Chapitre 32 : Les larmes de Nêryah
Sèvenoir avançait prudemment vers moi. Il se trouvait réellement ici, à mes côtés !
Clouée sur mon rocher, je le regardais, hypnotisée par son masque. Sa main gantée se posa délicatement sur mon épaule, presque avec tendresse. Je le laissai faire, déboussolée.
– Encore des larmes… me souffla-t-il d’une voix douce.
– Que faites-vous ici ? Comment m’avez-vous trouvée ?
– Je ressens ta présence, Nêryah. Ton aura est si belle… mais la cité des Fées me la dissimulait.
Il souleva l’une de mes innombrables petites tresses. Je frissonnai, surprise par la légèreté de son geste. Son attitude me troublait.
– Les Fées ont tressé mes cheveux. Elles sont très taquines. Comment êtes-vous arrivé si rapidement ? En vous volatilisant ?
Je pouvais presque deviner un sourire derrière son masque.
– Mon maître m’a en effet appris cet art.
Je songeai à ses paroles, dans l’église. Sèvenoir avait eu pour maître un être des ombres. S’était-il vraiment rallié à ces monstres de son plein gré ?
– Je te sens tellement triste… insista-t-il.
Un flot d’émotions me submergea.
– Je ne sais plus où j’en suis. Vous m’avez arrachée à la Terre pour ce monde dont j’ignore tout. Je me sens… tellement perdue. Ma famille me manque.
Je baissai la tête, observant les aspérités de mon rocher.
Sèvenoir releva mon menton et me dévisagea. À travers son masque, la couleur de ses yeux restait invisible. Je ressentais pourtant leur compassion m'envelopper. Mes joues se réchauffaient.
– Je ne devrais pas vous écouter.
– Pourquoi ? Si tu venais avec moi, tu n’aurais plus d’ennuis. Ne te réfugie pas dans la mélancolie.
– Vraiment ? Vous avez failli me blesser avec vos pouvoirs !
– Dans le temple, c’est toi qui m’as attaqué avec ta sphère. J’ai riposté car je te pensais capable de te défendre. Je voulais vérifier ton état de santé, puis j’ai dû te maintenir pour éviter qu’à cause de tes émotions, ta magie ne sorte de toi. Tu ne te contrôlais pas.
Je retins mon souffle, abasourdie. Sèvenoir me considérait comme une personne dangereuse, aux pouvoirs incontrôlables. Il me parlait comme à quelqu’un qui risquait d’exploser entre ses mains et avait pris toutes ces précautions parce qu’il se méfiait de moi. Mon cœur se serra à cette idée.
– Et alors, qu’est-ce qui vous a surpris en découvrant mon corps ?
– Tu captes finalement le fluide d’Orfianne… pourtant, tu as vécu si longtemps sur Terre.
– Vous vouliez voir la forme de mon nombril, c’est bien ça ?
– Oui. Sa forme révèle ton appartenance à Orfianne. Mais il lui manque la dorure, et ta capacité de guérison n’atteint pas sa pleine puissance. Ton séjour sur Terre a dû altérer ta magie. Je souhaitais te ramener dans ton monde natal avant que ses ondes ne finissent de t’abîmer. Tu es un trésor trop précieux.
– Parce que je suis une Guéliade, réalisai-je. Avorian dit que vous avez choisi la voie de la destruction. Je ne peux pas vous faire confiance.
L’homme masqué se redressa en retirant sa main de mon épaule, contrarié.
– Avorian m’accuse à tort pour se débarrasser de sa propre culpabilité. Il te manipule, et tu le crois, jeune naïve ! Ne t’avais-je pas mis en garde contre sa duplicité ? Il continuera de te voiler la vérité. Mon apparence joue contre moi. Mais n’oublie pas que tes prétendus « sauveurs » t’ont abandonnée. Tandis que moi, je suis venu te chercher sur Terre au péril de ma vie.
Sèvenoir paraissait écœuré par cette méprise. Sa voix, chargée d’émotions, ne trompait pas.
– Comment voulez-vous que je fasse la part des choses ? Je débarque ici, j’ai tout perdu : ma famille, mes amis, la Terre et… moi-même.
Je descendis de mon rocher. De nouvelles larmes perlaient sous mes yeux. L’homme masqué s’approcha et essuya ma joue avec ses pouces. Je frémis à son contact, troublée.
– Je suis désolé pour toi. Je comprends ce que tu veux dire. Tout m’a été arraché, moi aussi. Absolument tout. Je ne veux pas que tu endures la même souffrance.
Contre toute attente, Sèvenoir plaça un bras autour de ma taille, l’autre sur mon dos et m’enlaça. Enfouie dans sa sombre cape, je m’abandonnai à son geste, intimidée.
– Tu n’as pas encore tout perdu, Nêryah, me souffla-t-il à l’oreille en caressant mes cheveux. Je suis là. Sous ses airs de grand sage, Avorian est en réalité un homme fourbe. Cesse de lui accorder ta confiance.
Je me dégageai de son étreinte, si douce.
– Avorian a pris soin de moi. Qui croire de vous deux ? Tout le monde me ment.
– Contrairement à lui, je ne te cache rien.
Sa main effleura ma joue, comme pour appuyer ses propos.
– Si. Votre visage.
Il recula d’un pas, décontenancé.
– Pourquoi m’avoir emmenée dans l’église, je veux dire, l’édifice Terrien, rectifiai-je, certaine qu’il ne pouvait pas connaître le mot français
– Ça s’appelle donc une « église », répéta-t-il. Curieux mot. Je voulais voir ta réaction devant la statue.
– Celle qui me ressemble… la femme de la légende.
– Exact. Je pensais que tu en saurais un peu plus sur tes origines. Avorian ne t’a manifestement rien dit. Et puis, la magie est puissante dans l’é-gli-se : l’endroit idéal pour créer un transgèneur.
– Cette statue représente-t-elle une personne de ma famille ? Connaissez-vous son nom ?
– Je me pose la même question. Cette Guéliade voulait à tout prix se rendre sur la planète Terre, chose impossible… et interdite ! Elle aurait cherché un moyen d’y parvenir. Je pense qu’elle était la Gardienne de son peuple.
Pourquoi Avorian m’avait-il dissimulé cette information cruciale ?
– Pourquoi est-ce si important pour vous de savoir qui je suis ?
– Tu es une énigme à part entière ! Ton histoire est fascinante.
– Vous ne me dites pas tout. Ce n’est pas seulement ça.
Je le regardai droit dans ses yeux incolores, attendant sa réponse.
– Je cherche quelqu’un. Depuis bien longtemps.
– Qui ?
– À vrai dire, je ne le sais pas moi-même.
Je ne connaissais rien de sa vie, et pourtant, je percevais au-delà de cet accoutrement un cœur brisé en mille morceaux, mais encore bel et bien présent. Je me sentais proche de lui, ou plutôt, de sa solitude.
– Comment ça ?
– Notre temps est écoulé, prononça-t-il en scrutant les environs.
Sèvenoir recula dans l’ombre puis disparut.
Je rejoignis Avorian, m’assis contre lui. Il dormait. Je me sentis curieusement soulagée. Les bras de Sèvenoir m’avaient apporté un sentiment de paix. Cet homme masqué semblait comprendre les tréfonds de mon être.

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