalier mène aux étages, je m’arme de courage pour l’affronter. Mon angoisse d’être prise sur le fait d’indiscrétion ne fait que croître au fur et à mesure que je gravis les marches. Je ne dois pas me perdre ! Je n’en voit pas le bout avec ces housses qui me paraissent peser plus que moi.

Par bonheur, je m’arrête au premier étage. En haut de cet escalier, je reste quelques secondes à admirer ce couloir jonché de portes. Il va falloir ouvrir chaque porte pour trouver la chambre bleue. J’espère qu’il n’y en a qu’une seule et que je vais vite la dégoter. Je n’ai pas l’intention de m’éterniser plus que nécessaire.

Je commence par la première porte à ma droite. Raté ! C’est un placard. Je continue, en ouvrant la deuxième porte à ma droite. Encore raté! Cette chambre est jaune. Je change de côté et en ouvre une sur la gauche. Je vois du bleu, on dirait que j’ai trouvé la bonne chambre ! Ouf ! Je n’en peux plus, elles sont trop lourdes pour mes frêles bras.

Charles m’a fait part des directives à suivre. Accrocher les housses sur les patères qui se trouvent à droite du lit. L’inconfort me saisit lorsque je pénètre dans cette pièce sans y avoir été invité. Je suis dans son intimité et je devine que ma gaucherie est toute proche. Mes mains deviennent moites et mon cœur s’emballe. Me retrouver dans la chambre d’un homme sans y être invité ne m'étais pas encore arrivée. Une fois de plus, mes songes me rapportent auprès de Jean. Cette situation incongrue lui aurait déplu et j’aurais dû subir ses remontrances et sa jalousie maladive des jours durant. Il m’aurait empêché de sortir de notre appartement le temps de décolérer.

J’aperçois à ma droite comme Charles me l’a précisé, un dressing. Je m’en approche pour tendre ces foutues housses qui m’ont engourdi les bras. Je souffle en me disant tout haut à moi-même : « ça c’est fait ».

Je me retourne et mon cœur faillit. Une douleur me saisit la poitrine, une frousse terrible m’assaille. Je bondit, pousse un cri de frayeur, trébuche et me retrouve sur les fesses dans une position pas très confortable et encore une fois je me retrouve dans une situation ridicule.

Pourquoi je suis si gauche !

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