Chapitre 2 : La mystérieuse chiromancienne

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 La journée festive terminée, je repris le bus, sans Chloé, qui repartait avec sa famille.

 La tête appuyée contre la vitre, je regardais distraitement le paysage défiler. J’avais juste envie de boire un bon chocolat chaud auprès du feu, au calme. Impossible de m'ôter de la tête cette curieuse fée, venue de nulle part. L'avais-je vraiment vue, ou imaginé quelque chose d'insolite pour me sortir de mon trac ?

 Comme toujours, Isabelle était en retard. Je déambulai dans les rues du centre-ville en attendant, exaspérée de perdre mon temps. J'en profitai pour passer à la boulangerie.

 En sortant, mon regard se posa sur une vieille dame assise à même le trottoir.

 Elle ressemblait à une devineresse : robe rouge, bandana sur de longs cheveux gris, mains tendues vers les passants. Elle me dévisagea avec insistance, probablement pour mendier.

 Compatissante, je lui offris les quelques pièces restantes de mon porte-monnaie. Au lieu de me remercier, elle me scruta d’un air étrange. Son regard intense m’impressionnait.

 Je m’apprêtais à me retourner, maudissant son impolitesse, quand elle s’écria :

– Attends ! Approche un instant.

 J’avançai vers elle presque malgré moi.

– Donne-moi ta main, petite.

 Je soupirai en levant les yeux au ciel. Elle examina les lignes de ma paume.

– Mon cœur est en joie, enfant des deux mondes, murmura-t-elle.

– Enfant des deux mondes ? répétai-je, sarcastique.

 Peut-être me laisserait-elle tranquille une fois son petit tour de passe-passe terminé ?

– Écoute-moi, Nêryah, reprit-elle. Ouvre-toi à ta clairvoyance. Le fluide d’Orfianne coule en toi. Si tu l’ignores trop longtemps, il va finir par te dévorer !

 Et elle connaissait mon prénom ? Une vraie voyante alors ?

 Orfianne. Ce mot résonnait en moi, étrangement familier. La devineresse semblait en transe, les yeux mi-clos. Clamait-elle ces oracles à n’importe qui contre une pièce de monnaie ?

– Je ne suis ni folle ni malade. Mais toi, tu ne sais même pas qui tu es ! La vie, c’est la quête de soi-même.

 « La vie, c’est la quête de soi-même », me répétai-je. Ça sonne bien. C’est joli, et c’est vrai.

– Très philosophique ! Vous devriez vous abriter quelque part. La mairie peut vous aider. Ne restez pas dans le froid, suggérai-je. Et puis, comment connaissez-vous mon prénom ?

 La coiffeuse du village sortit de la boulangerie et s’arrêta à côté de moi. Elle fronça les sourcils.

– Nêryah, à qui parles-tu comme ça ?

– Mais… à cette dame, là. Vous ne la voyez pas ?

– Non, elle ne peut pas, me souffla la chiromancienne.

– La rue est déserte, il n’y a personne. Tu es sûre que tu te sens bien ?

– Mais oui ! m’indignai-je.

– Tu as la capacité de percevoir l’invisible. Elle non.

– Je suis donc la seule à vous voir, réellement ?

– Voilà, tu recommences à parler toute seule ! Écoute, je vais appeler tes parents et te raccompagner. Viens.

– Merci, c’est gentil, mais ma voisine arrive. Elle ne devrait plus tarder.

– Ça va aller ? Tu fais une drôle de tête !

 Cette insistance m'agaça.

– Oui, oui ! On n’a plus le droit de parler tout seul, maintenant ?

 Je posai les mains sur mes hanches, faussement scandalisée. Après un échange psychédélique avec la coiffeuse, elle me laissa enfin tranquille pour retrouver ses clients au salon de coiffure.

 Je me tourna vers la devineresse, mais elle se volatilisa sous mes yeux ébahis, soufflant ces mots :

– Au revoir, Nêryah.

 Plus personne dans la rue. D’abord, une fée, et maintenant un esprit ? Si cette dame était un fantôme, mes pièces, elles, avaient pourtant bel et bien disparu !

 Je me dirigeai vers l’arrêt de bus en pressant le pas, riche de mon pain, allégée de six euros cinquante-cinq – les fantômes me coûtent cher, ces temps-ci !

 Isabelle arriva enfin. Dans la voiture, je regardais défiler les collines verglacées, déboussolée. D’où me venait cette capacité à voir des êtres surnaturels ?

 De retour à la maison, je déposai le pain dans la cuisine et sortis aussitôt dans le jardin. Impossible d'expliquer à ma mère que non, le prix du pain n'avait pas subitement augmenté, mais que j'avais fait un don à une voyante invisible – si, si !

 Ma chienne Mina se précipita vers moi en remuant la queue. Je m'accroupis pour caresser son pelage blanc parsemé de quelques taches beiges. Son caractère aussi doux que sa fourrure me réconfortait.

 Mina voulait lécher mon téléphone. Je lui tendis un bâton.

 Le Soleil déclinait prématurément dans ce ciel hivernal. Je devais faire vite.

J'appelai Chloé. Elle décrocha rapidement.

– Chloé ! Il m’est arrivé plein de trucs bizarres aujourd’hui !

– Nêryah, il t’arrive tout le temps des trucs chelous. Tu es la bizarrerie incarnée ! Tu parles aux arbres, et apparemment, ils te répondent ; t’as un nombril en forme de coquille d’escargot, c’est méga étrange !

– Tu exagères, là !

 Elle poursuivit sans m'écouter :

– Tes ongles sont couleur nacre – et arrête de me dire que c’est du vernis. Je sais que c’est faux. Ces reflets arc-en-ciel sont carrément surréalistes, mais totalement naturels. Ah ! oui ! Et aussi, t’as jamais été malade de ta vie. Bref, une véritable mignonne petite extraterrestre.

– Oui, mais là, c’est différent !

Je lui racontai brièvement les phénomènes de la journée : l'étrange lumière dans l'arbre, la fée, la dame invisible. Personne d'autre ne les avait vus. Et elle me crut ! Quelle amie extraordinaire.

– Nêryah, ce n’est pas la première fois que tu me parles de personnes que tu es la seule à voir et à entendre.

– Et tu ne penses pas que je suis folle ?

– Non. Car je crois grave aux capacités extra-sensorielles ! Avoir autant de dons, c’est trop cool, ma vieille ! Tout comme j’suis sûre d’avoir un ange gardien. Je lui adresse souvent des prières. Mais franchement, c’est un gros flemmard, il ne les réalise quasi jamais. Bon, je dois raccrocher, maman a besoin de moi. J’suis avec ma grand-mère, là. À plus, ma belle !

– Merci Chloé, t’es géniale !

 En seulement quelques paroles, elle m’avait remonté le moral. Son langage « branché » — selon ses dires — m'amusait. Pourtant, étant donné ses origines, Chloé parlait plusieurs langues depuis l'enfance : suédois, danois, anglais… et un français parfait. Elle possédait un vocabulaire riche et soutenu, mais préférait parler « ado » pour mieux s'intégrer : à cause de sa grande taille et de son accent, elle avait subi harcèlement et humiliations. On l'appelait « le garçon manqué ». Elle ne portait certes jamais de robe, mais moi, je la trouvais vraiment féminine.

 Mina courait après des pigeons. Je m’élançai avec elle en criant : « pigeeeoooooons !! » et tentai d'en attraper un pour lui faire un câlin. Évidemment, il s’envola.

– Pauvres bêtes, ils n’ont jamais voulu de mon affection, me plaignis-je à Mina.

 Ma chienne pencha son museau et me regarda d’un air presque désolé. Je savais qu’elle comprenait tout ce que je lui disais.

 Je rentrai et saluai mon père. Il m’interrogea sur ma journée. Je lui relatai brièvement le déroulement du spectacle, les maudissant lui et ma mère de ne pas être venus me voir.

 Mon père était souvent absent, en tournée. Son métier de chanteur lui prenait tout son temps. J’avais parfois l’impression de ne pas vraiment le connaître. Il tentait de rattraper son absence en me posant mille questions. Je n’avais pas à me plaindre. Dès qu’il le pouvait, il s’efforçait de me transmettre sa passion pour le chant.

 Je rejoignis ma mère dans la cuisine.

– Alors, le spectacle ? Comment ça s’est passé ?

– Super !

– Et ton solo sur le thème irlandais ?

– Impec ! Ovation du public.

 Je lisais la fierté dans leurs yeux. J’eus envie de leur parler de la fée et de la devineresse, mais me ravisai.

 Tandis que ma mère préparait le dîner, j’admirais sa silhouette souple et agile. Je priai pour lui ressembler à quarante-deux ans. Née d’une mère française et d’un père chinois, sa beauté attirait les regards : longue chevelure d’ébène, yeux en amande, teint doré. On retrouvait également ses racines orientales dans son prénom, Sijia. En redoutable femme d’affaires, elle gérait à merveille la carrière de mon père.

 Je regagnai ma chambre, sursautai en rangeant mes affaires.

– Qu’est-ce que… ce n’est pas possible !

 Des pièces de monnaie trônaient sur ma table de nuit. Jamais je ne posais d'argent à cet endroit… Et encore moins la somme exacte que je venais de donner à la chiromancienne.

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