Magdalena partie 2
— Racontez-moi encore.
On dirait un enfant réclamant un conte pour s’endormir. Racontez-moi, bercez-moi de cette histoire d’amour, dites-moi comment le diable vous a pris par la main un soir de septembre.
— Je suis sortie dans la nuit.
— Personne ne vous a vue sortir ?
— Non.
— Où se situe votre chambre à coucher ?
Elle a un mouvement d’agacement.
— Au deuxième étage.
— Pour sortir, par quelles pièces devez-vous passer ?
— Par l’antichambre, puis par le couloir...
— Où les servantes dorment-elles ?
— Dans l’antichambre.
Peter laisse planer le silence durant quelques instants. Magdalena reste droite, ses yeux ne clignent plus.
— Elles ne se sont pas réveillées lorsque vous les avez enjambées ?
— Non, elles étaient plongées dans une sorte de léthargie.
— Et votre père ?
Peter ne doute pas que la porte de l’Apotheker ne reste entrouverte toute la nuit. Rien n’est plus léger que le sommeil d’un bourgeois.
— Mon père également, il ne s’est pas réveillé.
— Et vous avez descendu deux étages ?
— Oui.
— Si je visite votre maison, pourrai-je y constater que le chêne de l’escalier est silencieux lorsque l’on descend deux étages ?
Un tic nerveux saisit très brièvement la lèvre de la jeune fille. Il disparait aussitôt.
— Non, l’escalier est bruyant, et le bois travaille lorsque l’on pose le pied dessus.
— Comment expliquez-vous que personne ne se soit éveillé lorsque vous êtes descendue ?
Elle sourit.
— N’est-ce pas à vous, plutôt, d’expliquer les agissements du diable ?
— Vous voulez dire que c’est lui qui a plongé les membres de votre famille dans un profond sommeil ?
Elle ne répond pas.
— Et la clé ?
Elle est surprise, l’espace d’un instant, puis se recompose un visage. Peter précise sa question.
— Savez-vous où votre père range la clé pour la nuit ? Ne la garde-t-il pas avec lui ?
— D’ordinaire, c’est ce qu’il fait, mais ce jour-là, elle était sur la porte.
Décidément, ce diable-là a bien fait les choses.
— Et naturellement, aucun voisin ne s’est éveillé en entendant la cloche de l’officine au milieu de la nuit.
— Aucun, en effet.
Elle semble rassurée. Le parcours de la fugitive nocturne s’achève sans encombre, elle glisse dans la ville endormie vers le cimetière. Peter sait brusquement qu’il est vain de tenter de la piéger : elle saura répondre à toutes ses questions.
— La porte du cimetière...?
— Ouverte.
— La ronde de la garde...?
— Absente, ce soir-là.
— Donc, vous arrivez au cimetière, et là ?
Il veut qu’elle raconte sans pudeur cet acte contre-nature.
— J’ai senti une présence derrière moi.
Et soudain, elle frémit. Peter ne s’y attendait pas, il s’est accoutumé à la trouver froide, précise, ne marquant que de brèves hésitations dans un récit parfaitement huilé. Elle garde certes un contrôle parfait de son corps et de ses yeux, mais de très légers tressaillements de son visage montrent un trouble qui immobilise le juriste. Il repense au ton posé de celle qui semblait raconter une histoire. Quand sa voix s’élève de nouveau, elle résonne avec une force nouvelle, elle semble s’engouffrer dans une faille dont Peter ne mesure pas la profondeur.
— Il m’a attrapée par les coudes, et m’a griffé les bras.
— Avez-vous des traces de ces griffures ?
Elle le regarde, et il voit que ses yeux sont humides.
— Elles ont cicatrisé.
— Les blessures infligées par le diable ne cicatrisent pas.
— C’est vrai.
Il ferme brièvement les yeux, pour écouter le silence de la Folterkammer, puis il la laisse poursuivre.
— Il a arraché ma robe.
— Quel type de robe portiez-vous ?
— Celle avec laquelle je dors, une grande chemise de nuit.
Elle paraît hésiter un instant et précise, comme s’il s’agissait d’une information importante :
— J’étais pieds nus.
Peter note. Il prend plus de temps que nécessaire pour coucher ces dernières précisions sur papier. Magdalena paraît brusquement exténuée, sa tête a perdu son maintien royal et se laisse désormais aller à de petits balancements alanguis. Curieuse jeune femme, pense-t-il. Au moment le plus difficile, celui où les aveux s'arrachent d'ordinaire par la terreur ou la torture, elle a conservé un calme souverain et une maîtrise d'elle-même sans faille. Un instant plus tard, quand son destin est déjà scellé, elle ploie comme un saule pleureur, exposant la fragilité de sa nuque blanche, et le grain tremblant de sa peau. Le juriste décide que la vérité nait souvent des moments de silence et d'ombre, et il attend. Après quelques minutes durant lesquelles seul le crépitement du brasero leur parvient à tous deux, Magdalena lève les yeux vers lui. Elle est prête à reprendre. Peter lui montre qu’il a compris en saisissant sa plume et en la plaçant devant son registre.
— Quand j’ai été nue, il m’a renversée à quatre pattes.
— Comme une bête ?
— Oui.
— Et vous ne pouviez pas le voir ?
— Non.
— Dans ce cas…
Peter marque un temps d’arrêt. Est-ce un brusque scrupule, ou veut-il simplement ménager son effet ? Magdalena a repris de l’assurance, elle s’est composé de nouveau une stature, un visage, et contrôle désormais sa respiration comme un instrument à vent souple et régulier. Peter décèle néanmoins le léger tic nerveux qu’il a observé auparavant. Il prend une voix très basse, presque murmurante, lorsqu’il met fin à sa suspension :
— Dans ce cas, comment avez-vous su qu’il s’agissait du diable ?
Les yeux de Magdalena clignent très rapidement, et ses sourcils se froncent. Peter note ces changements. Il la voit ordonner à son visage d’être docile, de se structurer davantage et de cesser de prendre de telles initiatives sans son accord. Le visage obéit.
— Il exhalait une forte odeur de souffre.
— Certains hommes sentent le souffre. Vous n’êtes pas sans le savoir, étant donné la profession de votre père.
Peter le sait bien : il serait réducteur de dire de Jakob Gmelin qu’il sent le souffre. Comme tous les Apotheker, il sent probablement le camphre, la lavande, la Térébenthine, le Vinaigre radical, la Valériane et la Mandragore, les clous de girofle ainsi que, dans une strate cachée sous ses ongles malgré les lavages, le soufre qui sert à préparer des onguents. Magdalena ne relève pas la remarque du magistrat.
— Il était doté d’une force sur-humaine.
— Avez-vous tenté de lui résister ?
— Oui, j’ai voulu me débattre, mais c’était impossible.
Peter marque encore une pause et parcourt la Folterkammer à pas lents. Cette promenade souterraine l’amène à frôler l’estrapade et l’épaisse corde de chanvre graissée qui y pend, le brasero où rougissaient des instruments tordus et contondants. Il ne regarde pas Magdalena. Il regarde les braises, les murs humides, les torches qui y brûlent. Sa salive est sèche dans sa gorge. Bientôt, les femmes arriveront pour déshabiller la jeune fille. Il se tourne vers elle :
— Vous dites vous être débattue, alors que vous m’avez affirmé précédemment que vous vous étiez donnée au diable de votre plein gré.
Elle reste immobile. Rien ne tremble, aucun de ses traits ne trahit son émotion.
— Je vous ai dit que je m’étais rendue de mon plein gré au cimetière pour m’unir au diable. Une fois sur place, j’ai éprouvé une terreur que je n’ai pas su m’expliquer à moi-même.
Le corps de Magdalena se détend. Peter revient se placer derrière son chevalet en laissant échapper malgré lui un soupir d’agacement. Elle poursuit, avec dans la voix quelque chose de léger :
— Je crois qu’il a insufflé en moi le désir de le rejoindre, puis qu’il l’a transformé en terreur. Vous savez que le diable joue avec nos émotions.
Elle aussi semble jouer. Une petite fille taquine, les mains sagement posés sur ses genoux. Ses yeux sont plus vifs qu’auparavant, son teint s’est légèrement coloré. Elle s’amuse. Peter tente de maîtriser la nervosité de ses gestes, mais sa plume racle le papier lorsqu’il tente d’écrire. Magdalena a les yeux tournés vers lui, un air sage. Une petite voix légère, lorsqu’elle ajoute :
— Il jouissait de ma peur.
Et brusquement, elle se disloque. Se casse. Sa voix s’est brisée sur le dernier mot, et elle s’est tue avant d’avoir laissé son inflexion redescendre. Ses deux mains se sont attrapées l’une l’autre, deux petits crochets formés par ses doigts se sont rejoints.
— Qu’avez-vous senti lorsqu’il vous a touchée ?
— Il était couvert de poils rêches.
— Et quand il vous a pénétrée ?
Elle reste droite, le dos parfaitement tendu.
— J’ai ressenti une brûlure intense.
— Combien de temps la copulation a-t-elle duré ?
— Je n’en sais rien, elle m’a semblé interminable.
— Avez-vous entendu sa voix ?
— Il poussait des râles, oui, mais il ne parlait pas.
— Et ensuite ?
— Ensuite, il a disparu.
Peter aimerait le laisser disparaître, mais il doit encore interroger la jeune fille. Il s’est habitué aux scènes de fornication qui lui sont décrites par de frêles adolescentes, et le dégoût a presque disparu de lui lorsqu’il les entend donner les détails qu’il demande, l’anatomie du malin, son membre, sa semence. Magdalena, comme toutes les autres, raconte des griffes, des poils, des brûlures. A-t-elle ressenti du plaisir ?
— Non.
Ce mot est sec et fatigué.
Le diable disparu, Magdalena est rentrée chez elle à pas feutrés, et toute la maison dormait encore d’un sommeil profond, malgré la sonnette de l’officine, malgré le bois grinçant de l’escalier, malgré la porte ouverte de la chambre et les servantes couchées dans le chemin. Toute cohérence est sauve. Magdalena respire profondément, Peter pose sa plume. Puis elle lève les yeux vers lui et demande avec douceur :
— Et maintenant, quand va-t-on me brûler ?

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