Le 7 janvier n’est pas une date.
C’est une cicatrice.
Ce matin-là, la France a vacillé.
Pas seulement sous les balles,
mais sous la sidération.
Quelque chose d’intime s’est brisé, dans les cafés, les écoles, les bureaux,
dans ce silence brutal qui suit l’impensable.
On a compris, d’un coup, que la violence pouvait entrer par la porte d’un journal.
Qu’elle pouvait viser des dessins.
Des rires.
Des idées.
Ce jour-là, ce ne sont pas seulement des hommes et des femmes qui ont été assassinés.
C’est une part de notre insouciance collective.
Cette croyance fragile que débattre, caricaturer, provoquer,
relevait encore du désaccord, pas de la mise à mort.
La France a pleuré.
Dans la rue.
Dans le froid.
Dans une unité rare, presque instinctive.
Des millions de corps serrés autour d’une même idée :
on ne tue pas pour faire taire.
Peu importe que l’on aimait ou non Charlie.
Peu importe que l’on riait, grincait des dents, détournait le regard.
La liberté n’est pas un menu à la carte.
Elle ne se mérite pas par l’adhésion.
Elle existe précisément pour protéger ce qui dérange.
Liberté.
Ce mot gravé sur nos frontons,
qu’on croit parfois trop solide pour tomber,
a ce jour-là rappelé sa vraie nature :
il est vivant, donc vulnérable.
La liberté d’expression n’est pas confortable.
Elle heurte.
Elle dépasse.
Elle fatigue.
Mais une liberté qui ne choque plus est une liberté déjà amputée.
Depuis, le temps a passé.
Il a fait son œuvre :
il a atténué les voix, rangé les pancartes,
transformé l’émotion brute en mémoire officielle.
Mais le 7 janvier résiste.
Il revient, chaque année,
comme une question posée sans détour :
que sommes-nous prêts à défendre,
quand défendre devient dangereux ?
Se souvenir, ce n’est pas répéter des slogans.
C’est refuser l’habitude.
Refuser l’excuse.
Refuser que la peur décide de ce qui peut être dit.
La France a été marquée ce jour-là.
Non parce qu’elle était parfaite,
mais parce qu’elle a compris, dans la douleur,
que sa devise n’est pas un héritage garanti.
Liberté.
Même blessée.
Même contestée.
Même imparfaite.
Liberté, quand même.