Chapitre 56 : Chemin impraticable

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 Quelques heures passèrent sans que nous fassions la moindre pause. Mes jambes ne me portaient plus ; mes chevilles enflaient, virant à l’écarlate. La fatigue m’envahit au point d’avancer les yeux mi-clos.

– Quel dommage qu’il n’existe pas un moyen de transport discret sur Orfianne ! me plaignis-je.

– Je commence à comprendre, fit Orialis, méfiante.

 Elle nous scruta, les mains sur les hanches, contrariée. Devant notre silence, la suspicion se peignit sur son visage.

– Comment se fait-il que tu ne connaisses rien d’Orfianne ? Tu parles comme si tu venais d’ailleurs… Vous n’êtes pas des Ênkelis. Êtes-vous vraiment des Gardiens ? Vos noms me disaient quelque chose.

 Elle marqua une pause. Un éclat illumina ses yeux gris-jaune.

– Cette Gardienne revenue d'un autre monde dont tout le monde parle… c'est toi. D’où viens-tu ?

 Je baissai la tête, contrite.

– J’ai vécu toute ma vie sur la planète Terre, lui avouai-je.

– Quoi ? s’étrangla Orialis. Aucun humain ne peut venir ici. Les Terriens doivent rester sur leur planète !

– Non, ce n’est pas ça, commençai-je, à court de mots.

 Avorian se plaça devant la Noyrocienne.

– Calme-toi, Orialis. Nêryah n’est pas humaine : elle est bel et bien Orfiannaise. Elle a vécu sur la planète Terre pour sa protection. Nous poursuivrons comme convenu notre voyage vers le Royaume de Cristal. Ensemble. La menace concerne tout le monde, tous les peuples, et même toutes les formes de vie. Il faut remonter au cœur du mal. Détruire quelques créatures de l’ombre ne suffira pas.

 La Noyrocienne nous observa tour à tour, son expression se fit plus grave :

– C’est donc une Guéliade… Et vous l’avez sauvée du génocide. C’est incroyable ! Il reste des Guéliades sur Orfianne ! Pardonnez-moi d’avoir réagi ainsi. Humaine ou non, cela n’aurait rien changé pour moi. Je t’apprécie sincèrement, Nêryah. Le manque de sommeil me rend irritable. Je ne me suis pas nourrie correctement depuis longtemps ; mes antennes commencent à ternir.

– Je te comprends, Orialis, la rassurai-je.

– Je suppose que la Pierre de Vie des Guéliades t’a choisie, ajouta-t-elle en me dévisageant.

Le mage expliqua que nous étions les derniers survivants.

– Tout le monde croit notre peuple exterminé, et c’est mieux ainsi. Pour notre sécurité, nous devons dissimuler notre identité, tu comprends ? insista-t-il, s’adressant autant à moi qu’à Orialis.

 Il avait raison. Être Guéliades nous mettait en danger.

 La Noyrocienne paraissait bouleversée par ces révélations.

 Nous nous arrêtâmes près d’un torrent pour faire une pause grignotage. Orialis mit à l’œuvre ses talents de guérisseuse, puisant dans sa science des plantes : elle frotta mes chevilles endolories avec des feuilles incisées ; un jus verdâtre s’en écoula, rafraîchissant.

 Elle paraissait pourtant épuisée par l’absence des rayons du soleil. Ses antennes, au lieu d’être dorées, viraient au marron cuivré – mais ne s’en plaignait pas. Sa robustesse m’impressionnait.

 Nos gourdes remplies, nous reprîmes la marche. La végétation se densifiait ; nous progressions lentement. Les arbres, larges et trapus, encombraient la route. Leurs branches, si épaisses, feuillues, dérobaient tout horizon.

 Nous marchâmes et trébuchâmes la journée entière, bras et jambes égratignés. Aucun ennemi en vue ; une présence bienfaisante semblait veiller sur nous.

 Le jour finit dans un silence morne. Nous cherchions un endroit pour dormir, à bout de forces. Orialis faisait preuve d’un courage admirable, et Avorian restait aux aguets, attentif à nos mouvements.

 Nous découvrîmes enfin une petite clairière tapissée de mousse, traversée par le ruisseau que nous avions quitté le matin. Nous nous arrêtâmes pour camper.

– Orialis, m’inquiétai-je, tes réserves doivent être vides à présent. Tu avances sans te plaindre et le soleil ne se montre toujours pas. J’ai peur pour toi.

 Elle s’approcha de moi, attrapant délicatement mes mains.

– Tu es adorable ! Ne t’en fais pas pour moi. Bien que… oui, tu as raison, je risque d’être malade et de vous ralentir.

– On s’adaptera à toi. Tu es si valeureuse...

 Un peu plus loin, une silhouette humanoïde émergea, à demi cachée par un arbre. Je m’approchai, mais elle disparut.

– Des Moroshiwas ! me souffla Orialis à l’oreille.

 Je me souvins de ce peuple mystérieux des forêts ; silencieux, secrets, mais toujours prêts à aider les voyageurs. Leur peau verte et leurs plantes en guise de cheveux les fondaient dans la forêt, en symbiose avec leur élément. J’en avais aperçu un jour dans la forêt aux mille lueurs, lorsque nous nous rendions au village des Fées.

– Voilà nos mystérieux sauveurs, souffla Avorian.

– Mais pourquoi ne se montrent-ils toujours pas ? demandai-je, surprise.

 D’un commun accord, nous décidâmes de respecter leur retrait et de ne pas tenter de les contacter, afin d’éviter de les offenser.

  Grâce à nos protecteurs, la nuit se passa sans mésaventures.

 Le lendemain, la marche redoubla d’intensité. Nous arrivâmes dans une portion de forêt qu’Orialis ne connaissait pas. Avorian trouvait la bonne direction sans peine, se fiant à son instinct et à son sens de l’orientation.

 L’air devint presque étouffant, comme si les plantes exhalaient un gaz capable d'étouffer les voyageurs imprudents. Nous foulions un sol couvert d’une herbe longue, formant de larges rubans. Sa hauteur troublante me donnait l’impression que de petites créatures s’y dissimulaient.

 En fin de matinée, la terre se mua en boue ; nos pieds s’y enfonçaient jusqu’à salir nos vêtements. Une nappe de brouillard noyait le paysage. Comment trouver notre chemin dans ce voile humide ?

 Chaque pas exigeait désormais d’extirper nos jambes, profondément enfouies dans la glaise. Courbés par la fatigue et la faim, nous ne pouvions nous arrêter sans risquer de nous enliser.

 Voyant nos mines défaites, Avorian nous encouragea :

– Aidez-vous des branches ; elles sont à bonne hauteur, profitons-en !

 Comme pour railler son espoir, la pluie vint amplifier nos tourments. Le sol glissait ; Orialis et moi ne cessions de trébucher et de déraper. Nos corps se couvraient d’une boue glaciale et collante. Jamais je ne m’étais sentie aussi sale de ma vie. Je supportais mal ce mode de vie. À chaque pas, je rêvais d’un bain brûlant.

 « Au moins, lançai-je pour détendre les troupes, avec ce bain de boue, on aura la peau satinée ! ». Orialis vint me frotter le dos avec tendresse, rieuse.

 Je perdais toute notion du temps, incapable de me repérer dans l’espace.

 La nuit tombait. La pluie avait enfin cessé. Quelques étoiles se dessinaient dans le ciel, tandis qu’Héliaka planait au-dessus de nous.

– Il faut nous reposer, jugea Avorian, à notre grand soulagement.

 Son souffle se brisait ; ce long voyage l’épuisait.

– Grimpez aux arbres… si vous en avez la force.

 Je compris aussitôt : il n’était pas question de dormir sur ce sol capricieux. Je tentai d’escalader l’arbre le plus proche – en vain. Mes jambes s’enfonçaient dans la vase et mes doigts humides ripaient sur les branches. Je m’enlisais toujours un peu plus, incapable de lutter.

 Orialis ne se débrouillait guère mieux : elle aussi demeurait prisonnière du sol. Soudain, je l’entendis crier. Avorian, aux aguets, s’approcha. De là où je me trouvais, j’aperçus deux bras verdâtres, surgis du feuillage, attraper la Noyrocienne, la suspendre un instant dans les airs, puis la faire glisser le long du tronc.

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