Chapitre 7

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Dans le brouillard humide habituel, les fourmis des Alpines s’activaient à charger les camionnettes. Décors en pièces, costumes soigneusement pliés, instruments et effets personnels… Hélios se concentrait sur l’agencement improbable de ce fatras dans l’espace restreint des coffres. Tout pour oublier ce qu’ils s’apprêtaient à commettre.

Dès lors que son esprit n’était plus sujet à distraction, le fourbe ne pouvait s’empêcher de ressasser son entrevue désastreuse avec Kosan Manqa et la même question : pourquoi ? Au moins, le reste de la troupe partageait unanimement ses inquiétudes ; leurs traits tirés, crispés interrogeaient Hélios. S’il comprenait sa propre peur ancrée dans sa mémoire oubliée, la réticence de ses compagnons ne lui semblait pas logique. Craignaient-ils une entourloupe ? Sentaient-ils la pression les accabler à l’idée de jouer devant un public sans doute plus exigeant ? Seul Lupin trépignait d’une joie insouciante au cœur de ces têtes d’enterrement.

— Tout le monde est prêt ? Alors, en voiture !

Hélios intercepta un regard assassin de Mila à l’encontre de leur directeur. Il n’en sut rien, trop impatient de poser son séant sur le siège étroit et rembourré du transporteur. Les autres l’imitèrent et les moteurs à lévitation vrombirent.

Assis à côté de Lupin, Hélios lança la conversation pour oublier le cadre familier du Givre d’Or qui s’éloignait.

— Est-ce la première fois que vous montez dans les Nuages ?

Un sourire satisfait brilla sur sa face joufflue.

— La deuxième, mon garçon !

Le cœur de l’acteur accéléra sa cadence.

— Ah ? Et comment s’est passée la première fois ?

Hélios n’espérait pas un exposé détaillé sur le mode de vie des Ailes, mais sans doute un peu plus qu’un haussement d’épaules dédaigneux.

— Tu sais, on fait tout un foin de ce qu’il se trame dans les Nuages, mais à part qu’ils sont tous noirs comme du café trop chargé, ils ne sont pas différents de nous.

— Vraiment ? Vous n’avez vu personne d’autre d’en bas ?

Aucun Surfacien s’adonnant à l’Entelechia ?

— C’était juste un bête gala de charité. Je n’y suis resté que le temps d’une soirée et n’ai rien pu visiter en dehors de leur salle de réception, certes, grandiose.

Hélios n’en tirerait pas plus. Déçu, il tourna la tête et constata, surpris, à travers la vitre, que le pilier faramineux du Cœur s’éloignait à vue d’œil.

— On ne va pas emprunter l’ascenseur ?

Le rire taquin du directeur ne le rassura pas.

— Bien sûr que non, notre hôte a prévu bien mieux.

Hélios fronça les sourcils, mais Lupin s’était détourné de lui pour discuter avec François, l’éclairagiste. Le metteur en scène chercha d’autres victimes à qui faire subir son besoin de conversation, mais Carine, à proximité, était déjà en proie avec Edmond. L’acteur chuchotait vivement des bribes qu’Hélios ne saisissaient pas ; son flot en tension lui paraissait tout sauf relaxé. Et l’ex-Sans Nom ne souhaitait guère s’infliger de stress supplémentaire.

Il soupira et s’enfonça dans le siège de l’estafette cahotante. Au bout d’un quart d’heure, les moteurs ralentirent et pivotèrent pour déposer avec douceur leur équipée sur une large plateforme. Hélios remarqua qu’ils surplombaient pratiquement tout Monade. L’air vivifiant des hauteurs lui procura bouffées d’angoisse et d’excitation.

Les bras déchargèrent à la hâte leur barda et le convoyèrent jusqu’à de géantes mâchoires de métal. Les portes du hangar s’ouvrirent, la bouche du jeune Nerf émerveillé, pareillement.

Une structure probablement aussi large que leur salle de spectacle se hissait à l’assaut des airs. Hérissée d’hélices cuivrées, la nef était surtout surplombée d’une colossale carène. Clou du spectacle, cet alliage formé d’anneaux enchâssait une toile crème et gonflée de gaz. Hélios n’avait pas besoin d’avoir déjà vu pareil engin pour deviner qu’il se destinait à les emmener dans les Nuages. Bien que construite dans ce but, la machine ne rassura pas l’acteur qui n’avait jamais volé à plus de quelques mètres au-dessus du plancher des vaches.

— O-on va vraiment embarquer dans ce truc ? glapit Hélios.

— T’as jamais vu un aéronef ?

Carine s’était immiscée dans son dos. Les mains campées sur les hanches, elle admirait l’ouvrage autant que le metteur en scène s’en effrayait.

— Ça ne m’étonne pas, poursuivit-elle. Ma famille habitait dans le Bois de Verre, juste en dessous de ce couloir aérien. On apercevait de temps en temps ces dirigeables quand j’étais gamine. Mais avec ce brouillard perpétuel, il est quasiment impossible d’en voir depuis le Centre.

— Tu en as déjà pris ?

— Bien sûr que non. C’est l’apanage des Ailes qui daignent mettre les pieds à la Surface ou des très rares Nerfs favorisés qui font affaire avec eux.

Un sentiment de malaise grisant le saisit à la gorge. Après s’être élevé de Sans Nom à Nerf en un éclair, le voilà adoubé privilégié parmi les privilégiés ; sans qu’il n’ait l’impression de s’être battu pour.

Les manutentionnaires avaient officié en un rien de temps et, leurs affaires à bord, Lupin hélait les retardataires. Hélios se pressa dans le sillage de Carine. Ils empruntèrent un escalier de métal perforé et grinçant, démesuré. L’acteur en grimpa les marches à toute hâte sans regarder sous ses pieds. Un système à air comprimé rabattit automatiquement la passerelle derrière lui. Le sas se scella et tut en un instant le vent furieux du dehors.

L’intérieur offrait une atmosphère des plus douces et feutrées, comparable aux salons douillets des Alpines. Une musique d’ambiance distillait quelques notes harmonieuses. La surface de cette boîte de conserve volante s’arrondissait en voûte, tapissée de papiers peints aux motifs floraux. Une hôtesse en tailleur droit et chignon strict les invita à avancer. Blanche comme eux, Hélios ne l’imaginait pas faire partie des Ailes. Allait-il retrouver Kosan sur cet appareil ? Il ne savait pas s’il devait se réjouir ou non de retarder cette formalité.

On les fit pénétrer un salon aménagé en banquettes et carrés de fauteuils. Le tout respirait évidemment le luxe, pourtant, la déception doucha Hélios. Ce qu’il avait pris de l’extérieur pour des fenêtres était finalement recouvert de verre opaque ou peint ; impossible de discerner le moindre détail du dehors. Il ne risquait pas de pouvoir admirer les paysages des îles flottantes avec ce stratagème cruel.

Bougon, il s’installa dans le cercle formé par Edmond et David. Tous deux pariaient sur le mal du transport qui les assaillirait durant le trajet. Hélios comprit pourquoi lorsque les turbines se mirent en route, agitant leur cage de métal de vibrations et vrombissements désagréables. Sentir l’imposant ballon les tracter dans les airs et ne pas voir le sol s’éloigner l’éprouva de haut-le-cœur. David se moqua sans subtilité de sa panique grandissante. Heureusement, l’hôtesse arriva à ce moment-là pour prendre commande d’éventuels rafraîchissements.

Trois minutes plus tard, la demoiselle revint chargée de vins pour ses acolytes et d’un Wimbley avec glaçons pour lui. Le metteur en scène avait besoin de quelque chose de fort. Il vida la moitié du fond ambré et jeta une œillade à la serveuse qui se retenait de le dévisager, intriguée.

— Vous travaillez sur cet aéronef ? questionna-t-il pour embrayer la conversation.

Elle lui sourit ; de ce genre de rictus qu’on réserve aux enfants idiots mais mignons.

— En effet. Je peux faire quelque chose pour vous ?

— Est-ce que vous vivez dans les Nuages ?

Elle fronça les sourcils et Hélios ne dut qu’à son quart de lune charmeur, emprunté à David, qu’elle ne prenne pas la mouche. La curiosité qu’elle avait pu éprouver pour lui s’envolait à cette première question indiscrète.

— Bien sûr que non. On fait des allers retours entre la Surface et les îles, nous ne restons jamais bien longtemps là-haut. Il est même rare qu’on ait le droit de débarquer.

— Ah ? Mais cet appareil n’appartient pas à une Aile ?

La fille se dandinait et scannait la salle à la recherche d’un prétexte qui pourrait la tirer des griffes d’Hélios. Elle ne dut rien trouver, car elle répondit rapidement, comme une actrice qui aurait trop bien appris son texte.

— À des Ailes, plutôt. Nous sommes affrétés par le Conseil Régent des Nuages. Bien souvent, nous transportons les personnalités politiques de la Surface.

L’information fit tiquer Hélios. Quel rapport leur venue entretenait-elle avec la politique ? Ce Kosan Manqa faisait-il partie d’une instance gouvernante dont l'ex-Sans Nom n’avait jamais entendu parler ? Il ignorait même que les dirigeants d'ici et des Nuages s’arrangeaient entre eux ; c’était pourtant une évidence du fait des échanges de marchandises, mais tout lui semblait si opaque. Et Hélios savait si peu de choses.

David se mit d’ailleurs à rire, comme s’il pouvait lire son ingénuité. L’hôtesse avait finalement trouvé un autre passager à servir. Elle s’éclipsa poliment et le plaisantin se pencha sur lui.

— Eh bien, mon ami, il va te falloir quelques leçons de séduction, si tu veux briller auprès de la fine fleur…

Hélios leva les yeux au ciel – enfin, sur l’arceau métallique de leur prison volante. À quoi bon tenter d’expliquer à David qu’il n’éprouvait pas le besoin de courir après chaque jupon en la moindre circonstance ? En revanche, la fin de son commentaire l’interpellait.

— Qu’est-ce que tu entends par là ? répliqua-t-il, un pli sur le front.

Le séducteur s’approcha davantage, son souffle heurta son lobe et y glissa ces quelques infamies.

— Les femmes, Hélios. Pas n’importe lesquelles ; les femmes Ailes ! T’en as déjà vu ? Parce que moi, non. Et je n’ai qu’une hâte : savoir si le chocolat est aussi appétissant une fois sorti de son emballage…

— Pour ça, faudrait d'abord qu’elles ne fuient pas en courant devant un butor comme toi, intervint aimablement Carine.

Hélios était scié. Ils faisaient route pour une représentation plus qu’exceptionnelle et tout qu’en retenait son ami était la potentialité de rencontres parfumées. Peut-être avait-il raison. Peut-être qu’Hélios se mettait Martel en tête pour rien. Peut-être que Manqa avait sincèrement aimé leur prestation. Peut-être que toute cette comédie ne cachait rien d’autre que le fard de l’art.

— Quand t’auras fini de raconter des bêtises, David, rassieds-toi correctement. On va atterrir.

À peine Edmond l’eut-il rabroué que la machine volante se lança dans un rodéo céleste. Une annonce par phono-amplifieur informa de turbulences à l’arrivée. Hélios plongea ses ongles dans l’accoudoir. À travers l’opaque rosace, des raies d’ombre et de lumière dansaient une gigue endiablée. Puis, une ultime secousse. Et le calme.

L’hôtesse réapparut dans l’embrasure ; le chignon à peine défait. Sa main gracieuse leur signala la fin de ce court trajet et la sortie.

Hélios fut le dernier à se décrocher de son siège. D’abord, fermer les yeux ; puis, prendre une longue inspiration. Rouvrir les yeux.

Devant lui, le visage sévère de Mila, encadré dans un carré impeccable, était apparu comme par enchantement. Ses prunelles claires ne brûlaient plus de hargne ; elles logeaient un spectre glacé. Une angoisse sourde et profonde qui déferla sur son rival. Cependant, ses lèvres se déchirèrent dans un sourire réconfortant, sa main accosta son épaule d’une manœuvre amicale ; rigide. Mécanique.

— Ça va bien se passer… marmonna-t-elle.

Un mantra qui valait d’abord pour la rassurer, elle. Ses yeux ne le regardaient pas, côtoyant ses propres démons. Elle laissa un Hélios apathique et déboussolé dans son sillage.

Mila ne parlait pas de la pièce.

Quand l’hôtesse interpella le retardataire, il secoua fortement la tête et se confectionna un masque de circonstance. Il reboutonna sa veste et en lissa les plis avant de fuser derrière sa troupe. Une bouffée de lumière accabla ses rétines ; ce ne fut que pour mieux laisser place au spectacle grandiloquent du tarmac.

Hélios crut bon de se frotter les paupières, de ne pas accorder tout de suite foi à ce mirage trompeur. Pourtant, celui-ci s’ancrait tenacement dans la réalité.

Leur monstre volant d’acier et d’hélium nichait au creux d’une cuvette sablonneuse. La ligne d’horizon était barrée, au sud, par un bâtiment en pierres d’une taille et d’un grain sans pareil. Au nord se dessinait la canopée d’un bois vert et gorgé. À l’ouest, flirtaient avec les nuages, la pointe de quelques collines. Des montagnes ? Les plus grands sommets « naturels » que l’ex-Sans Nom connaissait étaient la butte du Pendu dans le parc Vauret et le tas de déchets textiles au huitième repère dans le Lisier. Mais là, ces reliefs semblaient s’ériger d’authentiques roches ! Avec force d’imagination, c’était la terre vraie qu’il humait entre les effluves de carburant. Hélios ne savait pas à quoi s’attendre en remontant ici ; certainement pas à découvrir un nouveau monde.

Entre deux éclaircies, le soleil timide glisserait derrière ces vallons, borderait ces contours de coloris inédits, soumettrait le spectateur humain au silence humble de ces prodiges incarnat. Hélios espérait l’admirer de ses propres yeux. Cette fois, Hélios espérait pouvoir l’imprimer dans sa mémoire.

Pour l’heure, au premier plan de ce panorama se découpait la silhouette impeccablement apprêtée de Kosan Manqa. Ici, plus question de jouer la discrétion, l’homme affichait clairement son affiliation aristocrate. Dans la moindre fibre de son costume bleu nuit taillé sur mesure jusque dans l’épingle ailée fichée à son torse. Il régnait en seigneur sur son territoire. Mains croisées sur son bas-ventre, il se para d’un sourire accueillant.

— Bienvenue sur les Nuages.

S’il s’adressait à Lupin Malherbes, c’était bien sur Hélios que ses prunelles d’ambre s’étaient fichées.

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