Chapitre 3-2

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Un goulot d’air frais l’accueillit à la sortie du tunnel. Hélios débouchait sur une terrasse du côté opposé de la place. D’ici, l’impression de hauteur était vertigineuse ; les plateformes en contrebas s’enfonçaient presque au niveau du Cartilage. À quelques mètres, un des tubes écrasait ce paysage trop dégagé, narguait de sa vorace envergure les Nerfs trop imbus.

Kosan était accoudé là, sur la barrière. Peut-être observait-il ce mastodonte de métal et de polymère, peut-être même ralliait-il sa demeure. Il fumait les mêmes cigarillos de luxe que Lupin lorsqu’il voulait impressionner ses collaborateurs.

Hélios inspira. Une fois. Deux fois. Il n’avait jamais eu le tract en s’élançant sur scène. Mais avec cet inconnu…

L’acteur n’eut pas à tergiverser longtemps. D’une légère torsion de la nuque, Kosan surprit son arrivée et lui adressa un signe amical. Une invitation à le rejoindre ou non. D’un seul message muet transparaissait un respect poli. Nullement forcé, plutôt encouragé, Hélios se décida à s’accouder à ses côtés.

— Que faites-vous ici ?

Un fin sourire étira les lèvres de l’Aile derrière son voile de fumée. Comme plus tôt, il ne s’offusquait pas de son approche directe. Hélios se gorgeait de ce simili de liberté.

— N’ai-je pas le droit de profiter d’une ambiance festive ?

— Vous n’allez pas me faire croire que vous n’avez pas des clubs là-haut.

— Ce ne sont pas les mêmes.

Kosan tira sur son cigarillo ; Hélios se rembrunit sur sa rambarde.

— Et on dirait que cela t’énerve, taquina Kosan.

— Bien sûr que ça m’énerve ! C’est un endroit réservé aux Nerfs, ici.

— Je ne t’aurais pas cru partisan de la ségrégation.

L'acteur se redressa, furibond. Son ressenti positif s’était évanoui dans la provocation éhontée de son vis-à-vis. C’était la deuxième fois, il ne devrait plus s’en étonner. Il lui fallait du temps pour s’habituer à ces manières.

— Ce sont les Ailes qui ont commencé ce cirque !

— Et donc, tu m’inclus dans le même paquet que l’ensemble de mes congénères ? Crois bien que si cela ne tenait qu’à moi, je n’aurais aucun problème à laisser chaque citoyen aller et venir d’un bout à l’autre de Monade. Même les Sans Noms.

Hélios recula encore d’un pas, estomaqué par cet aveu. Jamais il n’avait entendu quiconque remettre en question les frontières. Bien sûr, les Plantards râlaient régulièrement contre, mais n’osaient jamais ébaucher le projet de les abolir. Alors qu’il émane d’une élite…

Au terme d’un silence pesant – pour Hélios, du moins, car Kosan tirait tranquillement son tabac de luxe – l’acteur retrouva l’usage de sa voix.

— Vous ne devez pas avoir beaucoup d’alliés parmi les vôtres, avec des idées pareilles…

— Pourquoi crois-tu que je viens batifoler ici ? rit-il.

Hélios se laissa contaminer par cette réaction d’ivresse et d’insouciance. En dépit de son ire, il se sentait heureux de trouver une Aile qui osât s’aventurer à la Surface. Il avait rêvé un évènement de ce type lorsqu’il travaillait Chez Rishka, à l’époque où sa jeunesse fougueuse fantasmait de déverser hargne et frustration contre un bouc émissaire tout désigné. Ce n’était jamais arrivé, évidemment. À la place, il s’était défoulé contre les rares Rotules qui souffraient pourtant autant de cette injustice.

Kosan tendit son cigarillo à Hélios qui en tira une bouffée. Il toussa.

— Est-ce que ça fonctionne ? Avez-vous trouvé de quoi sustenter votre ennui ?

Son ton maniait le sarcasme pour masquer son amertume. Difficile d’oublier les ombres mouvantes de l’alcôve sombre.

— J’ai trouvé l’objet de mon intérêt, oui. Mais j’ai comme la sensation que ce n’est pas réciproque.

Son regard de bronze se coula intensément dans le sien. Il fallut bien quelques secondes avant que le sous-entendu ne percute le cerveau d’Hélios.

Oh non…

Sans doute Kosan interpréta-t-il mal son expression figée ? La prit-il comme une invitation… Son corps franchit l’espace, ses lèvres s’imposèrent à la rencontre des siennes.

Hélios n’eut pas le temps de s’outrer de cette intrusion. Au lieu de l’ordinaire visqueuse sensation de deux muqueuses en contact, une violente décharge foudroya son organisme. La douleur, si fictive soit-elle, le démolit de toutes parts. Réflexe de préservation : il s’écarta d’un bond.

Le souffle court, le visage déformé par la terreur, Hélios le scruta un temps indéfini, telle la proie qui n’osait esquisser un mouvement avant le chasseur. En face, Kosan demeurait de marbre. Nulle surprise, nul remords, nulle contrariété ne perturbait ses traits. L’impassibilité des Ailes ? Non, il y avait autre chose.

Hélios retrouva sa voix ; écorchée, éreintée, éraillée.

— O-on s’est déjà rencontré.

Ce n’était pas une question. Et le faciès inchangé de Kosan lui offrait sa réponse. Il ne perdrait pas plus de temps ; l’acteur tourna les talons et s’échappa à toute vitesse. Il fila à travers l’Aloha sans un regard pour la demoiselle qu’il draguait plus tôt, sans ralentir à la main d’Edmond qui s’interposa dans sa course, sans récupérer son manteau à l’entrée. Mettre le plus de distance entre lui et cet Aile.

Hélios se sentait sur le point de craquer ; trop d’accumulation, trop retenue, trop depuis trop longtemps. Mais les noctambules erraient en nombre dans le Givre d’Or. Par chance, son logis n’était pas loin. Il franchit trois passerelles, emprunta deux élévateurs, ouvrit à la volée la porte de son appartement et se laissa tomber contre cette dernière.

Le visage étouffé entre deux bras malingres, il hurla de tout son saoul. Ce n’était même pas comme si les souvenirs se bousculaient dans sa tête. Il n’y avait rien. Le travail avait été bien fait. Hélios avait tenté l’hypnose, les drogues, toutes sortes de psychothérapies novatrices, en vain. Seule l’inaccessible technologie des Ailes pouvait réparer ce qu’elle avait causé. Mais serait-ce souhaitable ?

Par-delà le noir et le néant, ne persistait qu'un malaise désagréable. La même douleur terrifiante qui lui avait fait prendre ses jambes à son cou. Le message était clair : quoiqu’il soit advenu lors de l’Entelechia, cela ne regardait plus le Hélios d’aujourd’hui.

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