Chapitre 1-2

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Lupin arrêta son geste, la main sur la poignée. Il semblait réfléchir à une dernière recommandation.

— Avant toute chose, détends-toi. Même si c’est une Aile, je le connais depuis un moment, et je peux t’assurer qu’il n’est pas comme les autres. Inutile de t’aplatir comme une limande ou de bégayer dans la crainte de commettre une quelconque entorse au protocole : il s’en fout. Quand il descend à la Surface, c’est pour se fondre dans la masse, alors sois toi-même, d’accord ?

Son directeur lui renvoya un clin d’œil complice et Hélios se retint de lever les siens au ciel. Il détestait les courbettes – et Lupin faisait toujours mine de ne pas le savoir. Si l’acteur pouvait s’économiser cela, il ne s’en priverait pas.

Le Nerf prit une longue inspiration avant de frapper et de pousser la porte délicatement. Hélios le suivit dans ce petit salon privé qu’il n’avait pas souvent eu l’occasion de visiter – préférant la dureté des planches de la scène, un étage en dessous. Les moquettes soyeuses et les murs tapissés de motifs chaleureux octroyaient une sensation de confort, de même que ce feu rougeoyant dans le foyer d’une cheminée art nouveau. Les multiples lustres et leurs ajournements cristallins diffusaient une lumière égale, mais modeste dans la pièce.

Au son de leur irruption, une silhouette émergea d’un fauteuil côtelé – une grande silhouette. Hélios se rappela ironiquement les mots de son mentor : « il aime se fondre dans la masse ». Un peu raté, songea-t-il. Certes ses discrets habits noirs n’affichaient pas l’insigne distinctif des Ailes – une plume d’argent – néanmoins, on pouvait difficilement douter de son allégeance. Son maintien, droit, irréprochable, son faciès dépourvu d’expression – la même neutralité de façade que les Nerfs qui se plaisaient à les imiter –, mais surtout, sa couleur le trahissaient.

La peau noire caractéristique des Ailes.

Il arrivait, à l’occasion de quelques échanges, que se retrouvent des personnes métissées au sein des Nerfs ; beaucoup plus rarement au sein des Rotules. Mais leur teinte était alors plus claire, diluée. Contrairement à celle de ce visiteur qui aurait pu, de l’avis impie d’Hélios, se fondre dans les ténèbres du Lisier.

Lupin Malherbes s’avança vers la sommité et, au lieu de son habituelle poignée de main énergique, enserra celle de l’Aile entre ses paumes, tout en esquissant une révérence quasi grotesque. Qui avait parlé de se comporter normalement ? Le visiteur se montra poli face aux palabres de courtoisie que lui déversait son hôte. Puis, Lupin tendit un bras pour désigner Hélios et, enfin, l’inconnu le regarda.

Évidemment, les traits de ce dernier s’harmonisaient dans une perfection lisse et soignée – sans caractère, oserait même proférer Hélios. Rien d’étonnant à cela, la chirurgie esthétique était monnaie courante chez les Ailes. En revanche, ce furent ses yeux qui le happèrent. L’acteur s’attendait à les trouver aussi sombres que le reste de son visage ; ils luisaient d’une lueur fauve, presque chaude et enivrante, comme si quelques perles d’or en fusion avaient été coulées sur la trame de ses iris.

Puis, sa commissure se souleva, tordant ce visage d’un sourire avenant, tirant Hélios de sa contemplation.

Alors que cette cordialité aurait dû mettre l’acteur à l’aise, une larme de sueur glacée glissa sur sa nuque. Sa bouche se fit sèche, ses palpitations plus vives…

— Hélios, voici monsieur Kosan Manqa, grand passionné de théâtre classique et généreux donateur pour la Fondation des Acteurs en Herbe. Il nous a fait l’honneur d’assister en direct à la première.

Le ton mielleux de Lupin tira Hélios de sa torpeur. Il lui fallait se ressaisir. Il présenta sa main et échangea une poigne avec ce Manqa, comme il l’aurait fait avec n’importe quel Nerf. Il y réagit en homme simple, renonçant à asseoir une quelconque dominance dans un jeu de vigueur puéril. Pour cela, Hélios l’apprécia d’emblée. Par contre, il se surprit de la langueur avec laquelle le visiteur délaissa sa paume, comme s’il cherchait à prolonger le contact aussi longtemps que possible.

— Dans ce cas, j’espère que vous ne vous êtes pas déplacé pour rien et que vous avez aimé la pièce.

Hélios choisit d’attaquer frontalement. Après tout, les élites le respectaient pour sa capacité à s’imposer et à délaisser toute forme d’obséquiosité. Au sourire d’une blancheur immaculé que Manqa lui renvoya, l’acteur sut qu’il avait opté pour la bonne approche.

— Évidemment ! Cette interprétation de l’œuvre de Timones Levechia était d’une justesse inouïe, mais surtout innovante. Vous êtes parvenu à vous réapproprier les codes du classique afin de les transcender. Du grand art !

Le metteur en scène s’évita de justesse un froncement de sourcil dubitatif. Pourquoi se montrait-il si laudatif ? On faisait aussi bien que sa troupe ailleurs. À moins que cet homme ne connaisse que la scène des Nuages ; auquel cas, Hélios s’étonnerait d’y découvrir le niveau plus médiocre qu’à la Surface.

— Je vous remercie, mais la quintessence de cette adaptation a été portée par Edmond Tavernier dans son avatar de Pietro Da Fiori.

— Je lui reconnais une interprétation d’une qualité irréprochable, admit Kosan Manqa, mais que vous avez mise en scène.

Probablement vexé de ces flatteries qui l’excluaient, Lupin interrompit l’échange.

— Je suis certain que vous trouverez énormément de sujets communs autour de cette passion fantastique pour les arts dramatiques, une fois attablés à l’Épine d’Argent. La réservation est pour vingt-et-une heures, alors je vous propose de nous mettre en route.

Kosan Manqa acquiesça stoïquement et Hélios coula un regard peu amène vers son directeur. Comment ça un dîner dans un restaurant si pompeux qu’il ne le connaissait que de réputation ? Et le soir de la première, en plus ? Hors de question. Il avait prévu de déverser en son gosier un maximum de ces pintes à la cerise du Boom Sonique avec le reste de la troupe. Il ne pouvait quand même pas leur faire faux bond. Déjà que certains l’accusaient d’avoir pris la grosse tête…

Anticipant ses protestations, Lupin lui chuchota dès que Manqa eut tourné le dos :

— J’ai prévenu Edmond et Carine. Ils ont mis la petite bande au courant, et n’inquiète pas, ils comprennent qu’il y a des priorités dans la vie.

Une priorité… Hélios contemplait méditatif le dos engoncé dans une veste de marque de la « priorité ». Dans ces moments-ci, bien qu’auréolé du succès qu’il avait si durement cherché, le parvenu rêvait de redevenir ce Sans Nom du Lisier. Au moins, en bas, les gens se fichaient des priorités, des codes de conduite et des convenances. En bas, les gens n’avaient rien, mais étaient libres.

Il rêvait de retrouver cette liberté, mais il ne le ferait pas. On s’habituait vite au confort. Puis, singer les bourgeois n’était pas bien difficile. Étouffant, mais facile. En revanche, si ses talents d’acteurs lui permettaient de passer pour un Nerf, jamais il n’effleurerait l’envergure des Ailes.

Et un Kosan Manqa n’avait nul besoin d’user des piques peu subtiles d’un Malherbes pour lui faire sentir ce fossé.

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