Chapitre 8

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Après un accueil cordial mais sommaire, où il se contenta d’échanger une poignée de main polie avec Hélios, Kosan disparut vite de leur vue. S’il se trouvait fâché de leur dernière et improbable discussion, l’Aile n’en laissa rien paraître. Il les abandonna entre les griffes d’une femme qui se présenta comme Imani. Toute en chair et en gaité, engoncée dans une robe à fleurs frivole. L’enthousiasme que s’efforçaient de transmettre ses gesticulations sonnait faux. L’acteur ne s’attendait pas à une énergie si vive de leur part des dominants – car sa pigmentation manifestait résolument son appartenance à ce biome. Sans doute qu’une fois isolé dans leurs Nuages, le haut de la pyramide n’avait plus besoin de faire ses preuves à grand renfort de sérieux impérieux et de retenue solennelle.

Imani enchaînait sollicitudes et traits d’humour auxquels Hélios, en retrait, prêtait une oreille distraite. Lupin, Éris et Christine se chargeaient de toute la partie communication, tandis que le metteur en scène guettait d’un œil discret l’attitude de David. Par chance, ce dernier avait rangé les bravaches de l’aéronef une fois qu’il eut découvert qu’une femme Aile ne différait pas des autres femmes. Ainsi, Hélios put se laisser divaguer dans l’exploration alentour.

À des lieux de l’effervescence des passerelles de la ville, l’îlot semblait désertique. Passé le bâtiment vert de gris, duquel ils ne virent qu’un hall à l’utilité questionnable, ils débouchèrent sur une vaste étendue de jardins. Les fleurs concourraient à se distinguer par leur palette de couleurs, la végétation grignotait le moindre espace disponible, tout en restant impeccablement propre et entretenue. Si Hélios n’avait jamais été témoin d’une telle diversité végétale, il ne put en dire autant de la diversité humaine. Ils croisèrent plus de chats que de personnes, hormis les quelques jardiniers dont on devinait à peine les silhouettes au loin.

Même une fois à l’intérieur de ce qui passait pour un petit palais, le silence n’était ponctué que par les rires de leur guide. Elle leur montra quelques pièces que la troupe pourrait investir pour installer leur matériel et des loges. Il lui apparut évident qu’ils n’allaient pas se produire dans un vrai théâtre.

L’acteur pouvait ressentir d’ici l’anxiété de ses collègues à l’idée de déployer toute une logistique pour une représentation quasi privée. Curieusement, jouer dans leur salle à pleine capacité de sa jauge de cinq cents places leur paraissait moins effrayant que devoir divertir un parterre d’Ailes ; au mieux amusés, au pire ennuyés. Imani dissipa partiellement leur crainte lorsque leur procession s’aventura dans une vaste cour.

À demi ombragé par des ventaux traversés de vignes, l’espace en plein air était suffisamment large pour accueillir un évènement notable. Les rangées d’assises en osier, les longues tables à garnir de mets et de cocktails s’alignaient entre les kiosques et terre-pleins qu’on imaginait se remplir de brouhaha. Mais c’était cette formidable avancée, orientée plein sud, qui laissa pantois les visiteurs. Sur le bois frais et verni de la scène, de nobles colonnades élevaient une arche badinant avec le ciel. Les tentures suspendues voilaient projecteurs à commandes déportées et phono-amplifieurs de qualité. Autour du metteur en scène, les sourires s’agrandissaient, rêveurs, et même Hélios fut obligé de ranger ses craintes au placard, au moins pour un temps.

Ils occupèrent les heures suivantes à aménager la scène, revoir la mise en place dans cette nouvelle configuration, effectuer les réglages de son et s’adonner à quelques dernières répétitions. Quand le soleil commença à décliner, on leur apporta une collation.

Les tables se chargèrent de plats dignes d’un festin, convoyés par une palanquée de serviteurs en livrée complète. Tous noirs. Hélios se fustigea de ses préjugés. Ils s’attendaient à voir des gens comme eux s'inféoder à cette noblesse. Des gens d’en bas. Où étaient ceux qu’ils faisaient monter expressément ?

L’estomac grondant, l’acteur se résolut à jeter son dévolu sur des mignardises fourrées à la crème. Il croqua à pleine dent dans la texture fondante et sucrée.

— Tout se passe comme tu veux ?

Il faillit s’étouffer avec sa bouchée à l’irruption de la voix suave de Kosan. Il s’empressa d’avaler et toussota avant de se retourner.

— Oui, oui, très bien. Imani s’assure que nous ne manquions de rien et la mise en place est presque terminée.

Le sourire de Kosan était solaire et Hélios ne voyait pas d’issue à cette emprise. Personne aux alentours ne lui épargnerait ce tête-à-tête.

— Tant mieux. J’espère que tu ne m’en veux pas pour cette invitation cavalière.

C’était le moins qu’on puisse dire. Il leur avait forcé la main, mais à présent qu’Hélios avait triomphé de l’angoisse de l’inconnu, il découvrait que les îles n’étaient finalement pas si effrayantes. Et s’il se questionnait encore sur cette peur infondée que lui inspirait Kosan, le plein air et le soleil à son apogée la dissipaient pour le moment.

— Tu as un peu de sucre, là, lui fit remarquer l’Aile en frottant un doigt sur la commissure de ses propres lèvres.

Rouge pivoine, Hélios s’empressa d’essuyer la trace coupable. Pourquoi se souciait-il de faire bonne figure devant cet homme ? Il redressa le menton, prêt à affronter les intimidantes prunelles ambrées… et les découvrit chargées d'inquiétude. Non, il devait rêver. Se faire du mouron était sa spécialité, probablement n’y voyait-il que le reflet de ses frayeurs.

— Je t’avais promis de te faire visiter les Nuages, n’est-ce pas ?

La proposition l’électrisa. Hélios n’avait pas osé prendre cette promesse au sérieux.

— Vous voulez dire, maintenant ? Tous seuls ?

Kosan tira une moue hésitante et s’agita, mains dans les poches.

— Si rester seul avec moi t’inquiète, tu peux demander à tes amis de nous accompagner… Est-ce que tu m’en veux pour la dernière fois ?

Le souvenir de la saveur de ses lèvres sur les siennes…

— Non ! Non, je veux dire… ça ira. Merci de proposer. Et pour la dernière fois, je… je ne sais pas ce qu’il m’a pris de réagir comme ça. Je devais avoir trop bu.

Pire excuse… Mais Hélios ne se sentait pas prêt à reparler de cet évènement. Surtout pas ici, entouré d’oreilles indiscrètes. Kosan devait penser de même, car il se contenta de tourner les talons, invitant Hélios à le suivre.

Ils marchèrent dans un silence pesant, seulement rythmé par les battements frénétiques de son cœur. Leurs pas pressés traversaient les allées pavées, bordées de haies verdoyantes. À mesure qu’ils s’éloignaient de la civilisation pour s’enfoncer sous la canopée d’un bosquet, Kosan abandonnait la nécessité des conventions sociales. Son sourire tombait comme les feuilles au gré d’une fine brise. Les arbres se densifiaient, l’obscurité s’épaississait, le froncement de ses sourcils s’intensifiait. En dehors des gazouillis d’oiseaux qu’Hélios n’avait pas l’habitude d’entendre, plus âme ne vivait autour d’eux. Pourtant, Kosan maintenait cette chape de non-dits. L’appréhension dévalait par ses pores. Idem pour Hélios. Il n’osait pas se lancer dans le bain le premier.

Les promeneurs parvinrent à une clairière baignée de lumière dorée. Les gouttes ruisselantes des brindilles avaient à cœur d’en refléter chaque rayon. Le chemin s’arrêtait là. La nuée d’arbres s’interrompait sous le joug de forces de la nature plus puissantes encore : le vide. Abrupt, plongeant, intransigeant. Et dans cette immensité de rien, quelques totems de terre et de métal flottaient crânement au loin ; défis lancés à l’impitoyable gravité.

Même si son guide se montrait avare d’explications, Hélios concédait qu’il lui dévoilait un recoin des plus resplendissants.

— Est-ce que les autres îles ressemblent à celle-ci ?

Sa question parut troubler Kosan. Il dut prendre quelques secondes avant de lui rendre une réponse neutre.

— Nous sommes sur l’îlot privé du sénateur M’Bahla. Les îles publiques, au centre de l’archipel, sont beaucoup plus aménagées.

— Vous voulez dire que vous n’habitez pas ici ?

— Non, en effet.

Hélios s’attendait à de plus amples explications qui ne vinrent pas. Comment Kosan pouvait-il se montrer encore plus réticent que lui-même ? L'acteur avisa un banc au cœur de la clairière, face à l’horizon de nuages. Il se demandait s’il ne devrait pas y reposer ses jambes lourdes, mais Kosan n’esquissa pas un pas, rigide comme le marbre. Alors Hélios dansa d’un pied sur l’autre avant de pousser un fort soupir.

Il n’y tint plus.

— Ne me faites pas croire que vous m’avez amené jusqu’ici pour admirer le paysage, ni même pour jouer notre pièce ! Qu’est-ce que vous voulez à la fin ? Je sais bien que nous nous sommes connus pendant l’Entelechia, alors si vous avez quelque chose à dire à ce sujet, c’est le moment.

Raide comme une machine mal huilée, son cou tourna vers lui. Ses prunelles ambrées se voilaient, tressaillantes d’émotion. Se seraient-elles mises à couler si l’Aile ne se maîtrisait pas autant ? Que signifiait cet inconvenant débordement ? De la douleur ? Du chagrin ? Non, cela ressemblait plus à un deuil jamais guéri.

— Même si je le voulais, je ne pourrais rien te dire à ce sujet.

— Pourquoi ?

— Les lois sur les Nuages sont claires. Quiconque choisit de redescendre doit oublier, et nous avons l’interdiction formelle de reparler de ces choses-là ou d’essayer de raviver des souvenirs.

La colère bouillonnait en lui, la lave se frayait un chemin hors de son puits. Vraiment ? Tout ce cirque pour rien ?

— Et qui le saura ? Personne n’est là pour nous entendre ! Et je me fiche pas mal que vous le vouliez ou non. Vous m’avez volé trois mois de ma vie ! J’ai le droit de savoir !

Son regard le fusilla. Ses mots aussi.

— Tu avais la possibilité de rester. Tu as choisi l’effacement.

Hélios recula d’un pas ; frappé. Sonné. Il avait choisi ? Non... Comment aurait-il… Cela n’avait pas le moindre sens !

— Vous mentez !

Kosan soupira, passa une main sur son crâne rasé de près, conscient que ses mots étaient allés trop loin.

— Tu avais de bonnes raisons de prendre cette décision. Puis, tu as eu la vie que tu voulais, n’est-ce pas ? Je suppose que c’était le mieux à faire. Pour toi…

Et pas pour lui ? Était-ce ce qu’il essayait de sous-entendre ?

— Je…

Ses mots moururent dans le vent. Dans ce silence amer, quelques bruissements de feuilles se glissèrent.

— Eh bien, ne serait-ce pas ce cher Manqa ? Que me vaut le plaisir de te trouver dans ce coin isolé ?

La voix provenait de derrière. Hélios vit Kosan se raidir, ses traits se tordirent en une grimace déplaisante. Pourtant, il se recomposa un sourire affable avant de faire volte-face vers l’intrus.

Une substantielle escorte accompagnait le nouvel arrivant. Encadré de ces Ailes en costumes sombres et à l’air patibulaire photocopié, celui qui avait élevé la voix se démarquait nettement. Au contraire de Kosan qui optait pour une élégance sobre, ce personnage cherchait le raffinement dans la distinction. Enlacées dans des étoffes flottantes de carmin et doré, ses épaules s’élargissaient sous une coupe qui soulignait la prestance de son porteur. Un pan de son agbada retombait sur son torse, exposant la richesse et la finesse d’un tissage aux motifs complexes. Le genre d’habits traditionnels qu’Hélios n’avait jamais aperçu ailleurs que dans les gazettes d’informations, les rares fois où elles parvenaient à grappiller la photographie d’un émissaire du haut monde. D’ailleurs, n’avait-il pas déjà vu cet homme par ces biais ? Son visage ne lui était pas inconnu.

Bien plus lisses que ceux de Kosan, ses traits rayonnaient d’une chaleur dans laquelle on aimerait se fondre. Un sourire enchanteur lançait l’invitation et ses yeux bruns comme son teint pétillaient d’intérêt pour le monde alentour. Malgré cela, Hélios éprouvait un certain malaise dans sa sphère d’attraction.

Sur le sommet de son crâne, une multitude de minuscules tresses cheminaient en pèlerinage jusqu’en épaisse masse noueuse. Le tout pourrait paraître négligé, voire fantaisiste avec ces fils d’argent qui s’invitaient dans ces entrelacements capillaires, néanmoins la stature impérieuse de l’homme envoyait un message clair.

Il n’était pas quelqu’un à prendre à la légère.

— Je ne m’attendais pas non plus à vous voir ici, Kengé-dao.

Hélios nota la déférence du ton de Kosan. Alors qu’il se permettait le tutoiement avec lui, son hôte le vouvoyait.

— Pourtant, je ne fais que répondre à ton invitation, rit-il.

— Je ne pensais pas que vous trouveriez à vous libérer. Vous m’en voyez honoré.

L’acteur suivait l’échange avec incongruité. En dépit des paroles obséquieuses de Kosan et du sourire enjôleur de l’inconnu, il fut traversé d’un frisson, comme si une tension ou une rivalité perceptible glaçait l’atmosphère entre eux.

— Allons, tu connais mon amour pour le théâtre ! Le travail sera toujours là demain, une occasion de voir une pièce inédite, en revanche… Tu ne me présentes pas ton ami ?

Kosan avait beau garder une maîtrise impeccable de sa personne, à cette dernière phrase, une grimace fuita de sa superbe. Hélios n’eut plus de doute sur l’animosité qui les liait. Cependant, il prit sa voix la plus convenue pour l’introduire.

— Si, bien sûr. Hélios, voici Sadaou Kengé, le président du Conseil. Kengé-dao, Hélios LaCiodat, le metteur en scène de la pièce qui sera jouée tout à l’heure.

— Le président du Conseil ? répéta bêtement l'acteur, ignare des organisations des Nuages.

— Si tu préfères, je suis l’équivalent de votre Rivière Loudanet.

Hélios ne put retenir un hoquet de stupeur. Le préfet dirigeait la Surface – et, par extension, ses niveaux inférieurs – ce qui conférait à ce Sadaou Kengé la plus haute autorité de Nuages, et, par extension, de Monade ? Et il le croisait, ici, l’air de rien, dans cette clairière isolée ? Il se tramait définitivement quelque chose d’anormal et ne pas réussir à mettre le doigt dessus l’alarmait.

Et amusait Kengé, qui masquait à peine son sourire mutin sous un revers de main.

— Mais ce soir, je serai un spectateur comme tout le monde. C’est un plaisir de rencontrer l’artiste dont Kosan a su vanter les mérites. Je suis impatient de découvrir le rendu. À tout à l’heure, je suppose…

L’étrange personnage se volatilisa comme il était apparu, sa cohorte de gardes dans son sillage. Dès que son ombre fut hors de portée, Kosan lâcha un soupir. Du soulagement ? Hélios n’osait pas l’interroger sur sa relation avec cet homme, jugeant que cela n’était pas ses affaires. Il brûlait pourtant de savoir qui était vraiment son hôte : celui qui l’invitait sur l’île privée d’un sénateur et connaissait personnellement le président. Ce Manqa ne devait certainement pas être une Aile parmi d’autres. Comment diable en était-il venu à le côtoyer pendant l’Entelechia ?

— Nous devrions rentrer. Ta troupe doit probablement te chercher.

En effet, le soleil commençait à disparaître derrière les cimes des hautes collines ; offrant le spectacle grandiose et flamboyant qu’il avait imaginé. Hélas, il ne pourrait s’en imbiber des heures. Kosan avait raison ; il lui fallait accomplir ce pour quoi il était là.

Hélios emboîta le pas de son hôte, qui répéta le trajet dans un silence semblable. Il ne rompit qu’une fois de retour dans la cour du palais, grouillante de nouvelles et élégantes têtes.

— Bonne chance. Nous nous retrouverons après le spectacle, lui glissa-t-il avant de s’éclipser parmi ses pairs.

En effet, Hélios espérait bien terminer cette conversation que Kengé avait interrompue, mais pour l’heure, Lupin lui adressait des yeux ronds de réprobation. Il était temps de se mettre au travail.

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