Chapitre 5

9 minutes de lecture

Il marchait à vive allure ; la capuche de son vieil imper rapiécé vissé sur sa tête. Comme d’habitude, aucun Plantard ne lui prêtait la moindre attention, mais la discrétion était un réflexe solidement ancré. Celui de l’animal sauvage, traqué, qui sait ne pas avoir sa place au sein de la civilisation.

Elle s’étalait pourtant crânement devant lui. Tête baissée, il sentait la fébrilité redoubler dans le flot des passants, l’agitation éclore dans le brouhaha des allées. Et les odeurs viciées s’apaiser à mesure qu’il se rapprochait du nœud de la Plante.

Quand ses pieds touchèrent un revêtement de dalles lisses et sans jointure, il releva les yeux. La limite au sol dessinait un cercle parfait autour de son centre ; une barrière invisible que les passants évitaient inconsciemment comme si des ondes répulsives émanaient de l’affreux bâtiment. D’un jaune canari disgracieux, la goutte aplatie comme une flaque ne méritait pas qu’on s’y attarde. Il s’agissait pourtant du seul ascenseur pour les gens comme eux.

Le Cœur convoyait le sang – la vie de Monade – de bas en haut, mais rares étaient les élus qui pouvaient prétendre à emprunter son aorte.

Il n’avait rien à faire ici.

Un instant, il fut tenté de faire demi-tour. Le Rat leur avait toujours conseillé de se tenir éloignés du Cœur. Circulez, il n’y a rien à voir. Pourtant, une fois qu’il se décida à franchir les entrées oblongues du bâtiment, il se surprit de la masse grouillante de globules rougeauds attendant vainement de pouvoir traverser les ventricules. Tous concentrés et étirés depuis un seul endroit : le comptoir des laissez-passer exceptionnels pour la Plaque. La majeure partie repartait bredouille ; les portes dorées des ascenseurs restaient docilement closes derrière l’épaisse baie vitrée.

— C’est pour quoi ? Titre de séjour temporaire ou validation de crédits sociaux ?

Un genre de vigile le surplombait, dos droit et bras croisés pour se gonfler d’une quelconque importance. Il semblait guetter une réponse que le Sans Nom était bien en peine de lui donner. Il le jaugea des pieds à la tête, puis lâcha une onomatopée entre dédain et mépris.

— Je vois… Par là.

Il lui désigna une entrée discrète, dépourvue de panneau. À croire que les rouages de ce système s’évertuaient à entretenir la légende autour de l’Entelechia. Ou bien on présupposait les candidats assez fous pour s’y risquer illettrés.

Il atterrit dans une salle d'attente à moitié vide. Une standardiste antipathique lui désigna une chaise en plastique inconfortable sur laquelle il patienta un temps indéfini – l’horloge était bloquée sur midi. Il eut tout le loisir d’observer ses camarades d’infortune. Un camaïeu de gris délavés habillait des corps si similaires qu’ils passaient pour des photocopies de photocopies. Rien ne ressemblait plus à un Plantard qu’un autre Plantard. Était-ce vraiment à cela que le Sans Nom aspirait ?

Avant qu’il ne puisse regretter sa décision, une porte s’ouvrit. C’était son tour.

Une Plantarde pincée dans un tailleur serré l’invita d’un visage fermé à entrer. Le bureau se morfondait dans un néant déprimant, seuls une fougère défraîchie, une chaise orangée aux accoudoirs en lambeaux et un terminal cubique pourvoyaient un souffle de survie à l’ensemble. La dame s’installa derrière la table. Avec sa tenue gris terne, elle se fondait dans le décor. Au sommet de l’écran, une drôle de sphère clignota avant de retourner à son état moribond. La femme lui fit signe de s’asseoir, puis le cuisina.

— Vous venez pour l’Entelechia ?

Il hocha la tête, laborieusement.

— Votre nom ?

La deuxième question dressait déjà un obstacle infranchissable. L’hôtesse sut néanmoins interpréter son absence de réponse.

— Je vois… marmonna-t-elle en tapant une trop longue combinaison de touche sur son clavier bruyant.

Crevé-Spencer ne lui avait pas menti. Apparemment, même un Sans-Nom pouvait prétendre à l’obscur rituel. Le train des questions repartit, et dans son sillage, un silence cinglant. Date de naissance, domicile, parents, groupe sanguin, antécédents médicaux… Au tour de la « profession », ce fut la lacune de trop.

— Je ne sais pas ce qu’on vous a raconté, mais j’espère que vous avez conscience qu’ils n’acceptent pas tout le monde, s’agaça-t-elle entre ses lèvres pincées.

— Comment ça ?

Une sueur froide dévala sur son front. Il n’avait même pas songé qu’on puisse le refuser. Ce cas de figure serait pourtant des plus probables. L’assistante remonta ses lunettes sur son nez et souffla comme si un enfant benêt se tenait devant elle.

— Là, je complète votre dossier, il va être transmis là-haut, et s’ils ont une place à vous proposer, vous pourrez monter. Je soumets une vingtaine de demandes par jour et ils en retiennent quatre ou cinq, alors autant vous dire qu’avec aussi peu de matière, vous pouvez faire demi-tour dès maintenant.

En une phrase, le fragile château de cartes de ses espoirs s’effondrait. Pourquoi diable Crevé-Spencer ne l'avait-il pas prévenu ? Il se serait préparé ! Non… il aurait renoncé.

— Je n’ai même pas de nom ! Comment voulez-vous que j’exerce un métier dans la Plante ?

— Cela n’a pas nécessairement besoin d’être un statut officiel, disons plutôt une activité. Vous faites bien quelque chose de vos journées ?

Il fouillait les poubelles et se prostituait. Il le lui avoua à demi-mot, les yeux rivés de honte sur la surface élimée de cet accoudoir, qui vit défiler tant de pauvres hères comme lui, avant lui. Il s’attendait à un froncement de sourcils, elle se contenta de taper placidement sur sa machine. Habituée.

— Eh bien, voilà ! Vous voyez quand vous voulez…

Étrangement, ces félicitations n’attisèrent que davantage ses craintes échaudées.

— Qu’est… qu’est-ce qu’ils font à ceux qui arrivent là-haut ?

Pour la première fois, son expression se décrispa. En un rire amer.

— Comment le saurais-je ? Je ne suis qu’une Plantarde. Vous vous imaginez qu’ils confient ce genre d’informations à des gens comme moi ? Non, je ne suis qu’une intermédiaire. Le seul conseil que je peux vous donner, c’est d’arrêter de croire que vous trouverez l’Eldorado dans leurs jolis nuages : les trois quarts des gens redescendent avant la fin des trois mois réglementaires. C’est-à-dire sans rien. Aucun bénéfice. Bredouille. Nada. Pour renoncer à tant de gains, c’est que c’est sûrement loin d’être un paradis affriolant. Oh ! Il y a bien quelques chanceux qui reviennent au-delà de ce laps de temps, les poches pleines de crédits. Certains parviennent même à rester. Mais je ne peux pas vous dire comment. Il n’y a aucune recette magique.

Impossible de manquer l’aigreur de sa tirade animée. Il comprit. Elle avait essayé. Elle avait échoué. Redescendue trop tôt.

— Allez, c’est envoyé. Retournez dans la salle d’attente, on vous rappellera dans une heure ou deux.

Ou trois. Ou était-ce sa perception du temps qui s’étirait à l’infini dans l’inconfort de cette antichambre ? Il faillit repartir. Après tout, l’aimable assistante lui avait bien fait comprendre que les élus étaient rares. Et qui voudrait d’un Sans Nom comme lui, tout juste bon à trier les métaux dans les ordures et à sucer des queues ? À moins que… Et alors ? Même si on le retenait pour cette raison, où était le problème ? Pour un nom, il était prêt à tout. Mais il trouvait cette mascarade trop élaborée pour cacher des besoins aussi triviaux. Avant qu’il ne puisse céder aux sirènes de la fuite, un bonhomme au crâne dégarni le héla.

— Félicitations, vous avez votre ticket pour les Nuages.

Ces mots faussement enthousiastes résonnaient comme une sentence dans sa tête. Qu’était-il en train de faire ? Il n’avait même pas dit au revoir à ses camarades. Mais il allait revenir, n’est-ce pas ?

N’est-ce pas ?

Le couloir baigné de lumières fades s’étirait dans une torsion anormale ; son sang dansait la sarabande au rythme effréné de son cœur. Les parois dorées de l’ascenseur se rapprochaient et, avec elles, le grand saut dans l’inconnu.

— Quand les portes vont se fermer, vous verrez un flash. N’ayez pas peur : il permet de calibrer le t0 pour le futur effacement de votre mémoire.

— Mais qu’est-ce qu’il va…

— Tout vous sera expliqué là-haut, le coupa-t-il d’un sourire obséquieux. Bon voyage !

Les mâchoires l'avalèrent lentement, comme deux étaux claquemurant son avenir. Il sentit la cabine s’ébranler sous ses pieds : ça y est, il allait monter. Il allait vraiment voir le soleil !

Une lumière blanche envahit l’habitacle, étouffa l’intégralité de sa vision…

Puis, plus rien.

Quand il rouvrit les yeux, il n’était plus dans l’ascenseur.

Étendu sur une table, il peinait à faire la mise au point sur le panneau mural placé stratégiquement devant lui. Une date y brillait. Sentence cinglante et irrémédiable de son acte. La douche froide du rappel à la réalité.

Trois mois et cinq jours.

Il s’était écoulé trois mois et cinq jours. Il l’avait fait ? Il était allé au bout ? Alors il chercha, creusa, exhuma la matière de sa mémoire ; n’y dénicha qu’un tombereau de terre stérile. Vide.

Affolé, il tenta de se redresser et se rendit compte que le monde vacillait autour de lui. Il ne ressentait aucune douleur, mais son corps lui paraissait étranger ; plus tout à fait sien. Il tituba quelques pas pour en reprendre possession, mais le gouffre béant de ses remembrances le laissait spectateur hagard de son être.

Pour s’affranchir de ses frayeurs, il analysa son environnement. À sa droite, une pancarte usée lui sommait de récupérer ses affaires, de se changer, puis de se rendre au bureau 9 pour solder son compte.

Dissocié, il se résigna à obéir aux ordres, s’anima comme un automate dévitalisé. En ôtant la tunique en papier dont on l’avait vêtu, il ne put s'empêcher de jeter un coup d’œil au miroir. Et lâcha un hoquet de stupeur. Ses cheveux avaient été coupés court, bien plus proprement que l’infâme tignasse qu’il arborait avant, mais cela retint à peine son attention, en comparaison du reste. Ses doigts parcoururent la ligne de ses abdominaux, là où devrait se trouver la marque d’un coup de couteau reçu en souvenir d’une baston. Il se tourna pour constater l’absence de la cicatrice dorsale d’une chute à travers un sol de la décharge.

Que lui avait-on fait ?

Le panneau persistait à le presser de sortir, alors il récupéra le peu de ses effets personnels, ainsi que la mystérieuse carte magnétique, en évidence sur le haut de la pile.

Il retrouva le Cœur comme il l’avait laissé quelques secondes ou trois mois plus tôt. Fébrile dans le hall battu par la foule des refoulés à la frontière ; désert derrière l’écrin des ascenseurs. Instinctivement, il suivit les flèches au sol jusqu’à un comptoir hermétique où la mine aigrie d’une hôtesse l’accueillit. Il glissa sa carte dans la fente de l’hygiaphone. Le martèlement d’un clavier retentit à travers le micro, puis le soupir outré de la femme.

— Vous avez huit-cents crédits sociaux et vingt-cinq mille dirhans là-dessus. Vous souhaitez les convertir en titre de citoyenneté de Nerf ?

Le choc lui fit perdre l’équilibre. Ses mains le rattrapèrent de justesse au comptoir. Il devait avoir mal entendu. Probablement. Pourtant, le mot « Nerf » se répercutait dans sa tête. Jamais il n’aurait osé rêver aussi haut. Nerf… avec un statut pareil, il pouvait prétendre à un métier d’acteur. Peut-être même monter sur les planches, un jour…

— Est-ce que vous souhaitez les convertir en titre de citoyenneté de Nerf ? répéta-t-elle.

Ses ongles tapaient le bureau dans un agacement manifeste. Sa jalousie dégoulinait par tous ses pores. Il n’avait pas besoin d’avoir fait des études pour deviner sa situation inhabituelle. Il ne s’entendit pas bredouiller un « oui » maladroit. Quelle autre réponse existait-il ?

— Il est noté que vous avez choisi le nom d’Hélios LaCiodat. Ça ne sonne pas très « Nerf » si vous voulez mon avis. Est-ce que vous souhaitez le garder ?

Le patronyme fourmillait familièrement à ses oreilles, bien qu’il n’en conserve aucun souvenir. Il s’agissait de son unique lien avec cette expérience incongrue. Autant le chérir. Une trace, un écho, un fantôme de ces trois mois dévorés dans les limbes d’une mémoire traitre.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire LuizEsc ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0