Le Monstre Du Vide

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BO suggérée : Illusion -- VNV Nation

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La station service est déserte. Un vieux pick-up d’un noir passé s’immobilise en

grinçant. Le type en sort et lance un regard au tenancier. Ce dernier l’observe

chapeau rabattu sur l’avant, pipe fumante. Dans son bleu de travail usé, il est avachi

sur une chaise pourrie. Depuis les flancs de son véhicule le conducteur lui lance :

— Je m’sers ?

Pas d’agressivité, une question simple d’un type simple à un autre. Le gérant

hoche la tête en guise de réponse, tire lentement sur sa pipe et laisse échapper une

fumée lourde par son nez.

Autour d’eux, dans les plaines jaunies de l’Idaho, le jour arrive paisiblement à son

terme. Peu de bruit autre que le pistolet de métal qui vomit son liquide toxique dans

les entrailles du 4x4. Quelques animaux au loin. Vaches. Volatiles. Tout est

immobile, hors du temps. Comme tout sur ces terres, même les nuages ne bougent

pas.

« Clac ».

Le conducteur repose le verseur et referme son réservoir. Il marche

nonchalamment vers le porche de la station, sa chemise brune ouverte sur un

marcel crade. À la hauteur du fumeur de pipe, ce dernier lève son chapeau,

dévoilant le visage buriné d’un homme ayant deux tiers de sa vie derrière lui. Le

tuyau serré entre ses dents rares et jaunes il lance :

— Où tu vas com’ça jeune ?

— Au Complexe 12… répond-il.

— L’Complexe 12 ? Pour y faire quoi ?

Le conducteur regarde le vieil homme se lever et répond en désignant la benne de

son pick-up :

— J’suis soudeur m’sieur ! Ils ont eu un sale orage donc…

— Soudeur ? Bien ça. Un honnête travailleur ?

— On essaie m’sieur !

Le pompiste pose sa pipe sur le rebord de sa chaise souriant avec une certaine

tendresse, puis, se dirigeant vers la porte il reprend :

— Pour l’Complexe fallait prendre la 95…

— J’sais ça, mais je préfère les p’tites routes, répond-il en lui emboîtant le pas.En passant la porte le vieil homme sourit de nouveau mais d’une façon plus

sombre :

— Tu n’sais pas c’qu’on raconte sur la forêt de Hollow Peak ?

— Hum… Non m’sieur, dites-moi, qu’est c’qu’on en dit ?

Le vieil homme passe derrière son comptoir et s’éclaircit la voix en déposant son

chapeau sur sa caisse enregistreuse.

— On dit qu’il y rôde une chose… Une terrible chose.

— Comme un fantome ?

— Oh non gamin, répond-il de sa voix rocailleuse. Les pires esprits n’y

résist’raient pas plus que toi ou moi. Tu veux que j’te dise c’qu’est arrivé à p’pa ce

soir d’hiver ?

Le jeune conducteur hoche la tête avec intérêt :

— Ouais m’sieur. J’veux savoir.

Le vieil homme désigne un présentoir près de lui :

— J’te mets des gommes ? Fruit d’la passion. C’est pas mal.

— Ouais bien sûr.

— Ils sont à 6 $ mais c’est des bons.

— Pas d’problème m’sieur et vot’ papa ?

Il pose les chewing-gums sur le comptoir et plonge son regard dans celui du jeune

conducteur. Il est sombre, pénétrant :

— C’était il y a un peu plus de quarante ans maint’nant. Môman était d’jà partie

depuis quelques années.

— … Désolé m’sieur. Décédée ?

— Non… Enfin maintenant oui, mais Môman c’était une femme intelligente. Une

femme pour la ville. Elle sentait cette chose rôder. Elle ne voulait plus vivre à côté

de ça. Alors elle est partie.

— Sans vous ?

— J’pouvais pas laisser p’pa. Tout seul, il pouvait pas tout faire.

— Vous savez m’sieur, j’pense qu’elle aurait dû rester avec vous.

— La juge pas gamin. T’sais, la vie est rude ici.

— Pardon m’sieur j’voulais pas.

— T’en fais pas... T’as bien un peu raison...

— Et alors vot’ père ?

— Papa… il est parti un matin d’novembre. Il avait sa carabine et de quoi ramener

deux ou trois lapins. La chasse ça lui f’sait du bien. J’aurais dû dire qu’q’chose.J’voyais qu’il était pu pareil. J’crois qu’il avait vu la chose. Il avait les foies. Tu sais,

j’étais un gosse comme toi ! P’t’être plus jeune encore… mais on sent quand son

papa va pas.

— Pour sûr m’sieur… Il lui est arrivé quoi dans cette forêt ?

— 56,89 gamin.

— Pardon ?

— dix neuf gallons et un paquet d’gommes.

— Oh pardon !

Pendant que le conducteur cherche dans son porte-monnaie le vieil homme

poursuit :

— Je l’ai attendu une journée entière, puis une deuxième. J’voulais aller le

chercher, mais s’il rev’nait et qu’il voyait qu’j’avais laissé la station fermée… Il

m’aurait salement rossé…

Le jeune homme lui tend 60 dollars. Le caissier les saisit de ses doigts maigres :

— Merci, le dimanche, ça f’sait quat’ jours que p’pa était parti. Le curé McCormick

est passé à la station. Il voulait savoir pourquoi qu’on était pas v’nus à l’office. J’lui

ai raconté. Alors il s’est occupé de la station et j’ai pu aller chercher p’pa. C’était un

type bien l’père McCormick. Ecossais j’crois. Mais bien.

— Vous y avez été seul ?

— Ici p’tit, on fait tout tout seul…

— Chapeau m’sieur.

L’homme tend sa main au conducteur :

— Voilà 3,11

— Oh gardez m’sieur !

Le vieux caissier échappe un sourire tordu :

— Merci. J’ai cherché p’pa toute une journée. J’ai été dans tous ces coins de

chasse. C’est en fin de journée que j’l’ai trouvé.

Il tourne la tête pour regarder au travers d’une fenêtre sale avant de poursuivre :

— La lumière était la même que ce soir… lugubre.

Suivi par le conducteur, il quitte sa caisse, attrape son chapeau et se dirige vers la

porte de la petite boutique :

— P’pa était étendu au pied d’un pin tordu. Les boîtes d’appât à lapin étalées

devant lui. Il avait la tête dans la neige. Je l’voyais au travers d’son crâne ouvert. Tu

sais, un gosse devrait pas voir ça…

— Pour sûr que non…— J’ai rien fait. Je m’suis assis à côté de lui. Regroupant machinalement les boîtes

d’appât.

Le vieil homme ajuste son chapeau avec délicatesse. Ils passent la porte ensemble

et le pompiste reprend sa pipe avant de se rasseoir, il essaie de poursuivre, mais

l’émotion semble forte :

— Je… tu sais. J’aurais aimé chialer… J’aurais voulu c’jour-là…

Il marque une pause puis tire sur sa pipe avant de rire doucement :

— « C’est les pisseuses qui chialent !! » ça qu’y m’disait tout l’temps. Alors j’ai tout

gardé pour moi. Comme y m’avait appris...

— Vous savez m’sieur, j’crois que c’est pas grave des fois de pleurer…

Le vieil homme le regarde avec une affection sincère :

— Ça c’est vrai gamin. Mais tu sais… l’époque… c’était pas pareil.

— ...Il lui est arrivé quoi alors là bas ?

L’homme tire encore sur sa pipe. Son souffle est tremblant... il pointe son menton

vers le véhicule :

— ...C’est un beau camion qu’t’as là.

— Merci m’sieur...

Le conducteur comprend qu’il n’en saura pas plus, son pick up est une épave. Il

n’insiste pas. Il hésite un instant, puis quitte le porche en direction de la pompe

d’une démarche lourde, hésitante. À mi-chemin, le vieil homme lance :

— Papa s'est éclaté la tête… sa voix tressaute.

Il inspire lentement, fronce les sourcils puis reprend :

— ...Avec sa carabine.

Le jeune conducteur se fige. Il reste quelques secondes à regarder ses pieds dans

la poussière. Puis se tourne, bouleversé, le visage crispé. Les yeux humides, les

lèvres tremblantes :

— ...Pas d’monstre alors ?

— Bien sûr que si… répond le vieil homme en se redressant. Un monstre terrible...Qui m’aura un jour …

— Dites-moi m’sieur...

— … La solitude, gamin… c’est ça qui hante ces terres…

Il se recule dans sa chaise et plonge ses yeux tristes dans le ciel crépusculaire :

— C’est ça qui nous tue…

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