Jakob Gmelin

7 minutes de lecture

L’Apotheker sort de sa loge alors que la nef se vide peu à peu. Il est seul avec une très jeune fille, plus jeune que Magdalena, au visage doux et inquiet. Sattler a déjà ouvert sa petite porte de bois dans un geste majestueux pour en laisser sortir ses quatre fils et son épouse. La famille du Schultheiß règne sur la petite foule qui se disperse lentement. On entend grincer le bois de la loge suspendue : le Vogt retourne au château sans se mêler à la plèbe. Peter fait mine de prier encore, guettant le moment pour aborder Gmelin. Un homme entre pour appeler Sattler, qui sort précipitamment. L’occasion est là.

Le père du mensonge est dodu et souriant. Peter, galvanisé par le sermon, refuse de laisser son ardeur s’émousser sur la douceur de cet homme : il s’avance vers lui d’un pas assuré et le salue. Gmelin sourit dans son menton. Il a l’air à la fois digne et affable, comme un brave homme accablé par le sort qui se soumet à l’épreuve. Sa main est posée sur l’épaule de sa fille cadette, et en voyant Peter approcher il l’a retirée pour faire signe à la petite de l’attendre plus loin.

— Herr Gmelin, puis-je vous parler un instant ?

Gmelin acquiesce en faisant trembler tout son corps. Il n’est pas particulièrement corpulent, mais avec quelque chose de mou et de souple dans les chairs qui provoque, à chacun de ses gestes, des secousses profondes. Il fait signe à Peter de le suivre dans le chœur. À l’ombre des gisants, sa peau paraît d’un gris presque blanc, et son regard a une dignité étonnante chez un homme d’une telle douceur. C'est lui qui aborde le sujet de Magdalena.

— Je sais que vous êtes chargé de l’enquête sur ma fille. Je m’attendais à ce que vous veniez m’en parler.

Il parle à voix basse, et le silence autour des deux hommes est celui d’un tombeau.

— Pouvez-vous me dire comment tout ceci a commencé ?

Il avale sa salive.

— Ma fille a toujours été vive et fantasque. J’aurais dû m’en inquiéter, mais sa bonne humeur illuminait ma maison, et je m’avoue coupable de faiblesse à son égard.

— Qu’entendez-vous par “vive et fantasque” ?

— Pas grand-chose, tout d’abord. Elle aimait chanter, parfois elle éclatait de rire pour un rien. Et puis ces derniers temps, elle semblait différente, nerveuse, presque agressive. Elle ne voulait plus me parler, ni passer de temps avec moi. Autrefois, elle m’assistait dans mes préparations, à l’officine. Depuis quelques semaines, elle s’y refusait, préférait rester dans sa chambre.

Peter ne s’est pas attendu à devoir consoler un père affectueux. La conversation prend un tour étrange, comme si Magdalena était juste une jeune fille qui, en grandissant, s’éloigne de son papa. Il y a autre chose, pourtant, un rendez-vous nocturne avec le diable, ce n’est pas rien ! Mais Gmelin semble principalement se soucier de l’éloignement de sa petite chérie. Il reprend d’une voix brisée :

— Puis j’ai été informé par une servante que Magdalena était enceinte. Je vous laisse imaginer dans quelle stupeur cette nouvelle m’a plongé.

Peter se demande si la servante était Bärbel, mais il préfére ne pas révéler à Gmelin qu’il a déjà enquêté de son côté.

— Que vous a-t-elle dit, quand vous l’avez confrontée ?

— Je n’ai pas pu le faire : elle avait déjà été enlevée par les hommes du prévôt.

Peter fronce les sourcils. On n’arrête pas une jeune fille simplement parce qu’elle est enceinte !

— Vous voulez dire que vous avez appris sa grossesse cette semaine, juste avant son arrestation ?

— En réalité...

Gmelin regarde ses doigts. Il a des mains de bébé, un bébé immense qui se tortille.

—... Je le savais depuis quelques jours, une petite semaine, mais j’ai été lâche. C’était ma petite fille, et je n’ai pas osé aller lui parler. Est-ce que vous pouvez comprendre cela sans me mépriser ?

Il lève les yeux comme pour défier Peter, qui ne sait comment réagir. Dans ce temple, qu’un des plus riches notables de la ville s’offre ainsi à son mépris relève du sacrifice christique. Il s’est attendu à trouver un homme fort et combatif ; cette faiblesse le désarme. Il bredouille une vague réponse, non, bien sûr, pas de mépris possible...

— Mais alors, comment a-t-elle été accusée de sorcellerie ?

Un éclair de malice illumine soudain le visage de Gmelin, qui un instant auparavant était l’incarnation de la modestie et de la soumission.

— Vous n’êtes pas au courant ?

Peter doit admettre qu’il ne l’est pas.

— Les autorités ont reçu une lettre qui les informait de tout. La fornication avec le diable, et la grossesse qui s’en était suivie.

— Savez-vous qui a envoyé cette lettre ?

La servante, Peter pense à la servante. Ce ne peut pas être Bärbel, qui avait été renvoyée deux mois auparavant. Une autre servante, qui a soupçonné l’origine de ce péché. Il propose son hypothèse, et Gmelin éclate d’un rire jovial.

— Vous n’y êtes pas du tout !

Son visage retrouve son sérieux, ses traits reprennent leur place dans la dignité.

— C’est elle-même qui a envoyé cette lettre.

Peter prend un instant pour soupeser cette information. La jeune fille qu’il a vue dans la Folterkammer aurait, en effet, été parfaitement capable de s’accuser elle-même. Si cet acte est irrationnel, en revanche il entre en résonance avec le reste de son attitude. Ce qui est étrange, en revanche, c’est que personne ne l’ait informé de ce fait, pourtant majeur à l’ouverture d’un dossier. Ses interrogations sont sans doute visibles pour Gmelin, qui y répond sans qu’elles aient été formulées :

— C’est moi qui ai demandé qu’on ne vous en informe pas.

Peter est tenté de s’indigner, mais c’est dit avec une telle simplicité qu’il attend simplement que lui soit fournie une explication.

— Je voulais que vous soyez à même de juger ma fille de manière équitable, et sans vous arrêter à ce que j’espérais être un acte impulsif, un accès de folie.

Il faudrait éprouver de la colère. Le visage bonhomme qui dodeline devant Peter la désamorce. Tout semble soudain si petit, si anodin : un gentil papa qui a caché une petite information pour qu’on ne punisse pas trop vite sa fillette. Mais aussi, un homme influent qui a eu le pouvoir, sans rencontrer aucun obstacle, d’exiger qu’une information cruciale soit cachée à la personne chargée d’instruire l’enquête. Des deux faces de ce Janus, Peter ne sait laquelle privilégier : Gmelin est-il un homme puissant et fier de sa puissance, ou un père doux et aimant, influencé dans ses décisions par une trop grande tendresse et une indulgence coupable ? Peter n’a pas oublié les intimidations du Schultheiß. Il choisit de se montrer ferme.

— Herr Gmelin, j’ai pour votre famille un immense respect, mais je suis au regret de vous dire que l’acte dont s’accuse votre fille est d’une extrême gravité, et ne peut prétendre à mon indulgence.

— C’est très bien.

La voix de l’Apotheker est sereine, il explique doucement :

— Je ne vous demande pas d’être indulgent. J’ai simplement voulu vous expliquer mon coupable aveuglement jusqu’à ce jour concernant Magdalena. Mais étant donné ce qu’elle avoue, j’estime...

Il baisse les yeux vers le gisant d’Ulrich, premier comte protestant du Würtemberg. Il semble puiser dans cette vue le courage de poursuivre son idée, aussi dure soit-elle.

— J’estime qu’elle doit être châtiée de manière exemplaire, et sans délai.

Ses yeux sont sévères.

— Vous savez, Monsieur, de quel châtiment il s’agit ?

— Je sais qu’il s’agit du bûcher.

Peter ne répond pas. Il attend que le mot se dissipe dans le silence. Gmelin reste, lui aussi, silencieux un moment, puis reprend :

— Ne vous trompez pas, Faber. J’ai aimé ma fille autant qu’un homme peut aimer. Mais le démon me l’a prise, et ce n’est pas ma petite Magdalena que vous condamnerez au bûcher, mais une créature corrompue qui n’a plus rien à voir avec elle.

Brusquement, il paraît auréolé d’une force, d’une dignité que Peter n’aurait pas crue possible dans de telles circonstances. Le voyant ainsi, il se permet de poser la question qui lui brûle les lèvres :

— Comment ferez-vous, face à ce scandale ?

— Le scandale est déjà là, Faber. On parle dans mon dos. Je ne souhaite à aucun homme de vivre ce que je vis aujourd’hui : perdre un enfant est un drame, mais le perdre ainsi vous condamne à être vous aussi jugé, quand bien même vous n’êtes que la victime d’un coup du sort, d’un choix du démon. Mais avant d’être un père, je suis un chrétien, et je serais bien hypocrite si je refusais que le diable soit châtié dans ma demeure, tout en priant pour son anéantissement dans le creux de ma loge tous les dimanches.

En abordant Gmelin, Peter était enflammé par la foi et la certitude de servir la justice. Désormais, c’est Gmelin qui irradie, illuminé par une humilité proche du martyr.

— Je n’ai qu’une chose à vous demander, Faber, en souvenir de l’amour que j’ai éprouvé pour ma fille. Ne faites pas durer les choses, ni pour elle, ni pour moi-même. Les procédures peuvent être rapides lorsque les faits sont si lourds et les aveux si clairs. Je vous le demande en tant que père, et en tant que chrétien : n’accablez pas de douleur un pauvre homme qui a tout perdu en lui faisant endurer les affres d’une procédure interminable. Puisque ma fille est morte, je veux que la ville entière le sache, se délecte de mon malheur et me laisse terminer mon chemin de croix la tête haute.

Un salut silencieux vient clore cette supplique. Gmelin quitte la Stiftkirche à petits pas, et Peter jeta un dernier regard aux tombeaux qui l’entourent. Dehors, la Marktplatz est noire de monde. Les bruits commencent déjà à courir ; le peuple de Tübingen attend la justice. Quand ses pas résonnent sur le parvis, Peter lève machinalement les yeux vers Gmelin qui s’éloigne, traçant derrière lui un sillage de mendiants et de vendeurs à la sauvette. Il faut se dépêcher de rentrer au , prendre les décisions qui s’imposent, et surtout éviter de croiser, dans la foule, le regard de Lukas Schmidt.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Swala ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0